Ancient Textssearch the texts themselves, not just their titles

← All works

Histoire de la Guerre du Péloponnèse

Perseus Greek · Perseus Greek · 1,303 sections

  1. 2.76.2

    Cependant les Péloponnésiens, tout en travaillant à la plate-forme, dirigèrent contre la ville des machines de guerre : l’une d’elles, dressée sur la plate-forme même et dirigée contre le grand ouvrage, en ébranla une portion considérable et inquiéta vivement les assiégés. D’autres machines battaient d’autres points de la muraille. Mais les Platéens, au moyen de câbles armés de lacets, engageaient la tête des machines et les brisaient en attirant à eux ; ou bien ils attachaient par les deux extrémités d’énormes madriers à de longues chaînes de fer, suspendues elles-mêmes à deux antennes inclinées l’une sur l’autre et s’élevant au-dessus de la muraille ; la poutre étant ainsi placée transversalement, lorsqu’une machine était dirigée contre quelque point, ils la lâchaient en laissant les chaînes libres ; ainsi abandonnée à elle-même, elle tombait de tout son poids et brisait la tête de la machine.

  2. 2.77.1

    LXXVII. Après cet essai, les Péloponnésiens, voyant que les machines ne leur étaient d’aucune utilité et qu’en face de leur plate-forme s’élevait le mur de renfort, jugèrent, par leur insuccès jusque-là, qu’ils ne pourraient prendre la place de vive force ; ils se dispo- sèrent donc à l’investir d’une enceinte fortifiée. Mais, comme la ville était petite, ils voulurent tenter aupa- ravant si, par un vent favorable, il ne leur serait pas possible de l’incendier ; car ils imaginaient toute sorte d’expédients pour s’en emparer à peu de frais et sans un siége régulier. Ils apportèrent des fascines, les jetèrent du haut de la plate-forme, et comblèrent d’abord l’intervalle qui séparait celle-ci de l’enceinte. Cet espace s’étant bientôt trouvé rempli, grace au grand nombre des travailleurs, ils en lancèrent jusque dans la ville, aussi loin qu’ils purent atteindre de la hauteur où ils se trouvaient. Puis ils y jetèrent du soufre et de la poix, et y mirent le feu. Il s’éleva alors un incendie tel qu’on n’en avait jamais vu, du moins allumé par la main des hommes (car on a vu quelquefois, sur les montagnes, des forêts battues par les vents s’enflammer spontanément par le frottement, et brûler tout entières). L’embrasement était immense, et peu s’en fallut que les Platéens, après avoir échappé aux autres périls ne périssent dans les flammes. Jusqu’à une grande distance dans l’intérieur de la ville, il était impossible d’approcher. Si le vent se fût élevé et eût soufflé de ce côté, comme l’avaient espéré les ennemis, c’en était fait des Platéens. On prétend aussi qu’un orage étant survenu à ce moment, une pluie abondante éteignit l’incendie et mit fin au danger.

  3. 2.78.1

    LXXVIII. Les Péloponnésiens, après l’insuccès de cette nouvelle tentative, congédièrent une partie de leur armée. Ce qui restait fut employé à la construction du mur de siege ; une étendue déterminée fut assignée au contingent de chaque ville. En dedans et en dehors du mur on creusa un fossé, et la terre qu'on en tirait servit à faire des briques. Lorsque le tout fut terminé, vers le lever d’Arcturus, des soldats furent laissés à la garde de la moitié du mur (l’autre moitié était gardée par les Béotiens) ; l’armée se retira , et chacun rentra dans son pays.

  4. 2.78.2

    Les Platéens avaient, tout d’abord, fait passer à Athènes les femmes, les enfants, les vieillards et tous les hommes inutiles ; il ne restait en tout, pour soutenir le siége, que quatre cents soldats, avec quatre- vingt-dix Athéniens, et cent dix femmes pour faire le pain. Tel était exactement le nombre des défenseurs de Platée lorque commença le siége ; il n’y avait personne de plus dans l’intérieur, ni hommes libres, ni esclaves.

  5. 2.78.3

    Telles furent les dispositions prises pour le siége de Platée.

  6. 2.79.1

    LXXIX. Le même été, pendant l’expédition contre Platée, les Athéniens, avec deux mille hoplites indigènes et deux cents cavaliers, portèrent la guerre chez les Chalcidiens de l’Épithrace et les Bottiéens ; c’était au moment de la maturité des blés ; Xénophon, fils d’Euripide, commandait avec deux autres généraux. Arrivés sous Spartolos, dans la Bottique, ils ravagèrent les blés. La ville même semblait devoir se soumettre, grâce à quelques partisans qu’ils avaient dans l’intérieur ; mais ceux qui étaient opposés à la reddition, ayant envoyé à l’avance demander des secours à Olynthe, en avaient reçu des hoplites et d’autres troupes pour la garde de la ville. La garnison fit une sortie, et le combat s’engagea sous les murs mêmes de la place. Les hoplites chalcidiens et quelques auxiliaires qui les accompagnaient, vaincus par les Athéniens, rentrèrent dans Spartolos. Mais la cavalerie chalcidienne et les troupes légères défirent la cavalerie et les troupes légères des Athéniens. Avec les Chalcidiens se trouvaient quelques peltastes, mais en petit nombre, du pays nommé Crusis. Le combat était à peine terminé que d’autres peltastes vinrent d’Olynthe à leur secours. Dès que les troupes légères de Spartolos aperçurent ce renfort, leur audace s'en accrut, d’autant plus qu’elles n’avaient pas eu le dessous à la première affaire ; unies à la cavalerie chalcidienne et à ces nouveaux auxiliaires, elles revinrent à la charge contre les Athéniens, et les forcèrent à se replier sur les deux cohortes qu’ils avaient laissées à la garde des bagages. Quand les Athéniens avançaient, l’ennemi cédait le terrain ; s’ils se repliaient, il attaquait vivement et les accablait de traits. La cavalerie chalcidienne, accourant partout où besoin était, contribua surtout à les effrayer par ses charges réitérées, les mit en fuite et les poursuivit au loin. Les Athéniens se réfugièrent à Polidée, enlevèrent plus tard leurs morts par convention, et retournèrent à Athènes avec le reste de leur armée. Ils avaient perdu dans cette affaire quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Les Chalcidiens et les Bottiéens dressèrent un trophée, enlevèrent leurs morts et se séparèrent pour rentrer chacun chez eux.

  7. 2.80.1

    LXXX. Le même été, peu après ces événements, les Ambraciotes et les Chaoniens, dans le dessein de bouleverser toute l’Acarnanie et de la détacher d’Athènes, persuadèrent aux Lacédémoniens de faire équiper une flotte par leurs alliés et d’envoyer mille hoplites en Acarnanie. Ils firent valoir auprès d’eux qu’en attaquant de concert, par terre et par mer à la fois, on se rendrait aisément maîtres du pays, les Acarnanes de l’intérieur se trouvant dans l'impossibilité de porter secours à ceux des côtes ; que, maîtres de l’Acarnanie, on s'emparerait de Zacynthe et de Céphallénie, ce qui rendrait plus difficiles les courses des Athéniens autour du Péoloponnèse ; qu’enfin on pouvait espérer prendre aussi Naupacte. Les Lacédémoniens, séduits par cette perspective, expédièrent aussitôt les hoplites et quelques vaisseaux aux ordres de Cnémus, qui commandait encore la flotte. Ils mandèrent aux alliés de diriger au plus vite sur Leucade les vaisseaux armés. Les Corinthiens surtout montraient beaucoup de zèle, Ambracie étant une de leurs colonies. A Corinthe, à Sicyone, et dans tous les ports du voisinage, on appareillait. Les vaisseaux de Leucade, d’Anactorium, d’Ambracie, étaient déjà réunis et attendaient à Leucade. Cnémus fit traverser la mer à ses mille hoplites, en trompant la surveillance de Phormion, cantonné à Naupacte avec les vingt vaisseaux athéniens ; cela fait, il organisa aussitôt l’expédition de terre. Dans cette armée on comptait, parmi les Grecs, des Ambraciotes, des Leucadiens, des Anactoriens, et les mille Péloponnésiens que Cnémus avait amenés ; parmi les barbares, mille Chaoniens. Ces peuples n’ont pas de roi et obéissent à des magistrats nommés annuellement. Photys et Nicanor, tous deux de la caste à laquelle sont dévolues ces fonctions, commandaient alors. Avec les Chaoniens marchaient aussi les Thesprotiens, qui ne reconnaissent pas non plus de rois ; venaient ensuite les Molosses et les Atintanes, sous la conduite de Sabylinthus, tuteur du roi Tarypus, encore enfant ; les Paravéens marchaient avec Orédus leur roi. Mille Orestes, avec l’autorisation de leur roi Antiochus, s’étaient joints aux Paravéens, sous la conduite d’Orédus. Perdicas avait aussi envoyé, à l’insu des Athéniens, mille Macédoniens ; mais ils arrivèrent trop tard.

  8. 2.80.2

    Cnémus se mit en marche avec cette armée, sans attendre la flotte de Corinthe. En traversant le pays des Argiens, ils dévastèrent Limnée, bourg non fortifié. De là ils marchèrent sur Stratos, la plus grande ville de l’Acarnanie, pensant que, s’ils pouvaient d’abord s’en rendre maîtres, il leur serait aisé de soumettre le reste du pays.

  9. 2.81.1

    LXXXI. Les Acarnanes, informés qu’une armée nombreuse avait pénétré sur leur territoire, et que, du côte de la mer, une flotte ennemie allait les attaquer en même temps, ne se réunirent pas cependant pour la défense commune : ils se contentèrent de garder chacun leur pays et d’envoyer demander des secours à Phormion. Celui-ci répondit qu’il lui était impossible, au moment où une flotte allait faire voile de Corinthe, de laisser Naupacte sans défense.

  10. 2.81.2

    Les Péloponnésiens et leurs alliés se formèrent en trois corps, et marchèrent vers Stratos, pour camper à la vue de la place et donner l’assaut, s’ils ne pouvaient l’amener à composition ; ils s’avançaient dans l’ordre suivant : les Chaoniens et les autres barbares occupaient le centre ; à droite étaient les Leucadiens, les Anactoriens et ceux qui marchaient ordinairement avec eux ; Cnémus occupait la gauche avec les Péloponnésiens et les Ambraciotes. Il y avait entre ces trois corps une grande distance, et quelquefois même ils se perdaient de vue. Les Grecs s’avançaient avec ordre, toujours en garde, jusqu’à ce qu’ils trouvassent un campement favorable ; mais les Chaoniens, pleins de confiance en eux-mêmes, et fiers de la haute réputation de valeur dont ils jouissaient sur cette partie du continent, dédaignèrent de s’arrêter à camper ; ils s'avancèrent précipitamment avec les autres barbares, espérant emporter la place d’emblée et en avoir toute la gloire. Les Stratiens, ayant su qu'ils continuaient à s’avancer, calculèrent que, s’ils pouvaient battre les barbares isolés, les Grecs ne marcheraient plus contre eux avec la même assurance. Ils disposèrent à l’avance des embuscades aux environs de la ville, et, quand ils les virent à portée, ils fondirent sur eux et de la place et des embuscades à la fois. Les Chaoniens, frappés de terreur, furent massacrés en grand nombre ; les autres barbares , les voyant céder, ne tinrent pas mieux, et se débandèrent. Dans les deux camps, les Grecs n’avaient eu aucune connaissance de ce combat ; car les barbares avaient une grande avance, et on avait supposé qu’ils ne prenaient les devants que pour choisir leur campement. Mais quand ils les virent se présenter et fuir en désordre, ils les recueillirent, réunirent les deux camps en un seul, et se tinrent en repos toute la journée. Les Stratiens n’en vinrent pas aux mains avec eux, parce qu'ils n’étaient pas encore renforcés par les autres Acarnanes ; mais ils les attaquèrent de loin , à coups de fronde, et les tinrent continuellement en échec. Les Grecs ne pouvaient faire aucun mouvement sans être couverts de leurs armes car les Acarnanes passent pour d’excellents frondeurs.

  11. 2.82.1

    LXXXII. La nuit venue, Cnémus battit rapidement en retraite avec son armée jusqu’au fleuve Anapus, à quatre-vingts stades de Stratos ; le lendemain il enleva ses morts par convention. Les oeniades vinrent le rejoindre en qualité d’amis, et il se retira sur leur territoire avant que les Stratiens eussent reçu les renforts qu’ils attendaient : de là, chacun rentra dans son pays. Les Stratiens élevèrent un trophée pour leur victoire sur les barbares.

  12. 2.83.1

    LXXXIII. La flotte des Corinthiens et des autres alliés, qui devait sortir du golfe de Crisa, pour agir de concert avec Cnémus et empêcher les Acarnanes de la côte de prêter secours à ceux de l’intérieur, ne put se rendre à sa destination. Elle fut forcée, dans le temps même où l’on se battait à Stratos, d’accepter le combat contre Phormion et les vingt vaisseaux athéniens en observation à Naupacte. Pendant qu'ils ra- saient la côte pour sortir du golfe, Phormion suivait leurs mouvements, décidé à les attaquer dans une mer libre. Les Corinthiens et les alliés naviguaient vers l’Acarnanie ; leurs dispositions à bord étaient moins pour un combat naval que pour une guerre continentale ; car ils ne supposaient pas que les vingt vaisseaux athéniens eussent l’audace d'attaquer les leurs, au nombre de quarante-sept. Cependant ils voyaient les Athéniens longer parallèlement la côte opposée, pendant qu’eux-mêmes naviguaient près de terre : au moment où, de Patras en Achaïe, ils traversaient le détroit pour gagner l’autre côté et se rendre en Acarnanie, ils virent les Athéniens faire voile vers eux, de Chalcis et du fleuve Événus. Ils mouillèrent la nuit, mais sans pouvoir se dérober, et se trouvèrent ainsi forcés d’accepter le combat au milieu du détroit. Chaque ville avait ses commandants, qui firent les dispositions du combat : ceux des Corinthiens étaient Machaon, Isocrate et Agatharchidas. Les Péloponnésiens rangèrent leurs vaisseaux en cercle, les proues en dehors, les poupes en dedans, et étendirent leur ligne autant qu’ils le pouvaient, sans s'exposer à ce que l'ennemi la rompit et pénétrât dans l'intérieur. Les batiments légers qui navi- guaient de conserve occupaient le centre. Cinq vaisseaux, des meilleurs manoeuvriers, s'y trouvaient également, et n’avaient ainsi que peu d'espace à parcourir pour se porter sur les points où l’ennemi attaquerait.

  13. 2.84.1

    LXXXIV. Les vaisseaux athéniens, rangés sur une seule ligne, couraient autour du cercle, qu’ils resserraient toujours davantage ; ils rasaient les bâtiments ennemis, et semblaient à chaque instant sur le point d’attaquer. Mais Phormion avait défendu d'en venir aux mains avant qu'il eût lui-même donné le signal : il prévoyait que la flotte ennemie ne garderait pas son ordre de bataille comme une armée de terre ; que les vaisseaux seraient poussés les uns contre les autres, et que les petits bâtiments causeraient du désordre. D’ailleurs, si le vent, qui d’ordinaire soufflait du golfe vers l’aurore, venait à s’élever, les ennemis n'auraient plus un instant de repos ; c'était dans cette attente qu’il manoeuvrait autour d’eux, persuadé qu’il serait libre d’attaquer quand il le voudrait, grâce à la marche supérieure de ses vaisseaux, et que nul moment n’était plus favorable que celui-là. Bientôt, en effet, le vent s'éleva de terre ; déjà la flot te péloponnésienne se trouvait resserrée dans un espace étroit, tourmentée par le vent et embarrassée en même temps par les petits bâtiments : les vaisseaux se heurtaient·, on se repoussait avec des crocs, on criait, on s’évitait mutuellement, on se disait des injures. Ni les ordres des commandants, ni la voix des chefs de rame n’étaient plus entendus ; les rameurs, sans expérience, ne pouvaient tenir contre les efforts de la mer agitée ; les navires n’obéissaient plus aux pilotes.

  14. 2.84.2

    Phormion profite de ce moment et donne le signal ; les Athéniens attaquent, et tout d’abord ils coulent un des navires montés par les généraux ; partout où ils se portent ensuite ils brisent les vaisseaux et jettent un tel trouble que personne n’ose leur opposer aucune résistance ; tout fuit vers Patras et Dymé en Achaïe. Les Athéniens poursuivent l’ennemi de près, prennent douze vaisseaux, transbordent la plupart de ceux qui les montent, et font voile pour Molycrium ; là ils élèvent un tropnée sur le promontoire Rhium, consa- crent un vaisseau à Neptune, et retournent ensuite à Naupacte.

  15. 2.84.3

    Les Péloponnésiens, de leur côté, s’empressèrent de quitter Patras et Dymé avec le reste de leurs vaisseaux, pour se rendre, en suivant la côte, à Cyllène, arsenal maritime des Éléens. De Leucade, Cnémus vint également à Cyllène après la bataille de Stratos, amenant les vaisseaux qui devaient venir de là joindre la flotte du Péloponnèse.

  16. 2.85.1

    LXXXV. Les Lacédémoniens envoyèrent sur la flotte auprès de Cnémus, Timocrate, Brasidas et Lycophron, en qualité de conseillers ; ils donnèrent l’ordre de se mieux préparer à un autre combat naval, et de ne pas se laisser fermer la mer par un petit nombre de vaisseaux. Car, comme c’était la première fois qu’ils se fussent essayés sur mer, l’événement leur semblait inexplicable ; ils ne pouvaient croire à une telle infériorité de leur marine, et accusaient plutôt la mollesse des combattants, sans songer à mettre en parallèle la longue expérience des Athéniens avec le peu de pratique qu’ils avaient eux-mêmes. L'envoi de ces conseillers était donc un acte de colère. Ceux-ci, à leur arrivée, demandèrent, conjointement avec Cnémus, des vaisseaux, aux différentes villes, et firent disposer pour le combat ceux qu’on avait déjà.

  17. 2.85.2

    Phormion, de son côté, envoya à Athènes annoncer les préparatifs des Lacédémoniens et la victoire navale qu’il venait de remporter. Il demandait qu’on lui envoyât en toute hâte le plus de vaisseaux possible, parce qu’on s’attendait chaque jour à un nouvel engagement. On lui expédia vingt vaisseaux, avec ordre à celui qui les conduisait de passer d’abord en Crète. Un Crétois, Nicias de Gortyne, proxène des Athéniens, les avait décidés à faire voile pour Cydonie, ville ennemie d'Athènes, en promettant de la leur soumettre : son but était de complaire aux habitants de Polychna, voisins de Cydonie. Ils passèrent en Crète avec leurs vaisseaux, et ravagèrent le territoire de Polychna, de concent avec les Cydoniens ; les vents contraires et l’impossibilité de tenir la mer les y retinrent fort longtemps.

  18. 2.86.1

    LXXXVI. Pendant que les Athéniens étaient ainsi arrêtés en Crête, les Péloponnésiens mouillés à Cyllène tirent leurs préparatifs pour un combat naval et se rendirent, en côtoyant, à Panorme en Achaïe. Là se trouvait réunie l’armée de terre, prête à les seconder. Phormion, de son côté, avait fait voile pour Rhium de Molycrie, et mouillait en dehors du promontoire avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu sous ses ordres. Cette ville de Rhium était du parti des Athéniens ; en face est une autre Rhium sur la côte du Péloponnèse ; un bras de mer de sept stades les sépare et forme l’entrée du golfe de Crisa. C’est donc à Rhium d’Achaïe, à peu de distance de Panorme, où se trouvait l’armée du Péloponnèse, que les Péloponnésiens vinrent mouiller de leur côté avec soixante-dix-sept vaisseaux dès qu’ils eurent aperçu les Athéniens. Pendant six à sept jours, les deux flottes restèrent à l’ancre, en présence, s’exerçant et se préparant au combat : les Péloponnésiens, intimidés par leur précédent échec, ne voulaient pas sortir en dehors des deux promontoires dans une mer ouverte ; les Athéniens, au contraire, refusaient de s'engager dans une mer resserrée, pensant que le combat dans ces conditions serait avantageux à leurs ennemis. Enfin, Cnémus. Brasidas et les autres généraux péloponnésiens résolurent de combattre sans différer, avant que la flotte athénienne reçùt des renforts. Ils convoquèrent les soldats, et, les voyant pour la plupart effrayés de leur précédente défaite, défiants d’eux-mêmes, ils s’efforcèrent de les rassurer par ce langage :

  19. 2.87.1

    LXXXVII. « Péloponnésiens, si le précédent combat naval inspire à quelqu’un de vous des craintes pour celui qui se prépare, ses pressentiments sont mal fondés ; car il n’y a pas parité. Nos dispositions alors étaient défectueuses, vous le savez ; nous étions moins préparés à un combat naval qu'à une expédition continentale ; d’ailleurs, bien des circonstances fortuites se sont réunies contre nous ; et, combattant pour la première fois sur mer, notre inexpérience a pu être pour quelque chose dans nos revers. Ce n’est donc point à la lâcheté qu’il faut attribuer notre défaite ; et il’ne serait pas juste que ce qui n’a pas été vaincu en nous, c’est-à- -dire la pensée, en tant qu’elle en trouve en elle-même des motifs de confiance, se laissât émousser par un revers fortuit. Il faut songer, au contraire, que, si les hommes sont exposés à être trompés par la fortune, leur courage doit toujours rester inébranlable, et qu’avec du courage il ne convient pas de p(??)étexter l’inexpérience pour commettre quelque lâcheté. Quant à vous, vous l’emportez bien plus sur vos ennemis par le courage que vous ne leur êtes inférieurs par l’expérience. Leur habileté, que vous redoutez si fort, pourra, unie au courage, se rappeler ses propres préceptes et les mettre en pratique dans le danger ; mais, sans la bravoure, aucune science ne vaut contre le péril ; car la crainte frappe la mémoire de stupeur, et l'art sans l'intrépidité n’est d’aucun secours. Opposez donc à la supériorité de leur science la supériorité de votre audace, à la crainte que vous inspire votre première défaite la pensée que vous étiez alors mal préparés. Vous avez pour vous le grand nombre des vaisseaux et l’avantage de combattre sur vos propres rivages, à portée de vos hoplites ; et, vous le savez, la victoire est ordinairement pour l’armée la plus nombreuse et la mieux préparée. Nous ne voyons donc absolument rien qui puisse nous faire redouter un échec ; même nos fautes antérieures ne seront pas sans fruit ; car elles nous serviront de leçon. Ayez donc confiance ; que chacun, pilotes et matelots, fasse son devoir et garde le poste qui lui aura été assigné. Quant à nous, nous allons préparer l’attaque avec le même zèle que vos premiers commandants, et nous ne fournirons à personne le prétexte de la lâcheté. Le lâche subira la peine de sa faute, et les braves seront honorés des récompenses dues à la valeur. »

  20. 2.88.1

    LXXVIII. Tels étaient les encouragements qu'adressaient aux Péloponnésiens leurs généraux. Phormion ne craignait pas moins le découragement de ses soldats ; sachant qu’entre eux ils parlaient avec inquiétude du grand nombre des vaisseaux ennemis, il crut devoir les convoquer, pour les rassurer et leur donner les conseils que comportait la circonstance. Déjà il les avait prémunis à l'avance en leur répétant sans cesse que, quel que fût le nombre des bâtiments ennemis, ils seraient toujours en mesure de résister avec avantage ; depuis longtemps les soldats étaient imbus de cette opinion, que jamais des Athéniens ne devaient céder devant des vaisseaux péloponnésiens, quel qu’en fût le nombre ; cependant, les voyant alors ébranlés en présence de rennemi, Phormion crut devoir les rappeler au sentiment de leur première valeur. Il les convoqua et leur parla ainsi :

  21. 2.89.1

    LXXXIX. «Soldats, vous voyant préoccupés du nombre de vos ennemis, je vous ai convoqués, parce que je ne crois pas convenable que vous vous inquiétiez de ce qui n’a rien de redoutable. Et d’abord c’est parce qu'ils ont déjà été vaincus, parce qu’ils ne s’estiment pas vos égaux, qu’ils ont rassemblé tant de vaisseaux, au lieu de se mesurer contre vous à forces égales. Ensuite, ce qui entretient surtout leur confiance, ce qui leur fait croire qu’ils ont le privilege de la bravoure, c’est uniquement leur expérience des combats de terre : comme ils y sont ordinairement vainqueurs, ils pensent qu’elle leur assurera aussi l’avantage sur mer. Mais, à cet égard, la supériorité nous est justement acquise, si elle leur appartient sur terre : pour le courage ils ne l’emportent en rien sur nous ; et si, dans ces deux genres de combat, chacun de nous a sur son adversaire l’avantage de l'audace, c’est qu’il a aussi celui de l’expérience.

  22. 2.89.2

    « Les Lacédémoniens qui, à la tête de leurs alliés, n’ont en vue que leur propre gloire, les entraînent au danger malgré eux, pour la plupart. Autrement ceuxci n’auraient jamais tenté un second combat naval, après une défaite aussi complète. Ne craignez donc rien de leur audace ; c'est bien plutôt vous qui êtes pour eux, et avec plus de raison, un sujet de (??) ; car vous les avez déjà vaincus, et ils pensent que vous n'accepteriez pas le combat si vous ne comptiez faire quelque action d’éclat. Car, en général, pour attaquer, on veut, comme les Lacédémoniens, avoir des forces au moins égales, parce que l’on compte plus sur le nombre que sur le courage ; mais quand on ose résister avec des forces de beaucoup inférieures, et cela sans y être contraint, une pareille assurance ne peut avoir sa source que dans quelque grande pensée. C’est ainsi que raisonnent vos ennemis : ce que votre situation a d’étrange les effraie bien plus que ne le ferait une disproportion moins grande entre vos forces et les leurs.

  23. 2.89.3

    « Bien des fois déjà on a vu des armées vaincues par des forces moindres, grâce à l’impéritie et aussi à la lâcheté. Sous ce double rapport nous n’avons rien à craindre.

  24. 2.89.4

    « Autant qu’il dépendra de moi, le combat n’aura point lieu dans le golfe et je n’y entrerai pas ; car je sens que contre des vaisseaux nombreux et lourds à la manoeuvre, une mer resserrée ne convient pas à une petite flotte qui joint à l’habileté des manoeuvres la supériorité de la marche. On ne peut alors ni prendre l'élan convenable à l’attaque, comme quand on observe l’ennemi de loin, ni se retirer à propos quand on est pressé par lui. On ne saurait ni passer à travers la ligne ennemie, ni revenir en arrière, évolutions qui conviennent aux vaisseaux d'une marche supérieure ; le combat naval devient alors une lutte de pied ferme, et, dans ce cas, l’avantage est au nombre.

  25. 2.89.5

    « Je pourvoirai à tout cela, autant qu’il dépendra de moi. Pour vous, restez à vos postes, en bon ordre ; obéissez vivement au commandement, d’autant plus que l’ennemi est près, et qu’on l’aura bientôt joint. Dans l’action, songez que rien n’est au-dessus de l’ordre et du silence : rien n’est plus important à la guerre en général, mais surtout dans un combat naval. Montrez-vous au combat, dignes de vos premiers exploits. Cette journée sera grande par ses résultats : elle décidera si les Péloponnésiens doivent renoncer à l’espérance d'avoir une marine, ou si les Athéniens venont se rapprocher d'eux la crainte de perdre l'empire des mers. Je vous rappelle encore une fois que vous avez déjà vaincu la plupart de ceux qui sont ici, et que des vaincus ne sauraient apporter dans les mêmes dangers les mêmes sentiments de courage. »

  26. 2.90.1

    XC. Telles furent les exhortations de Phormion à ses soldats. Cependant les Péloponnésiens, voyant que les Athéniens ne voulaient pas s'engager dans le golfe et combattre dans une mer resserrée, résolurent de les y attirer malgré eux. Ils mirent à la voile dès le lever de l’aurore, et, rangés sur quatre vaisseaux de profon- deur, ils voguèrent, comme pour rentrer chez eux, vers l’intérieur du golfe, l’aile droite en avant, dans l’ordre où ils avaient mouillé. Vingt vaisseaux d’une marche supérieure avaient pris rang près de cette même aile. Ils avaient espéré que Phormion, dans la pensée qu’ils faisaient voile contre Naupacte, se porterait au secours de cette place en rangeant la côte ; qu’il ne pourrait alors échapper à la division naviguant en dehors de l’aile droite, et serait enveloppé. Ce qu’ils avaient prévu arriva : Phormion, craignant pour Naupacte qui était sans défense, ne les eut pas plutôt vus mettre à la voile, qu’il embarqua, quoiqu’à regret, ses soldats et se mit à longer la côte. L’infanterie messénienne suivait le rivage, prête à le secourir. Quand les Péloponnésiens virent que la flotte athénienne rangeait le rivage à la file et sur un seul vaisseau de front, que déjà elle était dans le golfe et près de la terre, ce qu’ils désiraient par-dessus tout, ils virèrent tout à coup de bord à un signal donné, et se dirigèrent en droite ligne sur les Athéniens de toute la vitesse de leurs navires. Ils comptaient envelopper toute la flotte ; mais les onze vaisseaux qui avaient la tête échappèrent à l’aile droite des Péloponnésiens et à ce mouvement de conversion, en gagnant le large. Les Péloponnésiens atteignirent les autres, les mirent en fuite, les poursuivirent à la côte et les désemparèrent. Ils tuèrent tous les Athéniens qui ne purent se sauver à la nage, se mirent à remorquer les bâtiments abandonnés, et en prirent même un avec son équipage. Mais à ce moment les Messéniens, qui avaient suivi le rivage, se précipitèrent au secours des Athéniens ; ils entrèrent tout armés dans la mer, montèrent sur quelques-uns des bâtiments qu’on remorquait déjà, et, combattant du haut des ponts, ils les arrachèrent à l’ennemi.

  27. 2.91.1

    XCI. Sur ce point les Lacédémoniens étaient victorieux, et avaient mis hors de combat les vaisseaux athéniens. D’un autre côté, les vingt vaisseaux qui formaient une division séparée en dehors de l’aile droite, se mirent à la poursuite des onze bâtiments athéniens qui avaient échappé à leur manoeuvre en gagnant le large. Mais ceux-ci les prévinrent, un seul excepté, en venant se réfugier à Naupacte. Là, ils mouillèrent, la proue en dehors, devant le temple d’Apollon, disposés à se défendre si l’ennemi les poursuivait jusqu’au rivage. Les Péloponnésiens, en effet, arrivèrent à leur suite ; ils voguaient chantant le Péan, en signe de victoire. Un vaisseau de Leucade, qui avait beaucoup d’avance sur le reste de la flotte, serrait de près le seul vaisseau athénien resté en arrière. Mais celui-ci, prenant l’avance, fait le tour d’un bâtiment marchand qui se trouvait mouillé au large, va frapper par le milieu le navire leucadien qui le poursuivait, et le submerge. Un événement si inattendu et si étrange frappe de terreur les Lacédémoniens : au moment même où ils poursuivaient l'ennemi, sans ordre et confiants dans leur victoire, quelques-uns de leurs vaisseaux abaissent les rames et s’arrêtent, pour attendre le gros de la flotte (manoeuvre désavantageuse, l’ennemi n’ayant que peu d’espace à franchir pour les attaquer) ; d’autres, faute de connaître la plage, vont échouer sur les écueils.

  28. 2.92.1

    XCII. Ce spectacle ranime le courage des Athéniens : à un signal donné ils poussent un cri, et tous s’élancent à la fois sur les Péloponnésiens. Ceux-ci, grâce à leurs fautes et au désordre où ils se trouvent, ne font qu’une courte résistance, et bientôt, virant de bord, ils fuient vers Panorme d’où ils étaient venus. Les Athéniens les poursuivent ; ils s’emparent des vaisseaux les plus rapprochés, au nombre de six, et reprennent ceux des leurs que les Péloponnésiens avaient mis hors de combat sur le rivage et remorqués dès le commencement de l'action. Ils tuèrent la plupart de ceux qu'ils prirent, et ne gardèrent qu’un petit nombre de prisonniers. Le Lacédémonien Timocrate, qui montait le vaisseau de Leucade submergé auprès du navire marchand, se tua lui-même, au moment où son bâtiment sombrait, et fut porté par les flots dans le port de Naupacte.

  29. 2.92.2

    Les Athéniens, à leur retour, élevèrent un trophée au lieu d'où ils étaient partis pour vaincre ; ils recueillirent les morts et les débris de vaisseaux qui se trouvaient de leur côté, et rendirent par convention ceux des ennemis. Les Péloponnésiens élevèrent aussi un trophée, en signe de victoire, pour avoir mis en fuite les vaisseaux qu’ils avaient désemparés sur le rivage. Ils consacrèrent près de leur trophée, à Rhium d’Achaïe, le vaisseau qu’ils avaient pris ; puis, craignant que la flotte athénienne ne reçût un renfort, ils rentrèrent tous, de nuit, à l’exception des Leucadiens, dans le golfe de Crisa et à Corinthe. Les Athéniens qui venaient de Crète, et qui auraient dùse joindre à Phormion avant le combat, arrivèrent à Naupacte peu après la retraite de la flotte. L'été finit.

  30. 2.93.1

    XCIII. Avant la séparation de la flotte qui s’était retirée à Corinthe et dans le golfe de Crisa, Cnémus, Brasidas et les autres chefs des Péloponnésiens voulurent, sur les indications des Mégariens, faire au commencement de l’hiver une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Ce port n'était ni gardé, ni fermé, ce qui n’est pas étonnant, vu la grande supériorité de la marine athénienne, Il fut décidé que chaque matelot pren. drait sa rame, la courroie qui sert à l’attacher et son coussin, et qu’il s’en irait par terre de Corinthe à la mer qui regarde Athènes ; qu’arrivés en toute hâte à Mégare, ils tireraient de Nisée, chantier maritime des Mégariens, quarante vaisseaux qui s’y trouvaient, et feraient voile sur-le-champ pour le Pirée. Il n’y avait dans ce port aucune flotte pour le garder ; car on ne supposait pas que des vaisseaux ennemis pussent jamais venir l’attaquer à l’improviste ; une tentative à force ouverte et préparée de longue main ne semblait même pas à redouter aux Athéniens ; ou du moins, si on osait y songer, ils se croyaient assurés de la prévoir.

  31. 2.93.2

    Les matelots, arrivés de nuit, mirent à flot les vaisseaux de Nisée ; mais ils ne se dirigèrent pas tout d’abord vers le Pirée, comme ils en avaient eu l’intention : retenus par la crainte ou contrariés par le vent, comme on l’a prétendu, ils cinglèrent vers le promontoire de Salamine, en face de Mégare. Là se trouvaient un fort' et une station de trois vaisseaux pour bloquer le port de Mégare. Ils attaquèrent le fort, amenèrent les trirèmes abandonnées, et, se portant inopinément sur tout le territoire de Salamine, ils le ravagèrent.

  32. 2.94.1

    XCIV. Cependant les feux qui annoncent l’ennemi avaient été élevés, pour faire connaître à Athènes son arrivée. Jamais dans cette guerre on n'éprouva consternation plus grande : dans la ville on pensait que les ennemis avaient déjà abordé au Pirée ; au Pirée on croyait que, maitres de Salamine, ils allaient arriver d’un moment à l’autre. C’était d’ailleurs chose facile ; et si la crainte ne les eùt retenus, le vent n’aurait pu les en empêcher. Au point du jour, les Athéniens se portèrent en masse au secours du Pirée, mirent à flot les vaisseaux, les montèrent tumultuairement, et cinglèrent vers Salamine , en laissant à l’infanterie la garde du Pirée. Dès que les Péloponnésiens s’aperçu- rent qu’il arrivait du secours, ils se hâtèrent de regagner Nisée, après avoir ravagé la plus grande partie de l’ile, ils emmenaient avec eux des prisonniers, du butin et les trois vaisseaux stationnés au fort Boudoron. D’ailleurs, ils n’étaient pas sans crainte sur leurs propres vaisseaux, qui étaient restés longtemps à sec et faisaient eau de toutes parts. Arrivés à Mégare, ils reprirent à pied le chemin de Corinthe. Les Athéniens, ne les ayant pas rencontrés à Salamine, revinrent de leur côté ; à partir de ce moment ils gardèrent mieux le Pirée, fermèrent, les ports et prirent toutes les précautions nécessaires.

  33. 2.95.1

    XCV. Vers le même temps, au commencement de cet hiver, Sitalcès, fils de Térès, roi des Odryses, en Thrace, fit une expédition contre Perdiccas, fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et contre les Chalcidiens de l’Épithrace. Il avait à réclamer l’exécution d’une promesse et à en accomplir une autre que lui-même avait faite : Perdiccas lui avait demandé autrefois de le réconcilier avec les Athéniens, de l'hostilité desquels il avait eu beaucoup à souffrir dans le commencement, et de ne pas aider Philippe, son frère et son ennemi, à remonter sur le trône de Macédoine. Il avait pris alors avec Sitalcès des engagements qu’il n’avait pas tenus. D’un autre côté, Sitalcès, en contractant alliance avec les Athéniens, s’était engagé à terminer la guerre qu’ils soutenaient contre les Chalcidiens de l'Épithrace. Ce fut là le double motif de son expédition. Il emmenait avec lui le fils de Philippe, Amyntas, qu’il voulait faire roi de Macédoine, et des députés athéniens venus auprès de lui pour traiter cette affaire. Agnon l’accompagnait en qualité de général ; car les Athéniens devaient se joindre à lui contre les Chalcidiens, avec des vaisseaux et une armée aussi nombreuse que possible.

  34. 2.96.1

    XCVI. Parti de chez les Odryses, Sitaleès mit en mouvement d’abord les Thraces soumis à sa domination, en deçà des monts Hémus et Rhodope, jusqu’au Pont-Euxin et à l’Hellespont ; ensuite les Gètes audelà de l’Hémus et tous les autres peuples qui habitent en deçà de l’Ister, surtout en descendant vers le PontEuxin. (Les Gètes et les peuples de cette contrée confinent aux Scythes et ont les mêmes armes ; tous sont archers à cheval.) Il appela aussi beaucoup de montagnards indépendants de la Thrace ; ils portent le nom de Diens, sont armés de coutelas et habitent pour la plupart le Rhodope. Les uns le suivaient en qualité de mercenaires, les autres comme alliés volontaires. Il fit lever également les Agrianes, les Lééens et toutes les autres nations péoniennes de sa domination. Ces peuples, les derníers de sa domination, confinent aux Péoniens Gréens, et au Strymon ; ce fleuve, descendant du mont Scombrus, coule entre les Gréens et les Lééens et forme la frontière de son empire. Au-delà sont les Péoniens indépendants. Du côté des Triballes, également indépendants, il était limité par les Trères et les Tilatéens. Ces peuples habitent au nord du mont Scombrus et s’étendent, au couchant, jusqu’au fleuve Oscius qui sort de la même montagne que le Nestus et l'Hèbre. C’est une montagne élevée et déserte, qui fait partie de la chaîne du Rhodope.

  35. 2.97.1

    XCVII. L’empire des Odryses s’étendait, du côté de la mer, depuis la ville d’Abdère, en longeant le Pont-Euxin, jusqu’à l’embouchure de l’Ister. C’est un trajet de quatre jours et quatre nuits en prenant le plus court, pour un vaisseau de commerce marchant toujours vent arrière. Par terre et en suivant le plus court, un bomme qui marche bien fait en onze jours la route d’Abdère à l’Ister. Telle était l'étendue des côtes. En remontant vers l’intérieur, la distance de Byzance aux Lééens et au Strymon (c'est la plus grande largeur à partir de la mer) est de treize jours de route pour un homme qui marche bien. Le tribut payé par tout ce pays, barbares et villes grecques, sous Seuthès, successeur de Sitalcès, époque à laquelle il fut le plus considérable, s’élevait en numéraire, or et argent, à quatre cents talents ; les présents en objets d’or et d'argent n’étaient pas d'une valeur moindre, sans compter les étoffes brodées et unies, et les effets de tout genre. Et ces présents s’adressaient non-seulement au roi, mais encore à tout homme puissant et illustre parmi les Odryses. L’usage établi, conforme d’ailleurs à ce qui est usité dans le reste de la Thrace, était plutôt de recevoir que de donner. — C’est précisément le contraire dans la monarchie persane. — Il était plus honteux de ne pas accorder ce qu’on vous demandait que de ne point obtenir quand on sollicitait : néanmoins cet usage était pour eux, en somme, une source de puissance ; car on ne pouvait rien faire sans présents. Aussi cet état était-il parvenu à une haute prospérité : de toutes les nations européennes comprises entre le golfe d’Ionie et le Pont-Euxin, c’était la plus puissante par les revenus et les autres sources de richesse ; mais pour la force militaire et le nombre des troupes elle le cédait de beaucoup aux Scythes. En Europe aucune autre nation ne peut être comparée à ces derniers ; et, même en Asie, il n’en est pas une qui, seule à seule, puisse tenir contre tous les Scythes réunis ; ils ne sont pas moins supérieurs sous tous les autres rapports par la sagacité et l’entente des affaires de la vie.

  36. 2.98.1

    XCVIII. Sitalcès, roi d’une aussi vaste contrée, organisa son armée, et, les préparatifs terminés, se mit en marche pour la Macédoine. Il traversa d’abord ses États, ensuite le Cercine, montagne déserte qui sépare les Sintes des Péoniens ; il le franchit par une route qu'il avait précédemment ouverte lui-même, en coupant les forêts, dans son expédition contre les Péoniens. Dans cette traversée de la montagne, au sortir du pays des Odryses, il avait à droite la Péonie, à gauche les Sintes et les Mèdes. Lorsqu’il l’eut franchie, il arriva à Dobères de Péonie. A part quelques hommes emportés par les maladies, son armée, loin de faire aucune perte dans cette marche, s’accrut au contraire ; car un grand nombre de Thraces indépendants se joignirent spontanément à lui, dans l’espoir du pillage. Aussi dit-on que l’ensemble de cette armée ne s'élevait pas à moins de cent cinquante mille hommes, fantassins pour la plupart, la cavalerie y entrant au plus pour un tiers. C’étaient les Odryses eux-mêmes, et après eux les Gètes, qui avaient fourni la majeure partie de la cavalerie ; parmi les fantassins, les plus belliqueux étaient les montagnards indépendants descendus du Rhodope et armés de coutelas ; venait ensuite une multitude mêlée, redoutable surtout par le nombre.

  37. 2.99.1

    XCIX. Les troupes réunies à Dobères se disposèrent à descendre des hauteurs dans la basse Macédoine, où régnait Perdiccas. Car on comprend aussi dans la Macédoine les Lyncestes, les Élimiotes et autres peuples du haut pays, sujets et alliés des Macédoniens propres, mais gouvernés par des rois à eux. La Macédoine maritime d’aujourd’hui fut conquise, à l’origine, par Alexandre, père de Perdiccas, et par ses ancêtres les Téménides, originaires d'Argos. Ils y établirent leur domination par la défaite des Pières, qu’ils chassèrent de la Piérie. Ceux-ci s’établirent plus tard à Phagrès et dans d’autres villes, au pied du Pangée, de l’autre côté du Strymon. Aujourd'hui même on appelle encore golfe Piérique la contrée qui s’étend au pied du Pangée, sur les bords de la mer.

  38. 2.99.2

    Ces princes chassèrent également du pays appelé Bottiée les Bottiéens, qui confinent maintenant aux Chalcidiens ; en Pannonie ils conquirent, sur les bords du fleuve Axius, une bande étroite s’étendant des montagnes jusqu’à Pella et à la mer. L’expulsion des Édoniens leur soumit la contrée nommée Mygdonie, au delà de l’Axius, jusqu’au Strymon. De la région connue maintenant sous le nom d’Éordie, ils chassèrent les Éordiens. Cette nation fut détruite en grande Partie ; le peu qui échappa s’établit aux environs de Physca. Ils expulsèrent aussi de l’Amolpie les Amolpes. Enfin ces Macédoniens établirent leur domination sur d’autres contrées qui leur obéissent encore aujourd’hui, l’Anthémoüs, la Grestonie, la Bisaltie, et même la plus grande partie de la Macédoine proprement dite. L’ensemble de cet empire est appelé Macédoine ; Perdiccas, fils d’Alexandre, y régnait lorsque Silalcès l’attaqua.

  39. 2.100.1

    C. Les Macédoniens, incapables de résister à l'invasion de cette formidable armée, se retirèrent dans les lieux fortifiés par la nature et dans toutes les places fortes du pays : elles étaient alors en petit nombre ; ce n’est que plus tard qu’Archélaüs, fils de Perdiccas, par- venu à la royauté, bâtit celles qui existent maintenant. Il traça des routes directes, porta l’ordre dans les autres services, se préoccupa de l'organisation militaire, des chevaux, des armes, et fit plus à lui seul pour les autres branches de l'administration que les huit rois ses prédécesseurs ensemble.

  40. 2.100.2

    De Dobères, l'armée des Thraces pénétra d’abord dans la contrée qui formait primitivement le royaume de Philippe. Elle prit de vive force Idomène, et par capitulation Gortynia, Atalante et quelques autres places qui se soumirent par affection pour Amyntas, fils de Philippe, présent à l’armée. Après avoir assiégé sans succès Europos, elle pénétra dans le reste de la Macédoine, à gauche de Pella et de Cyrrhos ; et, laissant de côté les contrées en deçà de ces places, la Bottiée et la Piérie, elle alla ravager la Mygdonie, la Grestonie et l’Anthémoüs. Les Macédoniens ne songèrent même pas à opposer leur infanterie ; ils tirèrent de la cavalerie de chez leurs alliés de l'intérieur, et, malgré leur infériorité numérique, attaquèrent les Thraces partout où ils trouvèrent l’occasion favorable. Habiles cavaliers, couverts de cuirasses, là où ils donnaient leur choc était irrésistible ; mais, cernés par un ennemi supérieur, engagés au milieu de masses sans nombre, ils se trouvaient souvent compromis ; aussi finirent-ils par renoncer à agir, se croyant hors d’état de rien entreprendre contre des forces trop disproportionnées.

  41. 2.101.1

    CI. Cependant Sitalcès traitait avec Perdiccas, relativement aux griefs qui avaient motivé son expédition. La flotte athénienne ne se montrait pas ; car les Athéniens, doutant qu’il dût arriver, s’étaient contentés de lui envoyer des ambassadeurs et des présents. Il fit donc marcher seulement une partie de son armée contre les Bottiéens et les Chalcidiens, les força à se renfermer dans les places et ravagea le pays. Pendant qu’il y campait, les Thessaliens du sud, les Magnètes et les autres sujets des Thessaliens, même les Grecs jusqu'aux Thermopyles, craignirent que cette armée ne marchât contre eux, et se tinrent prêts. Les mêmes inquiétudes avaient gagné les Thraces du nord, ceux qui occupent les plaines au delà du Strymon, Panéens, Odomantes, Droens et Derséens, tous peuples indépendants. Même dans la Grèce, cette expédition fit craindre aux ennemis d'Athènes que Sitalcès n’eùt été appelé par elle, à titre d’allié, pour les combattre. Pour lui, il ravageait en même temps la Chalcidique, la Bottique et la Macédoine. Cependant cette expédition ne lui avait procuré aucun des avantages qu’il en attendait : son armée manquait de vivres et souffrait des rigueurs de l’hiver ; il se laissa donc persuader, par son neveu Seuthès, fils de Sparadocus, l’homme le plus puissant du royaume après lui, de battre en retraite sans délai. Perdiccas avait secrètement gagné Seuthès, en lui offrant sa soeur avec de riches présents. Sitalcès, à son instigation, ramena en toute hâte son armée chez lui, après une expédition de trente jours en tout, dont huit passés dans la Chalcidique. Perdiccas donna ensuite à Seuthès Stratonice sa soeur, comme il l’avait promis. Telle fut l’expédition de Sitalcès.

  42. 2.102.1

    CII. Le même hiver, après la séparation de la flotte péloponnésienne, les Athéniens qui étaient à Naupacte sous la conduite de Phormion se dirigèrent, en suivant la côte, sur Astacos. Ils pénétrèrent dans l’intérieur de l’Acarnanie avec quatre cents hoplites d’Athènes, tirés de la flotte et autant d’hoplites mes- séniens ; chassèrent de Stratos, de Corontes et d’autres villes ceux dont ils soupçonnaient la fidélité, ré- tablirent à Corontes Cynétas, fils de Théolytus, et retournèrent ensuite à leurs vaisseaux ; car ils ne croyaient pas possible d’attaquer en hiver les oeniades, les seuls des Acarnanes qui se fussent toujours mon- trés leurs ennemis. En effet, le fleuve Achéloüs, qui descend du Pinde à travers la Dolopie, le pays des Agréens, les Amphiloques et les plaines de l’Acarnanie, arrose Stratos dans son cours supérieur, et se jette à la mer auprès des oeniades, en formant autour de leur ville un marais dont les eaux rendent toute expédition impossible en hiver. La plupart des îles Échinades sont situées en face des oeniades, tout près de l’embouchure de l’Achéloüs. Comme le fleuve, qui est considérable, y porte de continuelles alluvions, quelques-unes d'entre elles ont été jointes au continent ; il est même à présumer qu’il en sera ainsi de toutes dans un avenir peu éloigné : le courant est rapide, abondant, chargé de limon ; les îles, par leur rapprochement, forment un obstacle qui arrête les alluvions ; car leur entre-croisement et leur disposition irrégulière ne laissent point aux eaux un écoulement direct vers la mer. Du reste, elles sont désertes et peu étendues. On dit qu’à l’époque où Aleméon, fils d’Amphiaraüs, était errant après le meurtre de sa mère, l’oracle d’Apollon les lui assigna indirectement pour demeure, en lui disant que la terre entière ayant été souillée par son crime, ses terreurs ne cesseraient pas avant qu’il eût trouvé à s’établir dans une terre qui n’eût ni vu la lumière du soleil, ni existé lorsqu’il avait tué sa mère. Longtemps il ne comprit rien à cet oracle ; mais en- fin il songea à ces alluvions de l’Achéloüs, et crut pouvoir trouver assez d’espace pour reposer son corps dans les atterrissements formés depuis qu'il avait tué sa mère ; car il y avait longtemps qu’il errait. Il s’établit dans le voisinage des oeniades, régna sur le pays et lui laissa le nom de son fils Acarnanus. Telle est la tradition que j’ai recueillie au sujet d’Alcméon.

  43. 2.103.1

    CIII. Les Athéniens et Phormion, en quittant l'Acarnanie, revinrent à Naupacte, d’où ils firent voile au printemps pour Athènes. Ils y conduisirent les vaisseaux capturés par eux ; les hommes de condition libre faits prisonniers dans les combats de mer y furent également amenés et échangés ensuite homme pour homme. L’hiver finit, et avec lui la troisième annee de cette guerre, dont Thucydide a écrit l'hisloire.

  44. 3.1.1

    I. L’été suivant, au fort de la croissance des blés, les Péloponnésiens et leurs alliés tirent une expédition en Attique, sous la conduite d’Archidamus, fils deZeuxidamus, roi des Lacédémoniens. Ils campèrent dans le pays et le ravagèrent. La cavalerie athénienne les inquiétait, comme de coutume, par de fréquentes at- taques, partout où l’occasion se présentait : elle tint en respect sur presque tous les points les troupes légères, et les empêcha de s’écarter de leurs campements pour ravager les environs de la ville Les Péloponnésiens, après être restés tant qu'ils eurent des vivres, éva- cuèrent l’Attique et rentrèrent chez eux, chacun de leur côté.

  45. 3.2.1

    II. Aussitôt après l'invasion des Péloponnésiens, l’ile de Lcsbos, à l’exception de Méthymne, se détacha des Athéniens. Dès avant la guerre, les Lesbiens avaient médité cette défection ; mais les Lacédémoniens ne les avaient pas accueillis alors. Dans cette circonstance même, ils furent contraints de se révolter plus tôt qu'ils ne l’avaient projeté ; car ils attendaient pour agir qu’ils eussent comblé l’entrée des ports, élevé des murailles, achevé la construction des navires, et qu’il leur fût arrivé du Pont-Euxin des secours sur lesquels ils comptaient, des archers, du blé, en un mot tout ce qu’ils avaient réclamé. Mais les ha- bitants de Ténédos, ennemis des Lesbiens, ainsi que ceux de Mélhymne, et même quelques particuliers de Mytilène, hommes de parti et proxènes des Athéniens, dénoncèrent l’entreprise. Ils firent savoir aux Athéniens que l’on contraignait tous les habitants de l’ile à se concentrer dans Mitylène ; que, d’accord avec les Lacédémoniens et les Béotiens, unis aux Lesbiens par la communauté d’origine, tout se préparait à la hâte pour une prochaine défection, et qu’il était temps qu’Athènes prévint la révolte, si elle ne voulait que Lesbos fût perdue pour elle.

  46. 3.3.1

    III. Les Athéniens avaient eu beaucoup à souffrir déjà de la maladie et de la guerre, à peine commencée et déjà dans toute sa force ; ils jugèrent que ce serait une grosse affaire d’avoir en outre à combattre Lesbos, maîtresse d’une marine, et dont la puissance n’avait pas été entamée. Ils se refusèrent donc d’abord à accueillir ces accusations, par ce motif surtout qu’ils ne voulaient pas qu’elles fussent vraies. Mais une ambassade qu’ils envoyèrent aux Mytiléniens n’ayant pu dé-, cider ceux-ci à cesser la concentration des habitants et les préparatifs de guerre, ils commencèrent à craindre, et se décidèrent à prendre les devants. Une flotte de quarante vaisseaux, qui se trouvait prête à mettre à la voile pour le Péloponnèse, fut expédiée soudain sous la conduite de Cléippide, fils de Dinias, avec deux autres généraux. Les Athéniens avaient été prévenus qu’il se célébrait hors de la ville, en l’honneur d’Apollon de Malée, une fête à laquelle assistait tout le peuple de Mitylène, et qu’on pouvait espérer les surprendre en se hâtant. L’entreprise pouvait réussir ; dans le cas contraire, les généraux devaient ordonner aux Mytiléniens de livrer leurs vaisseaux et de raser leurs murailles ; en cas de refus, ils avaient ordre de faire la guerre. Les vaisseaux partirent. Il se trouvait alors à Athènes, d’après les traités, dix trirèmes auxi- liaires de Mytilène ; les Athéniens les arrêtèrent et mirent les équipages sous bonne garde. Mais les Mytiléniens n’en furent pas moins prévenus : un homme passa d’Athènes en Eubée, se rendit à pied à Géres- tum, y trouva un vaisseau marchand en partance, et, favorisé par le vent, arriva le troisième jour à Mytilène. Les Mytiléniens, sur l’avis qu’il leur donna de l'expédition, ne sortirent pas pour la fête d’Apollon de Malée ; ils palissadèrent la partie de leurs murailles et de l'enceinte des ports qui n’était qu’à moitié construite, et firent bonne garde.

  47. 3.4.1

    IV. Les Athéniens abordèrent peu après. Les généraux, voyant l’état des choses, signifièrent leurs ordres aux Mytiléniens, et, sur leur refus de s’y conformer, commencèrent les hostilités. Les Mytiléniens n’étaient pas préparés ; car ils avaient été surpris par la nécessité de faire la guerre. Cependant ils firent une sorte de démonstration et sortirent un peu en avant du port, comme pour combattre ; mais ensuite, poursuivis par les vaisseaux athéniens, ils se hâtèrent d’ouvrir une négociation avec les généraux ennemis, dans le but d'éloigner la flotte pour le moment, s'il se pouvait, à des conditions acceptables. Les généraux athéniens accueillirent ces ouvertures ; car eux-mêmes craignaient de ne pas être en mesure de faire la guerre à toute l’Ile de Lesbos. Une convention fut conclue : des députés mytiléniens, au nombre desquels était un de ceux qui avaient dénoncé les préparatifs, et qui déjà se repentait, partirent pour Athènes, afin d'obtenir le rappel de la flotte en assurant que de leur côté ils n’entreprendraient rien qui fût contraire à l’alliance. En même temps ils envoyèrent une autre députation aux Lacédémoniens ; car ils comptaient peu sur le succès de celle qui devait agir auprès des Athéniens. Les députés, montés sur une trirème, échappèrent à la surveillance de la flotte athénienne mouillée à Malée, au nord de la ville, et arrivèrent à Lacédémone après une pénible navigation : là ils avisèrent aux moyens d’obtenir quelque secours.

  48. 3.5.1

    V. Ceux qui avaient été envoyés à Athènes étant revenus sans avoir rien obtenu, les Mytiléniens prirent les armes de concert avec tout le reste de l’ile, Méthymne exceptée. Cette dernière ville fournit des se- cours aux Athéniens, ainsi qu’Imbros, Lemnos et un petit nombre d'autres alliés. Les Mytiléniens firent une sortie générale contre le camp des Athéniens, et engagèrent un combat dans lequel ils n'eurent pas le désavantage. Cependant ils n’osèrent ni bivouaquer sur le champ de bataille, ni compter sur eux-mêmes ; ils rentrèrent donc dans la place, et à partir de ce moment ils restèrent dans l'inaction, décidés à ne se hasarder qu'avec d’autres préparatifs et s’il leur arrivait quelque secours du Péloponnèse. En effet, Méléas de Lacédémone et Hemnéondas deThèbes venaient d'arriver auprès d’eux : envoy és avant la défection, mais n'ayant pu devancer l’arrivée de la flotte athénienne, ils pénétrèrent secrètement dans le port sur une trirème, après le combat, et conseillèrent d’envoyer avec eux des députés sur une autre trirème ; ce qui fut exécuté.

  49. 3.6.1

    VI. Les Athéniens, fortement encouragés par l'inaction des Mytiléniens, appelèrent à eux des alliés ; et ceux-ci, voyant les Mytiléniens se défendre mollement, se hâtèrent d'arriver. Ils mouillèrent au sud de Mytilène, formèrent deux camps fortifiés, de part et d’autre de la place, et établirent des croisières devant les deux ports. La mer se trouva ainsi fermée aux assiégés. Du côté de la terre, au contraire, les Mytiléniens et les Lesbiens venus à leur secours étaient maîtres de tout le pays. Les Athéniens n’occupaient que peu d’espace autour de leurs camps ; Malée ne leur servait guère que de mouillage pour leur flotte, et de marché. Tel était l’état des hostilités à Mytilène.

  50. 3.7.1

    VII. Vers la même époque de cet été, les Athéniens envoyèrent contre le Péloponnèse trente vaisseaux, sous le commandement d’Asopius, fils de Phormion. Les Acarnanes avaient eux-mêmes demandé qu’on leur envoyât un fils ou un parent de Phormion. Cette flotte suivit les côtes de la Laconie et ravagea les places maritimes. Asopius en renvoya ensuite la plus grande partie à Athènes et se rendit à Nau pacte avec douze vaisseaux. Plus tard il souleva les Acarnanes qu’il entraîna eu masse contre les oeniades ; lui-même remonta le fleuve Achéloüs, pendant que l’armée de terre dévastait le territoire ; n’ayant pu, cependant, obtenir la soumission du pays, il congédia l’armée de terre, mit à la voile pour Leucade et fit une descente à Né- ricum. Mais une partie de son armée fut détruite par les indigènes, unis pour la défense commune aux quelques soldats qui gardaient le pays ; lui-même fut tué dans la retraite.

  51. 3.7.2

    Après cet échec, les Athéniens se rembarquèrent et firent une convention avec les Leucadiens pour enlever leurs morts.

  52. 3.8.1

    VIII. Les députés mytiléniens envoyés sur le premicr vaisseau reçurent des Lacédémoniens l’invitation de se rendre à Olympie, pour que le reste des alliés pût délibérer après les avoir entendus. Ils y allèrent en effet : c’était l’olympiade dans laquelle Doriée de Rhodes fut vainqueur pour la seconde fois. Après la fête, la délibération s’ouvrit, et ils parlèrent ainsi :

  53. 3.9.1

    IX. « Lacédémoniens et alliés, les usages des Grecs nous sont connus : lorsqu’un peuple fait défect ion pendant la guerre et abandonne ses anciens alliés, ceux qui l’accueillent le traitent avec honneur, en raison de l’utilité qu’ils en retirent ; mais on ne l’en regarde pas moins comme traître à ses premiers amis, et on a peu d’estime pour lui. Cette manière de voir ne serait pas fausse, si, entre les révoltés et ceux dont ils se séparent, il y avait réciprocité de sentiments et de bienveillance, égalité de ressources et de puissance ; s’il n’existait aucun motif plausible de défection. Mais telle n’est pas notre situation à l’égard des Athéniens ; il n’y a donc pas lieu de nous mépriser si, après avoir été traités honorablement par eux pendant la paix, nous les abandonnons au moment du danger.

  54. 3.10.1

    X. « Et d’abord nous mettrons en avant la justice et la vertu, comme il convient quand on réclame une alliance : car nous savons qu’il ne peut y avoir ni amitié solide entre particuliers, ni communauté d’intérêts entre États, si ces relations ne sont fondées sur la croyance réciproque à la vertu de l’autre partie, et sur la conformité des moeurs. C’est la divergence des sentiments qui produit la diversité dans les actes.

  55. 3.10.2

    « Notre alliance avec les Athéniens date du jour où vous vous êtes retirés de la guerre médique, tandis qu’eux sont restés pour la soutenir jusqu’au bout. Toutefois, ce n’est point en leur qualité d’Athéniens, et pour l’asservissement de la Grèce, que nous avons contracté avec eux ; c’est aux Grecs que nous nous sommes alliés, pour affranchir la Grèce du joug des Mèdes. Tant que, dans l’exercice du commandement, ils ont respecté l’égalité, nous les avons suivis avec zèle ; mais quand nous les avons vus faire trève à leur haine contre les Mèdes, et marcher à l’asservissement de leurs alliés, nous avons commencé à craindre.

  56. 3.10.3

    « Les alliés, dans l’impossibilité de se réunir pour la défense commune, faute d'unité dans les vues, subirent le joug, à l’exception de nous et des habitants de Chio. Pour nous, qui n’avions plus dès lors qu’une liberté et une indépendance nominales, nous avons pris part à leurs expéditions. Mais, instruits par le passé, nous ne voyions plus en eux des chefs sur lesquels nous pussions compter ; car il n’était pas vraisemblable qu’après avoir réduit en servitude ceux qu’ils avaient admis avec nous dans leur alliance , ils ne fissent point éprouver le même sort aux autres, s’ils en avaient un jour le pouvoir.

  57. 3.11.1

    XI. « Si nous étions demeurés tous indépendants, nous aurions eu plus de garanties contre leurs entreprises ambitieuses ; mais, du moment où ils tenaient la plupart des alliés sous leur main et n’avaient con- servé qu'avec nous des rapports d’égalité, il était naturel, surtout en présence de la soumission générale, qu'ils supportassent plus impatiemment cette égalité que seuls nous avions gardée ; d’autant mieux qu’ils se surpassaient eux-mêmes en puissance, tandis que nous devenions plus isolés que jamais. Une crainte égale et réciproque est la seule garantie d’une alliance ; car celui qui serait tentéd’y commettre quelque infraction, en est détourné par la considération qu’il ne peut attaquer avec des forces supérieures. Si nous sommes restés indépendants, la seule raison en est qu’ils ont cru devoir s’emparer de l’empire et de la direction des affaires bien moins par la force que sous des prétextes spécieux, et par l’intrigue. D’ailleurs, ils nous citaient en exemple, et alléguaient que des peuples indépendants n’auraient pas volontairement pris part à leurs expéditions si ceux qu’ils attaquaient n'eussent été coupables. En même temps c’étaient les plus forts qu’ils entraînaient tout d’abord contre les plus faibles, les réservant euxmêmes pour les derniers, bien assurés de trouver chez eux moins de résistance quand ils auraient autour d’eux soumis tout le reste. S'ils avaient, au contraire, commencé par nous, quand tous les autres peuples avaient encore et leurs propres forces et un point d’appui, il n’eût pas été aussi facile de nous asservir. Notre marine aussi les inquiétait : ils craignaient qu'un jour elle ne se réunît tout entière soit à vous, soit à quelque autre peuple, et ne devînt pour eux un sérieux danger. Enfin, nous ne nous maintenions que par nos soins obséquieux envers la multitude et les chefs qui se succédaient. Et cependant, instruits par les exemples d’autrui, nous sentions bien que nous ne pouvions tenir longtemps, si la guerre présente ne fût survenue.

  58. 3.12.1

    XII. « Qu’était-ce donc, en effet, que notre amitié ? quelles garanties de liberté avions-nous, quand notre commerce mutuel n’avait rien de sincère ? Ils nous flattaient par crainte en temps de guerre ; nous agissions de même envers eux en temps de paix ; et, tandis que chez les autres hommes la confiance naît surtout de la bienveillance réciproque, chez nous elle ne s’appuyait que sur la terreur. C’était la crainte, bien plus que l’amitié, qui servait de base à notre alliance : ceux à qui la certitude du succès donnerait le plus tôt de l’audace devaient aussi être les premiers à la rompre. Si donc on nous trouve coupables pour avoir pris les devants dans notre défection ; si on allègue qu’ils ont différé à nous attaquer, et que nous eussions dû attendre, de notre côté, la preuve évidente du péril que nous redou- tions, on apprécie mal les choses ; car si nous avions eu, comme eux, le pouvoir de former des desseins hostiles et d’en remettre à notre gré l’exécution, qu’aurions-nous eu besoin de leur obéir, étant leurs égaux ? Mais, comme il est toujours en leur pouvoir de nous attaquer, nous devons aussi avoir un droit égal de pourvoir à notre défense.

  59. 3.13.1

    XIII. «Telles ont été, Lacédémoniens et alliés, les raisons et les causes de notre défection ; elles prouvent clairement pour ceux qui nous entendent que nous avons agi à propos ; elles justifient nos craintes et les précaut ions prises en vue de notre sécurité. Depuis longtemps déjà nous avions formé ce dessein, lorsque nous avons envoyé vers vous, avant même la rupture de la paix, pour traiter de cette défection ; mais vous nous avez arrêtés alors, en refusant de nous accueillir. Sollicités aujourd’hui par les Béotiens, nous avons répondu sans délai à leur appel. Cette défection avait à nos yeux un double caractère : nous nous séparions des Grecs pour ne pas contribuer à leurs maux par notre union avec les Athéniens, et pour coopérer au contraire à leur affranchissement ; des Athéniens, afin de les prévenir et de n’être pas écrasés par eux dans la suite. Toutefois, nous avons rompu prématurément et sans préparatifs ; ce doit être pour vous une raison de plus de nous admettre à votre alliance, et de nous envoyer de prompts secours : vous montrerez par-là que vous savez secourir ceux qui le méritent, et en même temps vous nuirez à vos ennemis. Jamais occasion ne fut plus favorable : les Athéniens sont écrasés par la maladie et par les frais de la guerre ; leur flotte est occupée, partie contre vous, partie contre nous-mêmes ; il est donc vraisemblable qu’il leur restera peu de vaisseaux disponibles, si, dans le cours de cet été, vous faites une seconde invasion par terre et par mer à la fois : ou bien ils ne pourront résister à votre attaque par mer, ou bien ils retireront leurs flottes de votre pays et du nôtre.

  60. 3.13.2

    « N’allez pas croire qu’il s’agit de courir des dangers tout personnels, en faveur d’une contrée étrangère : tel croit Lesbos fort éloignée, qui en retirera des avantages prochains ; car ce n’est pas dans l’Attique que sera, comme quelques-uns le pensent, le siége de la guerre ; c’est dans les contrées d’où l’Attique tire ses ressources. Les Athéniens tirent leurs revenus de leurs alliés ; ils les accroîtront encore s’ils nous soumettent ; car personne n’osera plus se détacher d'eux : nos ressources s’ajouteront aux leurs, et nous serons plus durement traités que les peuples les premiers asservis. Mais si vous vous empressez de nous donner un secours efficace, vous ajouterez à votre puissance une ville qui possède une marine considérable (ce dont vous avez surtout besoin) ; vous abattrez plus aisément les Athéniens, en leur enlevant leurs alliés ; car chacun alors se rangera plus hardiment à votre parti ; vous échapperez au reproche qu’on vous fait de ne pas secourir ceux qui se détachent d’Athènes ; enfin, si vous vous attribuez le rôle de libérateurs, votre triomphe en sera plus certain.

  61. 3.14.1

    XIV. « Respectez donc les espérances que les Grecs ont placées en vous ; respectez Jupiter olympien, dans te temple dans lequel vous nous voyez assis en suppliants ; secourez les Mityléniens en devenant leurs allies ; ne nous abandonnez pas au moment où les périls auxquels nous nous exposons personnellement doivent ou profiter à tous les Grecs, si nous réussissons, ou aggraver encore leur situation, si nous succombons faute d’avoir pu vous persuader. Montrez-vous tels que vous veulent les Grecs, tels que vous désirent nos craintes. »

  62. 3.15.1

    XV. Ainsi parlèrent les Mytiléniens. Les Lacédémoniens et les alliés, après les avoir entendus, goûtèrent leurs raisons, et admirent les Lesbiens dans leur alliance. Ordre fut donné aux alliés présents de réunir sans retard à l’isthme les deux tiers de leurs contingents pour envahir l’Attique. Les Lacédémoniens, s’y rendirent eux-mêmes les premiers : ils préparèrent des machines pour traîner les vaisseaux et les faire passer, par-dessus l'isthme, de la mer de Corinthe dans celle d’Athènes ; car ils voulaient attaquer en même temps par terre et par mer. Ils apportaient à ces travaux beaucoup d’ardeur ; mais les alliés, occupés de leurs moissons et fatigués de la guerre, ne se réunissaient que lentement.

  63. 3.16.1

    XVI. Les Athéniens comprirent que l’opinion qu’on avait de leur faiblesse était pour beaucoup dans ces préparatifs de l’ennemi ; aussi voulurent-ils prouver qu’on s’était trompé sur leur compte, et qu’ils étaient en état, sans toucher à leur flotte de Lesbos, de faire face aisément à celle qui venait du Péloponnèse. Ils armèrent donc cent vaisseaux, et les montèrent euxmèmes avec les métèques ; les chevaliers et les pentacosiomédimnes furent seuls dispensés. Ils tinrent la haute mer dans les parages de l’isthme, faisant montre de leurs forces et opérant des descentes partout où bon leur semblait. Les Lacédémoniens, à ce spectacle inattendu, crurent que les Lesbiens leur avaient fait de faux rapports, et jugèrent la situation critique ; car leurs alliés ne venaient pas les rejoindre, et on leur annonçait d’un autre côté que les trente vaisseaux athéniens, en croisière autour du Péloponnèse, rava- geaient les champs voisins de leur ville. Ils rentrèrent donc chez eux. Plus tard, ils préparèrent une expédition maritime pour envoyer à Lesbos, demandèrent aux villes alliées un contingent de quarante vaisseaux, et nommèrent Alcidas au commandement de cette flotte et de l’expédition. Les Athéniens, lorsqu’ils virent les Lacédémoniens se retirer, s’en retournèrent aussi avec leurs cent vaisseaux.

  64. 3.17.1

    XVII. Au moment où ces vaisseaux tenaient la mer, les Athéniens avaient sous voiles l’une des flottes les plus belles et les plus nombreuses qu’ils eussent jamais équipées. (Ils avaient cependant possédé des arme- ments aussi considérables, et même un peu plus, au commencement de la guerre.) Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine ; cent autres croisaient autour du Péloponnèse, sans compter ceux qui étaient à Potidée et ailleurs ; de sorte que, dans un seul été, le nombre total des bâtiments en mer s’élevait à deux cent cinquante. L’entretien de cette flotte et le siége de Potidée contribuèrent surtout à épuiser le trésor ; car chacun des hoplites qui bloquaient cette place recevait deux drachmes par jour, une pour lui, une pour son homme de service ; ils avaient, dès l’origine, été au nombre de trois mille, et jamais il n’y en eut un moindre nombre occupé au siége. Il y avait eu aussi seize cents hoplites sous les ordres de Phormion ; mais ils ne restèrent pas jusqu’à la fin. Tous les vaisseaux recevaient la même solde : ainsi se consumèrent les trésors de l’État, et tel fut le nombre excessif des vaisseaux équipés.

  65. 3.18.1

    XVIII. Pendant que les Lacédémoniens se tenaient aux environs de l’isthme, les Mytiléniens, avec des troupes auxiliaires, firent par terre une expédition contre Méthymne, dans l'espoir qu'elle leur serait livrée par trahison. Ils attaquèrent la place ; mais l’en- treprise n'ayant pas eu le succès qu'ils en attendaient, ils allèrent à Antissa, à Pyrrha et à Érèse, mirent ces places en meilleur état, renforcèrent les murs et se hàtèrent de rentrer chez eux. Après leur retraite, ceux de Méthymne firent à leur tour une expédition contre Antissa ; mais les habitants firent une sortie, et, secondés par quelques auxiliaires, ils les mirent en dé- route : beaucoup périrent ; le reste se hâta de battre en retraite. Les Athéniens, in formés de ces événements, et sachant que les Mytiléniens étaient maîtres du pays, sans que leurs propres soldats fussent en mesure de les contenir, y envoyèrent, au commencement de l’automne, mille hoplites d'Athènes, sous le commandement de Pachès, fils d’Épicure. Ceux-ci firent eux-mêmes les fonctions de rameurs sur les vaisseaux ; arrivés à Mytilène, ils investirent la place au moyen d’une simple muraille. Quelques forteresses furent aussi élevées dans de fortes positions. Mytilène se trouva ainsi fortement contenue par mer et par terre, et l’hiver commença.

  66. 3.19.1

    XIX. Le besoin d’argent pour ce siége força alors pour la première fois, les Athéniens à contribuer euxmêmes pour une somme de deux cents talents. Ils envoyèrent aussi, pour lever des contributions chez les alliés, douze vaisseaux, sous les ordres de Lysiclès et de quatre autres commandants. Déjà Lysiclès avait parcouru différentes côtes, levant partout le tribut ; parti de Myonte, en Carie, il traversait la plaine du Méandre et était arrivé à la colline Sandius, lorsqu’il tomba dans une embuscade dressée par les Cariens et les Anéïtes, et périt avec une grande partie de son armée.

  67. 3.20.1

    XX. Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les Péloponnésiens et les Béotiens, pressés d’ailleurs par la disette, et n’entrevoyant ni espérance de secours du côté d’Athènes, ni aucun autre moyeu de salut, formèrent, d’accord avec les Athéniens assiégés avec eux, le dessein de s’échapper en gravissant le mur des ennemis et en tâchant de le forcer. Tous se rallièrent d’abord à ce projet, conçu par le devin Théénète, fils de Tolmidès, et par Eupompidès, fils de Démachus, l’un des commandants. Mais ensuite la moitié des assiégés recula, trouvant qu’il y avait trop à risquer. Deux cent vingt persistèrent résolûment dans ce projet d’évasion, et l’exécutèrent de la manière suivante : ils firent des échelles de la hauteur du mur des ennemis ; ils l’avaient calculée en comptant les rangs de briques de leur côté, là où par hasard la muraille n’était pas enduite. Plusieurs comptant en même temps, quelques-uns devaient se tromper, mais la plupart rencontraient juste. D’ailleurs, ils reprirent plusieurs fois le calcul, et, comme ils étaient peu éloignés, ils pouvaient aisément voir la muraille à l’endroit qu’ils voulaient. C’est ainsi qu’ils prirent approximativement la mesure des échelles, en se réglant sur l’épaisseur des briques.

  68. 3.21.1

    XXI. Voici comment était construit le mur des Péloponnésiens : il se composait de deux enceintes l’une du côté de Platée, l’autre ayant ses fronts vers la campagne, dans la prévision d’une attaque de la part des Athéniens. Un espace de seize pieds séparait les deux enceintes, et dans cet intervalle étaient construits des logements pour les gardes, reliés entre eux de telle sorte que le tout ne paraissait former qu’une seule muraille épaisse, avec des créneaux des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours occupant toute la largeur entre les deux enceintes, et s’étendant de la face intérieure à la face extérieure des ouvrages. De cette manière, il n’y avait point de passage le long des tours, et il fallait les traverser par le milieu. La nuit, lorsque le temps était mauvais et pluvieux, les soldats abandonnaient les créneaux, et la garde se faisait dans les tours, qui étaient couvertes et peu distantes les unes des autres. Tel était le mur de siège élevé autour de Platée.

  69. 3.22.1

    XXII. Les assiégés, lorsque leurs préparatifs furent terminés, profitèrent d’une nuit où l’absence de la lune, jointe à une tempête de pluie et de vent, favorisait leur évasion. A leur tête marchaient les auteurs de l’entreprise. D’abord ils franchirent le fossé qui les entourait ; ils abordèrent ensuite le mur des ennemis, sans être aperçus par les gardes ; car ceux-ci ne pou- vaient ni les voir au milieu de l’obscurité, ni les entendre, le bruit de leur marche étant couvert par le fracas du vent. D’ailleurs, ils marchaient à une grande distance les uns des autres, pour n’être pas trahis par le choc de leurs armes. Ils étaient armés à la légère et chaussés seulement du pied gauche afin d’assurer leurs pas dans la boue. Ils abordèrent le mur dans l’intervalle de deux tours, en face des créneaux qu’ils savaient abandonnés ; ceux qui portaient les échelles marchaient en avant et les appliquèrent. Ensuite montèrent douze hommes légèrement armés, n’ayant qu’une petite épée et la cuirasse. Amméas, fils de Coroebus, les commandait et gravit le premier ; après lui montèrent ses douze hommes, six vers chacune des deux tours. A leur suite marchaient d’autres soldats légers, armés de petits javelots ; ceux-ci étaient eux-mêmes suivis par d’autres qui portaient leurs boucliers, afin de faciliter l’escalade, et qui devaient les leur remettre quand ils seraient près de l’ennemi. Déjà ils étaient en grand nombre sur le rempart, lorsque les gardes des tours prirent l’éveil ; un des Platéens, en s’accrochant à une brique des créneaux, l’avait arrachée ; elle fit du bruit en tombant et aussitôt fut jeté le cri d’alarme. Toutes les troupes se précipitèrent alors à la muraille, ignorant, au milieu des ténèbres et de l’orage, quel pouvait être le danger. En même temps ceux des Pla- téens restés dans la ville font une sortie et attaquent le mur des Péloponnésiens du côté opposé à celui où leurs compagnons l’escaladaient, afin de détourner de ces derniers l’attention de l’ennemi. Les Péloponnésiens troublés restaient en place, ne sachant que penser de ce qui arrivait ; aucun d’eux n’osait quitter son poste pour porter secours ailleurs. Cependant trois cents soldats, qui avaient ordre de porter secours partout où besoin serait, s’avancèrent hors des murs, du côté d’où partaient les cris ; en même temps des torches furent élevées du côté de Thèbes, pour annoncer l’ennemi. Mais les Platéens qui étaient dans la ville élevèrent aussi, du haut de la muraille, un grand nombre de torches préparées d’avance à cet effet, afin que les ennemis, confondant les signaux et soupçonnant tout autre chose que la vérité, ne vinssent pas au secours avant que ceux qui tentaient l’évasion se fussent échappés et mis en sûreté.

  70. 3.23.1

    XXIII. Pendant ce temps les Platéens escaladaient le mur : les premiers arrivés au sommet s’emparèrent des deux tours, massacrèrent les gardes, occupèrent les issues, et les gardèrent eux-mêmes, afin que personne ne pût les traverser pour venir au secours. Du haut des murs, ils appliquèrent des échelles contre les tours et y firent monter un grand nombre des leurs. Ceux-ci, maîtres de ces positions, accablaient de traits, et d’en haut et d’en bas, ceux qui venaient pour les reprendre, et les tenaient en respect. En même temps, d’autres, en plus grand nombre, appliquaient plusieurs échelles à la fois, renversaient les créneaux, et esca- ladaient le mur dans l’intervalle des tours. Chacun d’eux, à mesure qu’il passait, s’arrêtait sur le bord du fossé, et de là lançait des flèches et des javelots à ceux des ennemis qui se portaient à la défense du mur et s’opposaient au passage. Lorsque tous furent passés, ceux qui étaient dans les tours descendirent les derniers, non sans peine, et allèrent se ranger aussi au bord du fossé. A ce moment les trois cents Péloponnésiens arrivaient à leur poursuite, des torches à la main. Mais les Platéens, plongés dans l’obscurité, avaient, l’avantage de les mieux voir : du bord du fossé où ils se tenaient, ils les accablaient de flèches et de javelots, visant au défaut des armes, tandis que l’ennemi, ébloui par la lueur des torches, les distinguait moins bien, plongés comme ils l’étaient dans les ténèbres. Aussi les derniers mêmes des Platéens eurent-ils le temps de franchir le fossé ; mais ce ne fut pas sans peine, ni sans être serrés de près ; car la glace qui s’y était formée ne présentait pas assez de consistance pour qu’on pût passer dessus ; elle était à demi fondue, comme il arrive quand le vent souffle plutôt de l’est que du nord. C’était là précisément le vent qui soufflait cette nuit : la neige qui tombait avait, en se fondant, rempli d’eau le fossé, si bien qu’ils le traversèrent ayant à peine la tête hors de l’eau. Cependant leur évasion fut surtout favorisée par la violence même de la tempête.

  71. 3.24.1

    XXIV. A peine sortis du fossé, les Platéens serrèrent leurs rangs et se jetèrent sur la route qui conduit à Thèbes, ayant à leur droite la chapelle du héros Androcrate, bien sûrs qu’on ne les soupçonnerait pas d’avoir pris une route qui menait à l’ennemi. Ils voyaient, de là, les Péloponnésiens les poursuivre avec des flambeaux sur la route qui, par le Cythéron et Dryocéphales, conduit à Athènes. Après avoir tenu pendant six ou sept stades la route de Thèbes, les Platéens, coupant de côté, prirent le chemin qui, par la montagne, conduit à Érytres et à Ysies , suivirent les hauteurs, et arrivèrent à Athènes au nombre de deux cent douze. Ils étaient plus nombreux à leur sortie ; mais quelques-uns étaient rentrés dans la ville avant l’escalade, et un archer avait été pris sur le fossé extérieur. Les Péloponnésiens cessèrent la poursuite et revinrent à leur poste. Quant aux Platéens restés dans la ville, ils ne savaient rien de ce qui s’était passé. Sur la nouvelle apportée par ceux qui étaient rentrés qu’aucun des leurs n’avait survécu, ils envoyèrent un héraut dès qu’il fit jour, pour traiter de l’enlèvement des morts. Mais, quand ils connurent la vérité, ils se tinrent en repos. C’est ainsi que les guerriers de Platée se sauvèrent en escaladant la muraille.

  72. 3.25.1

    XXV. A la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthus fut envoyé de Lacédémone à Mytilène sur une trirème. Il gagna Pyrrha et de là, continuant sa route par terre, il pénétra à Mytilène sans être aperçu, en suivant un ravin par où l’on pouvait franchir la circonvallation. Il annonça aux magistrats qu’une invasion allait avoir lieu dans l’Attique, et qu’en même temps arriveraient les quarante vaisseaux qui devaient les secourir ; qu’il avait été expédié en avant pour les en prévenir, et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mytiléniens prirent confiance et furent moins disposés à traiter avec les Athéniens. L’hiver finit, et avec lui la quatrième année de cette guerre, dont Thucydide a écrit l’histoire.

  73. 3.26.1

    XXVI. L’été suivant, les Péloponnésiens, après avoir expédié à Mytilène les quarante-deux vaisseaux qu’ils avaient placés sous le commandement d’Alcidas, envahirent eux-mêmes l’Attique avec leurs alliés. Ils voulaient que les Athéniens, inquiétés de deux côtés, pussent disposer de moins de force contre la flotte qui faisait voile pour Mytilène. Cléomènes commandait cette invasion, au nom et comme oncle paternel du roi Pausanias, fils de Plistoanax, trop jeune encore. Ils ravagèrent dans l’Attique ce qui l’avait été déjà auparavant, dévastèrent les nouvelles plantations, et tout ce qui avait pu échapper dans les courses précédentes. Cette invasion fut, après la seconde, la plus désastreuse pour les Athéniens ; car les Lacédémoniens, attendant toujours de Lesbos des nouvelles de leur flotte qu’ils croyaient déjà arrivée, firent des incursions et portèrent le ravage dans presque toutes les parties du pays. Mais, comme rien de ce qu’ils attendaient ne réussit, et que les vivres manquaient, l’armée fut dissoute et chacun rentra chez soi.

  74. 3.27.1

    XXVII. Cependant les Mytiléniens voyant que la flotte du Péloponnèse n’arrivait pas, que le temps se passait et que les vivres manquaient, se trouvèrent réduits à traiter avec les Athéniens ; voici dans quelles circonstances : Saléthus, ne comptant plus lui-même sur la flotte, donna des armes aux gens du peuple, qui jusquelà n’en avaient pas, afin de tenter une sortie contre les Athéniens. Mais, une fois armés, ils ne voulurent plus entendre les magistrats, se rassemblèrent tumultueusement et ordonnèrent aux riches d’apporter en commun le blé qu’ils tenaient caché, et de le distribuer à tout le monde ; sinon ils traiteraient, disaient-ils, avec les Athéniens et leur livreraient la ville.

  75. 3.28.1

    XXVIII. Ceux qui étaient à la tête des affaires, voyant qu’ils n’étaient pas en état de résister au peuple, et qu’il y aurait danger pour eux-mêmes à être exclus de la capitulation, firent avec Pachès et son armée une convention, commune à tous les citoyens ; elle portait que les Mytiléniens s’en remettaient complètement à la discrétion des Athéniens, qu’ils recevraient l’armée dans la ville, et enverraient des ambassadeurs à Athènes pour traiter de leurs intérêts. Jusqu’à leur retour. Pachès s’engageait à ne mettre aucun Mytilénien dans les fers, à ne réduire en servitude et à ne faire périr personne. Telle fut la convention. Ceux des Mytiléniens qui s’étaient montrés le plus favorables aux Lacédémoniens, saisis de crainte lors de l’entrée des ennemis, ne purent maîtriser leur défiance et, malgré les garanties du traité, allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les fit relever, promit de ne leur faire aucun mal, et les déposa à Ténédos jusqu’à ce que les Athéniens eussent décidé de leur sort. Il envoya ensuite des trirèmes à Antissa, s’en rendit maître, et prit sous le rapport militaire les dispositions qu’il jugea convenables.

  76. 3.29.1

    XXIX. Cependant les Péloponnésiens qui montaient les quarante vaisseaux, au lieu d’arriver en toute hâte comme ils le devaient, perdirent du temps autour du Péloponnèse, et firent lentement le reste de la tra- versée. Leur présence dans ces parages ne fut connue des Athéniens qu’à leur arrivée à Délos. De là ils touchèrent à Icare et à Mycone ; et c’est alors seulement qu’ils apprirent la prise de Mytilène. Voulant se renseigner sûrement à cet égard, ils firent voile pour Embatos d’Erythrée, où ils abordèrent sept jours après la reddition de Mytilène. Instruits de la vérité, ils ou- vrirent une délibération sur le parti à prendre dans la circonstance ; Teutiaple d’Élée parla ainsi :

  77. 3.30.1

    XXX. « Alcidas, et vous, Péloponnésiens, qui commandez l’armée avec moi, mon avis est de faire voile pour Mytilène, tels que nous sommes, et avant que notre arrivée soit connue. Car, vraisemblablement, des hommes qui viennent tout récemment de s’emparer d’une ville ne seront guère sur leurs gardes, et nous les surprendrons. Du côté de la mer surtout, ils n’auront pris aucune précaution, parce qu’ils ne s’attendent pas à voir arriver l’ennemi de ce côté ; et c’est là précisément qu’est notre force. Il est présumable aussi que leurs troupes de terre sont dispersées dans les maisons, avec l’incurie naturelle aux vainqueurs. Si donc nous tombons sur eux de nuit et à l’improviste, j’ai bon espoir qu’avec l’aide de ceux des habitants qui peuvent nous être restés favorables, nous nous saisirons de l’autorité. Ne nous laissons pas détourner par la crainte du danger, et songeons que c’est là, ou jamais, l’occasion d’une de ces surprises de guerre qui d’ordinaire assurent le succès au général qui, sachant s’en préserver lui-même, observe, attaque à propos, et y fait tomber l’ennemi. »

  78. 3.31.1

    XXXI. Alcidas ne se rendit point à ces raisons. Des exilés d’Ionie et les Lesbiens embarqués sur la flotte conseillèrent, puisqu’il craignait de courir cette chance, d’occuper quelqu’une des villes d’Ionie, ou Cumes en Éolie ; on aurait ainsi une base pour faire révolter l’Ionie, et on pouvait l’espérer, disaient-ils, car on n’y voyait pas avec déplaisir l’arrivée des Péloponnésiens. Ils ajoutaient qu’on enlèverait par là aux Athéniens leur plus grande source de revenus, en même temps qu’on leur imposerait des dépenses considérables, s’ils voulaient y envoyer une flotte. Enfin, ils espéraient engager Pissythnès à prendre part à la guerre. Alcidas ne goûta pas davantage cet avis, tout entier à cette pensée que, puisqu’il n’avait pas secouru à temps Mytilène, il lui fallait regagner au plus vite le Péloponnèse.

  79. 3.32.1

    XXXII. Il fit voile d’Embate et rangea la côte. Arrivé à Myonèse, ville des Téïens, il égorgea la plupart des prisonniers qu’il avait faits pendant sa navigation. Lorsqu’il eut mouillé à Éphèse, des députés envoyés par les Samiens d’Anéa vinrent lui dire qu’il ne prenait pas le bon moyen d’affranchir la Grèce, en égorgeant des hommes qui n’avaient pas porté les armes contre lui, qui n’étaient pas ses ennemis, et que la nécessité seule retenait dans l’alliance d’Athènes ; que, s’il continuait ainsi, il attirerait à lui peu d’ennemis, et verrait un bien plus grand nombre d’amis se changer en adversaires. Alcidas se rendit à ces raisons, et mit en liberté tous ceux des habitants de Chio qu’il retenait encore prisonniers, ainsi que quelques autres. Car, à la vue de ses vaisseaux, on ne fuyait pas ; on s’approchait plutôt, les croyant Athéniens ; on n’avait pas le moindre soupçon que jamais, les Athéniens étant maîtres de la mer, une flotte péloponnésienne pût aborder en Ionie.

  80. 3.33.1

    XXXIII. D’Éphèse, Alcidas fit voile à la hâte, et se mit à fuir. Car il avait été aperçu, lorsqu’il mouillait encore devant Claros, par la Salaminienne et le Paralus, qui venaient d’Athènes. Craignant d’être poursuivi, il tenait la haute mer, résolu à n’aborder nulle part ailleurs qu’au Péloponnèse, à moins d’y être forcé. La nouvelle de sa présence fut apportée d’Erythrée à Pachès et aux Athéniens ; elle arriva bientôt de toutes parts. Comme les villes d’Ionie ne sont pas fortifiées, on craignait fort que, tout en suivant les côtes, et sans avoir même l’intention de s’arrêter, il n’attaquât et ne mit au pillage les villes qui seraient sur son passage. La Salaminienne et le Paralus vinrent elles-mêmes annoncer qu’elles avaient vu Alcidas à Claros. Pachès se mit à le poursuivre en toute hâte, et poussa jusqu’à I’ile de Patmos. Mais, comme l’ennemi ne se montrait plus nulle part, il désespéra de l’atteindre, et s’en retourna. Il regardait comme un avantage, du moment où il n’avait pas rencontré l’ennemi en pleine mer, de ne pas l’avoir rejoint sur quelque côte ; car alors, Alcidas étant obligé d’y prendre ses campements, les Athéniens se fussent eux-mêmes trouvés dans la né- cessité de le surveiller et d’établir des croisières.

  81. 3.34.1

    XXXIV. Pachès revint en longeant les côtes, et relàcha à Notium. Ce port était occupé par les Colo- phoniens, qui s’y étaient établis à l’époque où la ville haute fut prise par Itamanès et les harbares, appelés par une faction. Cet événement avait eu lieu vers le temps de la seconde invasion des Péloponnésiens en Attique. Cependant les fugitifs établis à Notium se divisèrent de nouveau entre eux : une partie demanda à Pissythnès un secours d’Arcadiens et de barbares, et se retrancha dans un quartier fortifié. Ceux des Colophoniens de la ville haute qui tenaient pour les Mèdes arrivèrent avec les auxiliaires et s’emparèrent du gouvernement. Ceux au contraire qui s’étaient soustraits à cette faction, et qui vivaient dans l’exil, appelèrent Pachès. Celui-ci invita à une conférence Hippias, chef des Arcadiens qui occupaient la forteresse, sous pro- messe de l’y renvoyer sain et sauf, dans le cas où l’on ne pourrait s’entendre. Hippias sortit en effet et se rendit à l’entrevue. Mais Pachès le plaça sous bonne garde, sans toutefois le mettre aux fers ; puis il attaqua inopinément la forteresse, s’en empara par surprise et massacra les Arcadiens et tous les barbares qui l’occupaient. Il y ramena ensuite Hippias, comme il en était convenu, et, lorsqu’il y fut entré, il le fit saisir et tuer à coups de flèches. Cela fait, il rendit Notium aux Colophoniens, à l’exclusion des partisans des Mèdes. Plus tard les Athéniens y envoyèrent une colonie qu’ils soumirent à leurs propres lois, et y rassemblèrent tous les Colophoniens disséminés dans différentes villes.

  82. 3.35.1

    XXXV. Pachès, de retour à Mytilène, soumit Pyrrha et Érésus. Il prit le Lacédémonien Saléthus, caché dans la ville, et l’envoya à Athènes avec les Mytiléniens qu’il avait déposés à Ténédos et tous ceux qu’il regardait comme les auteurs de la défection. Il renvoya aussi la plus grande partie de son armée, demeura lui-même avec le reste, et établit à Mytilène et dans toute l’ile de Lesbos l’ordre qu’il jugea convenable.

  83. 3.36.1

    XXXVI. A l’arrivée des Mytiléniens et de Saléthus, les Athéniens mirent immédiatement à mort ce dernier, malgré toutes les offres qu’il put faire, entre autres celle d’éloigner de Platée les Lacédémoniens qui la tenaient encore assiégée. Ils délibérèrent ensuite sur le sort des autres, et, dans l’entrainement de la colère, ils résolurent de faire périr non-seulement ceux qui étaient présents, mais tous les Mytiléniens arrivés à âge d’homme, et de réduire les femmes et les enfants en esclavage. Ils leur reprochaient, en particu- lier, de s’être révoltés alors qu’ils n’étaient pas, comme les autres, réduits à l’état de sujets ; mais ce qui augmentait surtout leur irritation, c’était que la flotte péloponnésienne eût osé, pour secourir Mytilène, se risquer sur les côtes d’Ionie ; car ils en concluaient que la défection des Mytiléniens était la suite de quelque grand dessein. Ils envoyèrent donc une trirème porter leur résolution à Pachès, avec ordre de faire périr les Mytiléniens. Mais, dès le lendemain, ils éprou- vèrent une sorte de repentir : ils réfléchissaient combien était cruelle et terrible la décision par laquelle ils avaient condamné à périr une ville entière, au lieu de frapper seulement les coupables. Dès que les députés mytiléniens présents à Athènes et ceux des Athéniens qui leur étaient favorables s’aperçurent de ce changement, ils disposèrent les magistrats à provoquer une nouvelle délibération. Ceux-ci s’y prêtèrent aisément ; car il était évident pour eux que le plus grand nombre des citoyens désiraient pouvoir revenir sur leur délibération, L’assemblée fut aussitôt formée et chacun donna son avis. Cléon fils de Cléenète, qui avait emporté la veille le décret de mort, le plus violent des citoyens en toute occasion, et l’homme qui avait alors le plus d’ascendant sur le peuple, se présenta de nouveau et parla ainsi :

  84. 3.37.1

    XXXVII. « Bien des fois déjà j’ai reconnu, en d’autres circonstances, qu’un État démocratique est incapable de commander à d’autres peuples ; aujourd’hui surtout j’en ai la preuve dans votre repentir au sujet des Mytiléniens. Vous portez dans vos relations avec vos alliés la sécurité et la franchise réciproque de vos rapports journaliers ; et quand, cédant à leurs discours, ou mus par un sentiment de pitié, vous vous laissez entraîner à quelque faute, vous ne songez pas que votre faiblesse tourne contre vous, sans leur inspirer aucune reconnaissance. Vous ne réfléchissez point que votre domination est une tyrannie, imposée à des hommes qui conspirent contre elle et n’obéissent qu’à la contrainte. Ce n’est point en leur faisant du bien, à votre propre détriment, que vous assurerez leur soumission, mais en asseyant votre autorité sur la force bien plus que sur leur bienveillance. Mais le pire de tout serait qu’il n’y eût rien de stable dans nos résolutions, et que nous en vinssions à ignorer que mieux vaut, pour un État, être gouverné par des lois moins bonnes, mais immuables, que par d’excellentes lois sans autorité ; que l’ignorance modeste est préférable à l’habileté présomptueuse, et qu’en général les hommes les plus obscurs gouvernent mieux les États que les plus habiles. Ceux-ci, en effet, veulent se montrer plus sages que les lois et faire triompher leur opinion per- sonnelle dans toutes les délibérations d’intérêt général ; ils pensent ne pouvoir trouver jamais plus belle occasion de faire montre de leur esprit ; et par là ils perdent souvent les empires. Ceux au contraire qui se défient de leur propre habileté croient en savoir moins que les lois. Ils ne sont pas aussi capables, il est vrai, de réfuter le discours d’un orateur habile ; mais, justes appréciateurs des choses, plutôt que jouteurs à la tribune, ils réussissent ordinairement. C’est ainsi que nous devons agir, au lieu de faire orgueilleusement parade de notre faconde, de notre dextérité dans ces passes oratoires, et d’inculquer à nos concitoyens des opinions paradoxales.

  85. 3.38.1

    XXXVIII. « Pour moi, je persiste dans mon opinion : j’admire vraiment ceux qui viennent vous proposer une nouvelle délibération au sujet des Mytiléniens, et vous faire perdre du temps. Les coupables surtout ont à y gagner ; car la colère de l’offensé contre l’agresseur finit par s’émousser, mais lorsque la répression suit de près l’injure, elle ne lui cède en rien, et la vengeance est entière. Un autre sujet d’étonnement pour moi c’est que quelqu’un ose me contredire, et prétende démontrer que nous gagnons aux attentats des Mytiléniens et que les allié sau contraire perdent à nos revers. Sans doute, confiant dans son éloquence, il argumentera pour prouver que ce qui est résolu ne l’est pas, ou bien, exalté par le profit qu’il en attend, il travaillera un discours spécieux pour vous égarer. En attendant, c’est la répu- blique qui paye le prix des combats de ce genre, et elle n’y gagne pour elle-même que des dangers. La faute en est à vous, à la légèreté de vos décisions dans ces sortes de joutes : car il est dans vos habitudes d’être spectateurs des discours et auditeurs des actions ; vous jugez de la possibilité des événements à venir sur les belles paroles d’un orateur ; et, pour les faits déjà accomplis, vous accordez moins de confiance à ce qui s’est passé sous vos yeux qu’à ce qui vous est raconté par un discoureur habile à farder agréablement la vérité. Vous excellez à vous laisser tromper par la nouveauté des discours, et vous ne savez jamais suivre une résolution adoptée. Esclaves en tout de l’extraordinaire, dédaigneux de ce qui est habituel, chacun de vous prétend avoir le don de la parole ; sinon, il contrarie ceux qui possèdent, pour ne pas avoir l’air de suivre l’opinion d’un autre ; chacun veut être le premier à louer une pensée piquante. Aussi prompts à deviner à l’avance ce qu’on va vous dire, que lents à en prévoir les conséquences, vous êtes à la recherche, en quelque sorte, de ce qui n’est pas du monde où nous vivons, et vous ne savez pas même juger sainement de ce qui est sous vos yeux. Enfin, dominés entièrement par le plaisir de l’oreille, vous ressemblez plutôt à des spectateurs assis pour entendre des sophistes, qu’à des citoyens délibérant sur les intérêts de l’État.

  86. 3.39.1

    XXXIX. « Je m’efforcerai de vous mettre en garde contre ces tendances, en vous montrant que Mytilène, à elle seule, vous a fait la plus cruelle offense que vous ayez jamais reçue. En effet, qu’un peuple hors d’état de supporter votre domination, ou forcé par l’ennemi, se détache de vous, je conçois l’indulgence ; mais pour un peuple qui occupe une île fortifiée, qui ne peut redouter nos ennemis que par mer, qui, même de ce côté, a sous la main des galères pour les repousser ; pour un peuple que nous avons laissé indépendant et honoré entre tous, une pareille conduite est-elle autre chose qu’un complot et une révolte ? Ce n’est pas une défection, — car il n’y a défection que dans le cas d’oppression violente ; — c’est une conspiration avec nos plus cruels ennemis, pour nous anéantir. Le crime est bien plus grand que si c’était un État puissant par lui-même qui vous eût rendu guerre pour guerre. Rien ne leur a servi d’exemple, ni les désastres de ceux qui, après s’être détachés de vous, sont retombés sous votre puissance ; ni le bonheur dont ils jouissaient et qui eût dû les faire reculer devant le danger. Pleins d’une présomptueuse confiance dans l’avenir, tout gonflés d’espérances supérieures à leur puissance, mais inférieures encore à leurs désirs, ils ont pris les armes et préféré la force à la justice ; du moment où ils ont cru entrevoir le succès, ils nous ont attaqués, sans avoir reçu de nous aucune offense. D’ordinaire ce sont les Étais parvenus soudainement à une fortune inespérée qui se portent ainsi à d’insolentes prétentions :en général un bonheur prévu, et qui ne dépasse pas nos espérances, est bien plus stable que celui qui nous surprend inopinément ; et il est plus facile, en quelque sorte, de lutter contre le malheur que de se maintenir dans la prospérité.

  87. 3.39.2

    « Nous eussions dû, depuis longtemps, ne pas traiter les Mytiléniens avec plus d’égards que les autres ; ils n’en seraient pas venus à ce degré d’insolence ; car il est naturel à l’homme de mépriser qui le flatte et de respecter qui lui résiste. Qu’ils soient donc punis maintenant comme le mérite leur faute ; et vous, n’allez pas absoudre le peuple, en n’imputant le crime qu’au petit nombre ; car tous ont également conspiré. S’ils s’étaient tournés vers vous, comme ils le pouvaient, ils seraient maintenant rendus à leurs foyers ; mais ils ont cru plus sûr de courir les mêmes dangers que leurs chefs et se sont associés à leur défection. Songez-y bien : si vous infligez le même châtiment à ceux de vos alliés qui vous abandonnent forcés par l’ennemi, et à ceux qui le font de leur propre mouvement, croyez-vous qu’il y en ait un seul qui ne saisisse le moindre prétexte pour vous abandonner, lorsqu’il aura en perspective la liberté pour prix du succès, et, en cas d’échec, un traitement qui n’a rien de rigoureux. Nous, au contraire, il nous faudra risquer contre chaque ville et nos trésors et nos personnes ; si nous réussissons, nous aurons pris une ville ruinée, et perdu pour l’avenir les revenus qui font notre force ; si nous échouons, nous verrons un nouvel adversaire s’ajouter à ceux que nous avons déjà, et il nous faudra consacrer à combattre nos propres alliés le temps que nous devrions employer à lutter contre nos ennemis actuels.

  88. 3.40.1

    XL. « Ne leur laissons donc aucune espérance ; il ne faut pas qu’ils puissent compter sur l’éloquence ou sur l’argent pour acheter leur pardon, comme s’ils n’étaient coupables que d’une faiblesse inhérente à l’humanité ; leur offense a été volontaire ; ils ont conspiré sciemment, et il n’y a de pardonnable que ce qui est involontaire. Pour moi j’ai déjà fait connaître précédemment mon opinion ; aujourd’hui encore je maintiens que vous ne devez pas revenir sur une résolution adoptée, ni commettre les trois fautes les plus funestes au pouvoir : céder à la pitié, à la séduction des discours, à un mouvement d’indulgence. La pitié convient envers ceux qui paient d’une juste réciprocité, mais non envers des hommes qui, loin de compatir à leur tour, seront de toute nécessité et à jamais vos ennemis. Les orateurs qui amusent par leur éloquence trouveront à jouter dans d’autres questions de moindre importance, sans choisir une occasion où la répu- blique, pour un amusement d’un instant, éprouverait un immense dommage, tandis qu’eux-mêmes seraient bien payés de leurs belles paroles ; quant à l’indulgence il faut l’accorder à ceux qui, dans l’avenir du moins, doivent nous rester fidèles, mais non à ceux qui, toujours les mêmes, n’en continueront pas moins à être nos ennemis.

  89. 3.40.2

    « Je me résumerai en un mot : en suivant mes conseils, vous ne ferez rien que de juste envers les Mytiléniens, et en même temps vous sauvegarderez vos intérêts. En agissant autrement, vous ne vous les attacherez pas, et vous prononcerez surtout contre vous- mêmes. Car si leur défection est légitime, votre domination ne saurait l’être ; et si, même contre le droit, vous croyez devoir conserver l’empire, il vous faut aussi, contrairement à la justice, mais dans votre intérêt, sévir contre eux. Sinon, renoncez à la domination, et, à l’abri des périls, livrez-vous à d’humbles vertus. Traitez-les comme ils vous eussent traités vousmêmes : échappés à leurs complots, ne montrez pas moins de vigueur que les conspirateurs ; songez enfin au traitement qu’ils vous réservaient vraisemblablement s’ils eussent été vainqueurs, surtout après avoir été les premiers à vous attaquer.

  90. 3.40.3

    « On n’est jamais plus acharné et plus impitoyable qu’ envers ceux à qui on a nui sans raison, parce qu’on pressent ce qu’il y a de danger à laisser vivre de pareils ennemis ; car celui qui a été offensé sans motif est plus implacable, s’il échappe, qu’un ennemi ordinaire.

  91. 3.40.4

    « Ne soyez donc pas traîtres à vous-mêmes : reportez-vous, autant que possible, par la pensée, au moment même du danger ; songez quel prix sans égal vous attachiez à les vaincre ; et, maintenant, rendez-leur la pareille, sans vous laisser amollir par leur situation présente, sans oublier le péril naguère suspendu sur vos têtes. Châtiez-les comme ils le méritent, et, par cet exemple, montrez clairement au reste des alliés que quiconque fera défection sera puni de mort. Une fois qu’ils le sauront, vous aurez moins souvent à négliger vos ennemis pour combattre vos propres alliés. »

  92. 3.41.1

    XLI. Ainsi parla Cléon. Après lui Diodote, fils d’Eucratès, qui, dans la précédente assemblée, avait vivement combattu le décret de mort contre les Mytiléniens, s’avança et parla en ces termes :

  93. 3.42.1

    XLII. « Je ne saurais ni blâmer ceux qui ont proposé une nouvelle délibération au sujet des Mytiléniens, ni approuver ceux qui trouvent mauvais qu’on revienne plusieurs fois sur les affaires les plus importantes. Loin de là, je crois que les deux choses les plus contraires à une saine délibération sont la précipitation et la co- lère, l’une provient, en général, du manque de sens, l’autre de l’ignorance et de l’irréflexion. Celui qui soutient que les discours n’éclairent pas les faits est ou dépourvu de raison, ou guidé par quelque intérêt personnel : dépourvu de raison s’il se figure qu’il est quelque autre moyen de répandre la lumière sur l’a- venir et les questions obscures, guidé par l’intérêt, si, voulant conseiller quelque mesure honteuse et sentant son impuissance à bien dire sur ce qui n’est pas bien, il espère, par d’habiles calomnies, effrayer ses adversaires et ses auditeurs. Mais ceux-là sont les pires de tous qui se font de l’imputation de vénalité un argument contre l’opinion émise par un autre. S’ils se contentaient de l’accuser d’ignorance, l’orateur qui aurait eu le dessous pourrait emporter la réputation d’un homme sans talent ; sa probité, du moins, ne serait pas en cause ; mais, quand on ajoute l’accusation d’improbité, il devient suspect, même s’il gagne sa cause ; et, s’il la perd, il passe tout à la fois pour malhabile et malhonnête.

  94. 3.42.2

    « La république n’a rien à gagner à ces manoeuvres ; car la crainte éloigne d’elle les conseillers honnêtes. Tout n’en irait que mieux si de telles gens ne savaient manier la parole ; car ils entraîneraient l’état à bien moins de fautes. Un bon citoyen doit, au lieu d’effrayer son adversaire, combattre loyalement, à armes égales, et ne se montrer supérieur à lui que par l’éloquence. Dans une sage république, sans combler de nouveaux honneurs celui qui donne le plus de conseils utiles, on doit du moins ne rien retrancher de ceux dont il jouit ; et, loin qu’aucune peine y soit infligée à l’orateur malheureux, sa considération même doit être à l’abri de toute atteinte. De cette manière, celui qui a déjà réussi ne parlera pas contre son sentiment et ne flattera pas le peuple en vue de nouveaux succès ; celui qui a échoué ne songera pas non plus à recourir aux mêmes moyens de flatterie pour se concilier la multitude.

  95. 3.43.1

    XLIII. « Nous faisons ici tout le contraire : bien plus, sur le simple soupçon qu’un orateur est guidé par quelque intérêt, fussions-nous d’ailleurs persuadés qu’il donne les meilleurs conseils, jaloux des profits problématiques que nous supposons qu’il peut faire, nous frustrons par cela seul l’État d’avantages incontestables. Les choses en sont à ce point que les bons conseils, présentés sans détours, ne sont pas moins suspects que les mauvais ; si bien que si, d’un côté, celui qui veut faire adopter les mesures les plus funestes doit se concilier le peuple en le trompant, de l’autre, celui qui ouvre un avis utile est également obligé à mentir pour trouver créance. Grâce à tous ces raffinements, notre république est la seule qu’on ne puisse servir ouvertement et sans’la tromper. Si l’on donne franchement un conseil utile, on est soupçonné d’en attendre quelque profit secret. Aussi, en présence de pareilles dispositions, sommes-nous obligés, quand nous portons la parole dans les questions les plus graves, de voir plus loin que vous, qui ne savez guère réfléchir mûrement ; d’autant mieux que nous sommes responsables des conseils que nous vous donnons, et que nous nous adressons à des auditeurs irresponsables. Si, du moins, celui qui ouvre un avis et celui qui s’y range avaient le même danger à courir, vos jugements seraient plus réfléchis. Mais, loin de là, s’il vous survient quelque échec, cédant au premier mouvement de colère, vous faites payer au conseiller seul la peine d’une opinion que vous avez partagée, d’une faute qui a été celle de la majorité.

  96. 3.44.1

    XLIV. « Quant à moi, je n’ai pris la parole ni pour contredire, ni pour accuser personne au sujet des Mytiléniens. Car, si nous sommes sensés, ce n’est pas sur leurs fautes que doit s’établir la discussion, mais sur le meilleur parti à prendre pour nous-mêmes. Quand j’aurais démontré qu’ils sont coupables d’une manière absolue, je ne demanderais pas pour cela leur mort, si elle nous est inutile ; et, méritassent-ils quelque indulgence, je ne la réclamerais pas, si je n’y voyais avantage pour la république. Je crois que nous avons à délibérer sur l’avenir bien plus que sur le présent. Cléon invoque surtout l’utilité qu’il y aura, pour l’avenir, à infliger la peine de mort, afin de rendre les dé- fections moins fréquentes ; et moi, la considération de vos intérêts à venir me conduit à une conclusion tout opposée. Je vous engage donc à ne pas vous laisser entraîner par ce que son discours a de plausible à repousser ce qu’il y a de vraiment utile dans mon opinion ; car ce qu’il a dit, mieux d’accord avec votre ressentiment actuel contre les Mytiléniens, vous semble plus juste et pourrait aisément vous entraîner ; mais il n’est point ici question de faire leur procès (on pourrait alors invoquer la justice), il ne s’agit que de délibérer à leur propos sur le parti le plus utile à prendre pour nous.

  97. 3.45.1

    XLV. « Dans les États, la peine de mort est établie contre un grand nombre de crimes qui, loin d’égaler le leur, n’en approchent même pas ; cependant l’espérance donne l’audace d’affronter ce péril, et tout homme qui court un pareil risque compte sur lui-même et sur la réussite de ses desseins. Il en est de même pour les villes : en vit-on jamais se révolter avec la pensée qu’elles ne trouveraient ni en elles-mêmes, ni dans leurs alliances, des ressources suffisantes ? Il est naturel à l’homme, aux États comme aux particuliers, de commettre des fautes ; et il n’y a pas de loi qui puisse empêcher cela, puisqu’on a désormais parcouru toute la série des peines, les aggravant sans cesse, pour être moins exposé aux attentats des malfaiteurs. Il est même vraisemblable qu’autrefois, pour les plus grands crimes, les punitions étaient moins sévères ; mais comme avec le temps on les affronta, la plupart aboutirent à la mort ; et cependant on brave la mort elle-même. Il faut donc, ou trouver quelque épouvantail plus terrible, ou reconnaître que la crainte des châtiments n’empêche rien. Le pauvre devient audacieux par nécessité ; l’insolence et l’orgueil du pouvoir poussent le riche à l’ambition. Dans toutes les autres situations où l’homme est dominé par la passion, il cède à l’irrésistible entrainement du moment, et se laisse jeter au milieu des périls. A ces causes il faut ajouter l’espérance et le désir : le désir commande, l’espérance le suit ; celui-ci forme les desseins, celle-là suppose la facilité du succès, et tous les deux causent les plus grands désastres ; d’autant mieux qu’ils cheminent sourdement, plus redoutables par cela même que les dangers visibles. A tout cela se joint la fortune, qui ne contribue pas moins à nous exalter : quelquefois une occasion se présente inopinément, et on se jette au milieu des hasards avec des moyens insuffisants. Les États surtout subissent ces entraînements ; cela se conçoit : il s’agit alors des plus puissants intérêts, la liberté ou la domination ; et chaque citoyen, voyant tout un peuple avec lui, conçoit follement une plus haute idée de lui-même. En un mot, il est impossi- ble, quand la nature humaine se porte vivement à la poursuite d’un objet, qu’on puisse l’en détourner par l’autorité des lois, ou par aucune autre crainte ; il y aurait même par trop de simplicité à y pré- tendre.

  98. 3.46.1

    XLVI. « Il ne faut donc pas, par trop de confiance dans l’efficacité de la peine de mort, prendre une résolution funeste ; il ne faut pas fermer toute espérance aux villes révoltées, en déclarant qu’il n’y a plus de place pour le repentir, et qu’un prompt retour ne saurait expier leur crime. Songez que, dans l’état actuel, lorsqu’une ville rebelle se reconnaît dans l’impossibilité de vaincre, elle vient à composition lorsqu’elle est encore en état de payer les frais de la guerre et d’acquitter le tribut à l’avenir. Mais, avec une pareille politique, croyez-vous qu’il y ait une seule ville qui ne fasse de plus sérieux préparatifs et qui ne soutienne le siège jusqu’à la dernière extrémité, s’il n’y a aucune différence entre une prompte soumission et une résistance opiniâtre ? N’y aura-t-il pas alors dommage pour nous-mêmes à prolonger nos dépenses devant une place assiégée, tout accord étant désormais impossible ; à ne la prendre que ruinée, si nous nous en emparons, et à nous priver pour l’avenir des tributs que nous devions en attendre, tributs qui sont notre force contre nos ennemis ? Ne compromettons donc pas nos propres intérêts en jugeant les coupables d’après les principes d’une justice rigoureuse ; considérons plutôt comment nous pourrons, en ne punissant qu’avec une prudente modération, laisser aux villes assez de ressources pour nous fournir à l’avenir d’abondants tributs. N’espérons pas les maintenir par la rigueur des lois, mais par une active vigilance. Nous faisons actuellement le contraire : si un peuple libre, qui ne reste sous notre domination que par la force, a tenté, comme cela est naturel, de recouvrer son indépendance, lorsqu’il retombe sous notre joug nous croyons devoir le punir avec rigueur. Le mieux, avec des hommes libres, n’est pas de châtier sévèrement ceux qui se soulèvent, mais de les surveiller sévèrement avant leur défection, de prévenir chez eux même la pensée de la révolte, et, après les avoir subjugués, d’étendre le moins possible l’accusation.

  99. 3.47.1

    XLVII. « Voyez à quelle lourde faute vous entraînerait sous ce rapport l’avis de Cléon. Maintenant, dans toutes les villes, le peuple vous est favorable ; il ne s’associe pas à la révolte des chefs, ou, s’il y est forcé, il devient bientôt l’ennemi de ceux qui l’ont entraîné à la défection ; aussi, dans chaque ville ennemie, avezvous, en attaquant, le peuple pour allié. Mais si vous exterminez la population de Mytilène, qui n’a pas pris part à la défection, et qui, dès qu’elle a eu des armes, vous a livré spontanément la ville, vous commettrez premièrement une injustice, en tuant ceux qui ont été favorables à votre cause ; ensuite vous ferez pour l’aristocratie ce qu’elle désire le plus : dès qu’elle aura soulevé une ville, elle verra aussitôt le peuple prendre parti pour elle, du moment où vous aurez montré d’avance que la même peine attend les innocents et les coupables. Le peuple même fût-il coupable, il faudrait feindre de l’ignorer, afin de ne pas mettre contre nous la seule classe qui nous reste encore fidèle. En un mot, je crois qu’il est plus avantageux, pour le maintien de votre domination, de supporter volontairement une injustice que d’exterminer justement ceux que vous devez ménager. Il n’est pas possible que la justice et l’intérêt s’accordent, comme le prétend Cléon, à réclamer leur châtiment.

  100. 3.48.1

    XLVIII. « Quant à vous, reconnaissez que c’est là ce qu’il y a de mieux : cédez, non point à la pitié et à l’indulgence, sentiments auxquels je ne veux pas non plus que vous vous laissiez entraîner, mais aux raisons que je vous ai fait entendre ; jugez avec calme les Mytiléniens que Pachès vous a envoyés comme les plus coupables, et laissez les autres dans leurs foyers. Voilà ce qui est véritablement avantageux pour l’avenir et inquiétant dès à présent pour vos ennemis ; car on prend plus d’avantage sur ses adversaires en agissant avec une sage maturité, qu’en recourant à des mesures énergiques, mais inconsidérées. »

← Previous · Next → — showing 401500 of 1,303

Perseus Greek. CTS URN tlg0003.tlg001.1st1K-fre2. Via the Perseus Digital Library / Open Greek and Latin TEI corpora. Licence: Available under a Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License. Source.