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Histoire de la Guerre du Péloponnèse

Perseus Greek · Perseus Greek · 1,303 sections

  1. 3.49.1

    XLIX. Ainsi parla Diodote. Après ces discours, où les raisons se balançaient, le même conflit d’opinions se produisit chez les Athéniens. Les suffrages se partagèrent à peu près ; cependant l’avis de Diodote prévalut. Aussitôt on envoya en toute hâte une seconde trirème ; car on craignait qu’elle ne fût devancée par la première et ne trouvât la ville massacrée. L’autre avait un jour et une nuit d’avance. Les députés mytiléniens approvisionnèrent le vaisseau de vin et de farine, et promirent une forte récompense à l’équipage s’il gagnait l’autre bâtiment de vitesse. Les matelots, en effet, firent une telle diligence que, tout en manoeuvrant, ils mangeaient leur farine, pétrie avec du vin et l’huile, et se relevaient pour ramer et dormir tour à tour. Heureusement ils n’eurent aucun vent contraire ; d’ailleurs, le premier vaisseau, chargé d’une horrible mission, ne pressait pas sa marche ; le second, grâce à cette diligence, ne fut devancé que du temps qu’il fallut à Pachès pour lire le décret et se préparer à l’exécuter. La seconde trirème aborda alors et empêcha le massacre. Telle fut l’imminence du danger que courut Mytilène.

  2. 3.50.1

    L. Les autres Mytiléniens que Pachès avait envoyés, comme les principaux auteurs de la défection, furent mis à mort sur l’avis de Cléon ; ils étaient un peu plus de mille ; on rasa les fortifications des Mytiléniens et on confisqua leur flotte. Dans la suite, au lieu d’impo- ser un tribut aux Lesbiens, les Athéniens partagèrent leur territoire, celui de Méthymne excepté, en trois mille lots : trois cents furent réservés et consacrés aux dieux ; le reste fut tiré au sort entre des citoyens d’Athènes qu’on envoya en prendre possession. Les Lesbiens, moyennant une redevance annuelle fixée à deux mines pour chaque lot, continuèrent à les cultiver. Les Athéniens s’emparèrent aussi des places que les Mytiléniens possédaient sur le continent et les soumirent à leur domination. Tels furent les événements de Lesbos.

  3. 3.51.1

    LI. Le même été, après la prise de Lesbos, les Athéniens, sous la conduite de Nicias, fils de Nicératus, firent une expédition contre l’île de Minoa, située en face de Mégare. Elle servait de fort aux Mégariens qui y avaient construit une tour. Le dessein de Nicias était d’y établir pour les Athéniens une station fortifiée, plus à portée que Boudoron et Salamine, pour empècher les Péloponnésiens de faire de là des expéditions clandestines et d’envoyer, comme ils l’avaient fait précédemment, des galères et des bâtiments armés en course. Il voulait en même temps intercepter toute importation à Mégare. Il s’empara d’abord par mer, au moyen de machines de guerre, de deux tours avancées qui dépendaient de Nisée, et rendit ainsi libre le passage entre l’île de cette place. Puis il fortifia la partie par où l’on pouvait, du continent, introduire des secours au moyen d’un pont jeté sur les marais ; car l’île est peu éloignée de la terre ferme. Tout cela fut l’ouvrage de quelques jours. Il fortifia ensuite l’île, y laissa garnison, et rentra avec son armée.

  4. 3.52.1

    LII. Dans le cours de cet été, et vers la même époque, les Platéens, manquant de vivres, et dans l’impossibilité de continuer la résistance, se rendirent aux Péloponnésiens ; voici dans quelles circonstances : les assiégeants donnèrent un assaut que les Platéens ne furent pas en état de repousser. Le général lacédémonien reconnut leur faiblesse, mais il ne voulait pas prendre la ville de vive force ; car ses instructions portaient qu’il fallait que, si l’on venait un jour à traiter avec les Athéniens, a la condition de rendre réciproquement les places prises dans la guerre, Platée ne pût entrer dans ces restitutions, comme s’étant donnée elle-même aux Lacédémoniens. Il envoya donc un héraut déclarer que, s’ils remettaient volontairement la place et consentaient à prendre les Lacédémoniens pour juges, tout en sévissant contre les coupables, on ne condamnerait personne sans jugement. Sur cette déclaration du héraut, les assiégés, réduits alors à la dernière extrémité, rendirent la ville. Les Péloponnésiens leur fournirent des vivres pendant quelques jours, en attendant que les juges, au nombre de cinq, fussent venus de Lacédémone. A leur arrivée, on n’établit contre les Platéens aucun chef d’accusation ; on se contenta de les faire venir et de leur demander si, dans la guerre actuelle, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés. Ils répondirent qu’ils demandaient à s’étendre davantage sur leur justification, et chargèrent de leur défense deux des leurs, Astymaque, fils d’Asopolaüs, et Lacon, fils d’Aïmnestus, proxène des Lacédémoniens. Ceux-ci s’avancèrent et parlèrent ainsi :

  5. 3.53.1

    LIII. « Nous vous avons livré notre ville, Lacédémoniens, confiants dans votre parole. Ce n’est pas là le jugement sur lequel nous comptions : nous attendions plus de respect de la légalité ; et, si nous avons accepté des juges, si nous n’en avons pas voulu d’autres que vous qui allez prononcer sur notre sort, c’était, dans la persuasion qu’auprès de vous surtout nous trouverions justice. Mais, maintenant, nous craignons bien d’avoir manqué doublement notre but : car nous soupçonnons (et cela n’est que trop vraisemblable) que nous avons à nous défendre contre le dernier supplice, et que nous ne vous trouverons pas exempts de par- tialité. Ce qui confirme nos craintes, c’est premièrement qu’on n’a formulé contre nous aucune accusation régulière que nous puissions réfuter, puisque c’est nous-mêmes qui avons dû demander à parler ; ensuite on ne nous adresse qu’une courte question, ménagée de telle sorte que, si notre réponse est conforme à la vérité, elle nous condamne, et si nous mentons, l’évidence est contre nous. De quelque côté que nous nous tournions, l’embarras est le même ; aussi, quelque danger qu’il y ait à parler, nous sommes forcés à suivre ce parti, qui nous paraît encore le plus sûr ; car, si nous gardions le silence dans la situation où nous sommes, on pourrait nous le reprocher et croire qu’en parlant nous avions chance de nous sauver.

  6. 3.53.2

    « A toutes nos perplexités se joint la difficulté de vous persuader : si nous étions inconnus les uns des autres, nous pourrions invoquer en notre faveur le témoignage de faits que vous ignoreriez ; mais, tout au contraire, nous allons parler à des hommes à qui tout est connu. Ce que nous craignons, ce n’est pas que, préjugeant l’infériorité de nos mérites à l’égard des vôtres, vous ne nous en fassiez un crime ; mais bien que, dans le but de complaire à d’autres, vous ne nous fassiez plaider une cause déjà jugée.

  7. 3.54.1

    LIV. « Néanmoins, après avoir exposé quels sont, dans notre différend avec les Thébains, nos droits en regard de vous et des autres Grecs, nous rappellerons nos services et tâcherons de vous persuader. A cette courte question : « Si, dans cette guerre, nous avons fait quelque bien aux Lacédémoniens et à leurs alliés, » nous répondons que, si vous nous interrogez comme ennemis, nous ne sommes pas coupables de ne pas vous avoir fait de bien, et que, si vous nous regardez comme amis, la faute est bien plutôt à vous d’être venus nous combattre. Soit dans la paix, soit dans la guerre contre le Mède, nous nous sommes montrés irréprochables ; ce n’est pas nous qui, dernièrement, avons les premiers rompu la paix ; et jadis on nous vit, seuls des Béotiens, concourir à la liberté de la Grèce. Habitant le continent, nous avons néanmoins combattu sur mer à Arté- misium. Dans la bataille livrée sur notre territoire, nous étions également avec vous et Pausanias. Tous les autres dangers qui ont pu menacer la Grèce à cette époque, nous les avons partagés dans la mesure de nos forces ; et vous-mêmes, en particulier, Lacédémoniens, quand une immense terreur enveloppait Sparte, quand, après le tremblement de terre, les Hilotes révoltés s’enfermèrent dans Ithome, vous avez vu arriver à votre secours le tiers de nos forces. De tels services ne doi- vent point être oubliés.

  8. 3.55.1

    LV. « Voilà ce que nous avons cru devoir faire jadis, dans ces occasions mémorables. Si, depuis lors, nous sommes devenus ennemis, la faute en est à vous. Quand, opprimés par les Thébains, nous avons dû recourir à une alliance, vous nous avez repoussés ; vous nous avez conseillé de nous tourner vers les Athéniens, sous prétexte qu’ils étaient près de nous, et que vous étiez trop éloignés. Et pourtant, dans la guerre, vous n’avez reçu de nous aucune injure grave ; vous n’en aviez aucune à redouter pour l’avenir. Sans doute, nous avons refusé de nous détacher des Athéniens, malgré vos injonctions ; mais il n’y a là aucun crime : ils nous avaient secourus contre les Thébains, quand vous refusiez d’agir ; il eùt été mal de les trahir ensuite, surtout après avoir éprouvé leurs bienfaits, après avoir réclamé nousmêmes leur alliance dans un moment de détresse, et obtenu chez eux le droit de cité ; notre devoir était, au contraire, de déférer avec empressement à leurs ordres. Quant aux entreprises auxquelles vous avez les uns et les autres entraîné vos alliés, s’il en est de répréhensibles, la faute n’en est pas à ceux qui vous ont suivis, mais à vous, qui les dirigiez dans des actes condamnables.

  9. 3.56.1

    LVI. « Les Thébains sont coupables envers nous de nombreuses injustices. Vous connaissez la dernière cause de nos malheurs actuels : contre des hommes qui avaient pris notre ville en pleine paix, bien plus, au milieu d’une fête, nous étions en droit de sévir, d’après cette loi partout en vigueur qui permet de repousser l’agresseur. Il ne serait pas juste maintenant que nous eussions à souffrir à cause d’eux. Car, si vous soumettez la justice à votre utilité actuelle et à leur haine, vous vous montrerez, non pas juges intègres, mais esclaves de l’intérêt. Et d’ailleurs, si les Thébains paraissent vous êtes utiles aujourd’hui, nous vous l’étions bien plus autrefois, nous et les autres Grecs, lorsque vous étiez dans un plus grand péril. Maintenant, en effet, c’est vous qui, par vos agressions, vous rendez redoutables aux autres ; mais à cette époque, quand le barbare apportait à tous la servitude, les Thébains étaient avec lui. Il est donc juste que notre faute actuelle, si toutefois il y a eu faute, soit compensée par notre dévouement d’alors. Vous trouverez même que le service est comparativement supérieur, eu égard surtout aux circonstances ; car, à ce moment, bien peu des Grecs opposaient quelque bravoure à la puissance de Xerxès. Alors on comblait d’éloges ceux qui, au lieu de se préoccuper de leur propre intérêt et de leur sécurité personnelle, au milieu de l’invasion, affrontaient volontairement les périls, épris de la plus noble ambition. Nous fûmes de ce nombre : comblés alors des premiers honneurs, nous avons à craindre aujourd’hui de périr, pour avoir suivi les mêmes principes, pour avoir cédé au sentiment de justice qui nous attachait aux Athéniens plutôt qu’à l’intérêt qui nous portait vers vous. Cependant, il faut toujours porter le même jugement sur les mêmes actes, persuadés que la seule chose vraiment avantageuse, c’est que des alliés honnêtes obtiennent pour leurs vertus une récompense assurée, et que même l’intérêt actuel soit subordonné à ce principe.

  10. 3.57.1

    LVII. « Songez aussi que vous êtes aujourd’hui cités pour votre honnêteté, chez la plupart des Grecs. Si vous portez sur nous une sentence inique, le jugement que vous allez prononcer, vous si illustres, contre nous qui ne sommes pas non plus sans quelque valeur, ne sera pas enseveli dans l’obscurité. Prenez garde dès lors qu’on ne juge sévèrement une condamnation prononcée contre des hommes courageux par vous plus courageux encore, et qu’on ne s’afflige à la vue de nos dépouilles suspendues dans les temples publics de la Grèce dont nous fûmes les bienfaiteurs. On ne verra pas sans stupeur Platée détruite par les Lacédémoniens, Platée inscrite par vos pères sur le trépied de Delphes, en témoignage de sa valeur, et effacée par vous, pour complaire aux Thébains, du milieu de la Grèce avec tous ses habitants. Voilà donc à quel degré d’infortune nous en sommes venus ! Si les Mèdes l’eus- sent emporté, nous étions perdus ; et aujourd’hui nous nous voyons préférer les Thébains par vous qui nous étiez si chers autrefois ! Nous avons eu à lutter contre les deux extrémités les plus terribles, naguère la mort par la faim, si nous ne livrions pas notre ville, et main- tenant un jugement capital. Nous voici abandonnés de tous : Platée, après avoir montré en faveur des Grecs une audace au-dessus de ses forces, est aujourd’hui délaissée sans secours. De nos alliés d’autrefois, aucun ne vint à notre aide, et vous, Lacédémoniens, vous notre seul espoir, nous craignons que vous ne nous fassiez défaut.

  11. 3.58.1

    LVIII. « Cependant, au nom des dieux témoins autrefois de notre alliance, au nom de notre dévouement pour les Grecs, nous vous supplions de vous laisser fléchir, et de revenir sur les résolutions qu’ont pu vous inspirer les Thébains. Exigez que, par une juste réciprocité, ils vous laissent épargner ceux qu’il serait indigne de vous de faire périr ; sachez mériter une reconnaissance honnête au lieu d’une gratitude honteuse ; ne prenez pas pour vous le déshonneur afin de complaire aux autres. Il faut peu de temps pour détruire nos corps ; mais il sera difficile d’effacer l’infamie d’un tel acte ; car ce ne sont pas des ennemis que vous punirez en nous, ce qui serait justice ; ce sont des amis que la nécessité a réduits à vous combattre.

  12. 3.58.2

    « Ainsi, en nous garantissant la vie, vous remplirez un devoir sacré de justice ; vous songerez, avant de prononcer, que nous nous sommes livrés volontairement et en tendant vers vous nos mains suppliantes ; que, dès lors, le droit public de la Grèce ne permet pas de nous mettre à mort, et, qu’enfin, nous vous avons de tout temps obligés. Tournez vos regards vers les tombeaux de vos pères, morts sous les coups des Mèdes, et ensevelis dans nos campagnes ; chaque année nous consacrions des vêtements en leur honneur, avec toutes les solennités d’usage ; nous leur offrions les prémices de tous les fruits de la terre ; amis, nous leur apportions les dons d’une terre amie ; alliés, nous honorions en eux d’anciens compagnons d’armes. Le contraire aura lieu, si vous ne jugez pas comme il convient : songez-y bien ; quand Pausanias leur donna la sépulture, il crut les déposer dans une terre amie, à la garde d’hommes dévoués : et vous, en nous mettant à mort, en déclarant thébain le territoire de Platée, que feriez-vous autre chose qu’abandonner vos pères, vos parents, dans une terre ennemie, au milieu de leurs meurtriers, et les dépouiller des honneurs qui leur sont rendus aujourd’hui. Bien plus, vous réduirez en ser- vitude la terre où les Grecs ont conquis leur liberté ; vous rendrez déserts les temples des dieux qu’ils ont invoqués, lorsqu’ils vainquirent les Mèdes ; vous frustrerez ces dieux des sacrifices que nous leur offrons à l’exemple de nos pères fondateurs de leurs temples.

  13. 3.59.1

    LIX. « Non, Lacédémoniens ; cela serait indigne de votre gloire, contraire au droit commun de la Grèce, injurieux pour vos ancêtres ; vous ne voudrez pas, pour satisfaire une haine étrangère, sans avoir reçu vousmêmes aucune injure, nous égorger, nous, vos bienfaiteurs ; vous nous épargnerez, vous vous laisserez fléchir et toucher par la pitié ; la prudence même vous le conseille ; vous songerez combien est terrible la peine qui nous menace ; vous songerez aussi quels sont les hommes qu’elle doit frapper, et combien il est difficile de prévoir sur qui doit un jour tomber le malheur, même immérité.

  14. 3.59.2

    « Pour nous, pressés par la nécessité, et nous conformant à notre situation, nous invoquons les dieux qu’adorent en commun tous les Grecs sur les mêmes autels ; nous les supplions de vous rendre sensibles à nos prières ; nous vous conjurons, au nom de vos pères, de ne pas oublier les serments qu’ils ont faits. Suppliants des tombeaux de vos ancêtres, nous implorons ces héros qui ne sont plus, pour n’être point abandonnés à la discrétion des Thébains et livrés aux plus cruels des ennemis, nous vos amis dévoués. Menacés aujourd’hui du sort le plus cruel, nous vous rappelons le jour où nous nous sommes signalés aveç vos pères par les actions les plus éclatantes.

  15. 3.59.3

    « Pour terminer ce discours, — car il le faut enfin, quelque difficile que ce soit dans notre situation, puisqu’avec nos dernières paroles approche peut-être la fin de notre existence, — nous vous déclarons, en finissant, que ce n’est point aux Thébains que nous avons livré notre ville ; car nous eussions préféré de beaucoup mourir par la faim, la plus ignominieuse de toutes les morts. C’est à vous que nous nous en sommes remis avec confiance : il est donc juste, si nous ne pouvons vous fléchir, de nous rétablir dans l’état où nous étions, et de nous laisser choisir nous-mêmes les chances du péril. Nous vous adjurons en même temps, nous qui fûmes les plus zélés défenseurs de la Grèce, de ne pas nous livrer de vos propres mains, au mépris de votre foi et de nos supplications, aux Thébains nos mortels ennemis. Soyez nos sauveurs ; ne nous perdez pas, au moment même où vous affranchissez le reste des Grecs. »

  16. 3.60.1

    LX. Ainsi parlèrent les Platéens. Les Thébains craignirent que les Lacédémoniens ne fissent quelque concession, à la suite de ce discours ; ils s’avancèrent et dirent qu’ils voulaient aussi parler, puisque, contre leur avis, on avait permis aux Platéens de faire une réponse plus étendue que ne le comportait la question qui leur était adressée. On le leur accorda, et ils s’exprimèrent ainsi :

  17. 3.61.1

    LXI. « Nous n’aurions pas demandé la parole si les Platéens avaient eux-mêmes répondu brièvement à la question ; s’ils ne s’étaient retournés contre nous pour nous accuser ; si, enfin, ils n’étaient sortis du sujet pour faire, à propos d’eux-mêmes, et sur des faits qui n’étaient pas en cause, une longue apologie et un éloge pompeux de ce que personne ne blâmait. Il nous faut maintenant répondre à leurs accusations et réfuter les louanges qu’ils se donnent, afin qu’ils ne tirent avantage ni de nos fautes, ni de leur gloire, et que vous ne prononciez qu’après avoir entendu la vérité sur les uns et les autres.

  18. 3.61.2

    « Voici quelle fut la cause première de nos divisions avec eux : c’est riousqui, après avoir occupé le reste de la Béotie, avions colonisé Platée, ainsi que quelques autres places où nous nous étions établis en chassant une population mêlée qui les occupait. Mais les Platéens refusèrent, contrairement aux conventions primitives, de reconnaître notre suprématie ; s’isolant du reste des Béotiens, ils ont violé les lois de nos pères ; quand nous avons voulu les contraindre à les observer, ils se sont alliés aux Athéniens, et, avec eux, ils nous ont fait bien des maux, que nous leur avons rendus.

  19. 3.62.1

    LXII. « Ils prétendent que, lors de l’invasion des barbares en Grèce, seuls des Béotiens ils n’ont pas pris parti pour les Mèdes ; c’est à ce titre surtout qu’ils s’exaltent eux-mêmes et nous décrient. Nous prétendons, nous, que s’ils n’embrassèrent pas le parti des Mèdes, c’est que les Athéniens ne voulurent pas les suivre, et que, le jour où les Athéniens, dans la même pensée de domination, attaquèrent les Grecs, eux seuls parmi les Béotiens ont pris parti pour Athènes. Considérez cependant dans quelles circonstances nous avons, les uns et les autres, tenu cette conduite : notre ville n’était alors gouvernée ni par une oligarchie qui respectât l’égalité devant là loi, ni par l’autorité du peuple ; elle subissait ce qu’il y a de plus contraire au règne de la loi et à une sage administration, ce qui se rapproche le plus de la tyrannie : un petit nombre de citoyens disposaient seuls de toutes choses. Ce sont eux qui, dans l’espoir d’accroître encore leur propre puissance, si le Mède avait l’avantage, continrent le peuple par la force et donnèrent entrée aux barbares. Ainsi la nation, prise dans son ensemble, n’était pas maîtresse d’elle-même quand elle tint cette conduite ; il n’est donc pas juste de lui imputer une faute commise lorsqu’elle n’était point sous l’empire des lois. Ce qu’il faut consi- dérer, c’est notre attitude après le départ du Mède et le rétablissement des lois. Lorsque, plus tard, les Athéniens attaquèrent la Grèce et tentèrent en particulier de soumettre notre pays ; lorsque déjà, grâce aux séditions, ils en occupaient la plus grande partie, nous les avons combattus à Coronée : vainqueurs, nous avons affranchi la Béotie. Maintenant, nous coopérons activement à l’affranchissement général en fournissant de la cavalerie et des secours de toute sorte, dans une plus forte proportion qu’aucun autre des alliés. Voilà notre réponse à l’accusation de Médisme.

  20. 3.63.1

    LXIII. « C’est bien plutôt vous qui avez trahi les Grecs, et mérité tous les châtiments, nous allons tâcher de le démontrer : c’est, dites-vous, pour vous venger de nous, que vous êtes devenus alliés et citoyens d’Athènes. Mais alors il fallait vous borner à appeler les Athéniens contre nous, et ne pas marcher avec eux contre les autres Grecs ; vous le pouviez, quand bien même ils eussent voulu vous contraindre, puisque vous aviez antérieurement contracté avec les Lacédémoniens, contre les Mèdes, une alliance dont vous vous réclamez sans cesse. Cette alliance suffisait du moins pour arrêter notre marche contre vous, et, ce qui est d’un grand poids, pour vous permettre de délibérer sans crainte. Mais vous avez choisi volontairement, et avant d’y être forcés, le parti des Athéniens. Et vous prétendez qu’il eût été honteux de trahir vos bienfaiteurs ! Il était bien plus honteux et plus injuste de vous montrer traîtres à tous les Grecs, à qui vous liaient vos ser- ments, qu’aux Athéniens seuls. Ceux-ci travaillent à l’asservissement de la Grèce, ceux-là à son affranchissement. Et d’ailleurs votre reconnaissance a été au delà du service reçu ; elle vous a couverts de honte : car c’est pour repousser l’oppression, dites-vous, que vous les avez appelés à votre secours, et c’est pour opprimer les autres que vous vous êtes faits leurs complices. Cependant il y a moins de honte encore à ne pas témoigner une reconnaissance égale au service, qu’à consentir à l’injustice pour satisfaire à une obligation légitime.

  21. 3.64.1

    LXIV. « Vous avez prouvé clairement que, si vous seuls ne vous êtes pas ralliés au parti des Mèdes, ce n’était point dans l’intérêt des Grecs, mais parce que les Athéniens ne s’y étaient pas rangés. Vous avez voulu les imiter et faire le contraire des autres. Et vous prétendez ici tirer avantage du bien que vous avez fait pour leur complaire ! Cela n’est pas juste : puisque vous avez préféré les Athéniens, partagez avec eux les chances de la guerre, et ne mettez pas en avant l’alliance d’autrefois, comme si elle devait vous sauver aujourd’hui. Vous y avez renoncé ; en la violant vous avez concouru à l’asservissement des Éginètes et de quelques-uns de ceux qui l’avaient jurée avec vous, bien loin de vous opposer à ces violences ; et cela volontairement, sous l’empire des lois qui. vous régissent encore aujourd’hui, sans y être, comme nous, forcés par personne. La dernière invitation que nous vous avons faite, avant le siège, de rester en paix et de garder la neutralité, vous l’avez rejetée. Qui donc, plus que vous, doit être odieux à tous les Grecs ? vous qui ne faites parade d’honnêteté que pour leur nuire ! Le bien que vous prétendez avoir fait autrefois, vous venez de montrer qu’il ne vous appartenait pas ; vous avez dévoilé jusqu’à l’évidence l’invariable penchant de votre nature ; car vous avez suivi les Athéniens dans la voie de l’injustice. Ceci soit dit pour prouver que notre alliance avec les Mèdes fut forcée, et la vôtre avec les Athéniens toute volontaire.

  22. 3.65.1

    LXV. « Quant à la dernière injustice que vous nous reprochez, à savoir d’avoir attaqué votre ville, contrairement au droit, en pleine paix et dans un jour de fête, nous ne croyons pas, même en cela, avoir plus de torts que vous. Si de nous-mêmes nous sommes venus attaquer votre ville et ravager votre territoire en ennemis, nous sommes coupables ; mais si ce sont vos citoyens les plus considérables par la fortune et la naissance qui, pour vous détacher d’une alliance étrangère et vous réunir sous les antiques lois communes à tous les Béotiens, nous ont spontanément appelés, quel peut être notre tort ? Les instigateurs sont plus coupables que ceux qui les suivent ; mais, à notre avis, il n’y a eu faute ni de leur part, ni de la nôtre. Citoyens comme vous, et ayant plus à risquer, ils nous ont ouvert leurs remparts ; ils nous ont introduits dans leurs ville en amis, non en ennemis ; ils voulaient que ceux d’entre vous qui étaient mauvais ne le devinssent pas davantage, et que les bons fussent traités comme ils le méritaient ; leur but était d’amender les esprits, non de nuire aux personnes ; ils voulaient, non pas enlever les citoyens à leur patrie, mais tout au contraire former une seule famille, en vous conciliant l’amitié générale, sans vous créer aucun ennemi.

  23. 3.66.1

    LXVI. « La preuve que nous n’agissions point en ennemis, c’est que, loin de maltraiter personne, nous avons tout d’abord invité à se joindre à nous ceux qui voudraient se gouverner suivant les anciennes lois communes à tous les Béotiens. Vous avez accédé volontiers à ces propositions, et, après avoir fait un accord avec nous, vous êtes d’abord restés en repos ; mais ensuite, quand vous avez reconnu que nous étions en petit nombre, vous n’avez pas imité notre conduite à votre égard. — Et quand bien même il vous eût semblé que c’était un forfait inouï d’être entré sans l’aveu de votre populace, cela ne vous justifierait point. —Au lieu de nous engager à sortir, sans recourir à la violence, vous êtes tombés sur nous au mépris de la convention. Ce qui nous indigne surtout, ce n’est pas le massacre de ceux que vous avez tués dans la mêlée (ils ont péri victimes en quelque sorte du droit de la guerre) ; mais ceux qui vous tendaient des mains suppliantes, que vous aviez pris vivants, à qui vous nous aviez promis ensuite de laisser la vie, les avoir égorgés contre toutes les lois, n’est-ce pas une atrocité ? Et, après avoir commis ainsi trois crimes coup sur coup, infraction de l’accord, massacre après coup des prisonniers, violation de la promesse que vous nous aviez faite de ne pas les tuer, si nous respections vos campagnes, vous nous accusez d’avoir enfreint les lois, et vous prétendez échapper au châtiment de vos crimes ! Non, assurément, du moins si les Lacédémoniens jugent avec équité. Mais vous recevrez le prix de tous ces forfaits.

  24. 3.67.1

    LXVII. « Nous sommes entrés dans ces détails, ô Lacédémoniens, et pour vous et pour nous-mêmes ; pour vous, afin que vous sachiez que vous les condamnerez justement ; pour nous-mêmes, afin d’établir que notre vengeance est plus légitime encore. Ne vous laissez pas fléchir au récit de leurs anciennes vertus, s’il est vrai qu’ils en aient montré jamais ; car, si ces vertus sont une recommandation pour les opprimés, elles appellent un double châtiment sur ceux qui commettent quelque infamie, parce qu’il leur appartenait d’autant moins de faillir. Qu’il ne leur serve de rien de gémir, d’invoquer la pitié, d’en appeler aux tombeaux de vos pères et à leur propre délaissement ; car nous leur oppose- rions notre jeunesse bien plus cruellement traitée par eux ; nous dirions le massacre de ceux dont les pères ont péri à Coronée en voulant rallier la Béotie à votre cause ; nous invoquerions ceux qui gémissent aujourd’hui, vieillards délaissés ; et tant de maisons désertes, qui vous supplient bien plus justement de leur accorder vengeance ! On a droit à la pitié, quand on souffre sans l’avoir mérité ; mais quand des hommes souffrent justement, comme ceux-ci, il y a lieu au con- traire de se réjouir.

  25. 3.67.2

    « S’ils sont délaissés, ils le doivent à eux seuls ; ils avaient les meilleurs alliés, et ils les ont repoussés volontairement. Sans avoir été offensés par nous, ils ont foulé aux pieds le droit et obéi à la haine bien plus qu’à la justice ; même le châtiment qu’ils vont rece- voir n’égalera pas leur crime, car ils seront punis suivant les lois. Enfin, il n’est pas vrai, comme ils le prétendent, qu’ils nous aient tendu, au milieu du combat, une main suppliante ; mais ils s’en sont remis euxmêmes, par un accord, aux décisions de la justice.

  26. 3.67.3

    « Prenez donc en main, Lacédémoniens, la défense du droit commun de la Grèce, violé par eux ; accordeznous une légitime récompense en retour du zèle que nous avons montré, nous victimes de ce droit méconnu ; ne vous laissez pas séduire par leurs discours jusqu’à nous repousser ; montrez aux Grecs, par un exemple, que ce n’est point à l’éloquence que vous accordez des prix, mais aux actions : quand elles sont bonnes, il suffît de les énoncer en peu de mots ; mauvaises, les discours ornés et les belles paroles ne sont qu’un masque dont on les couvre. Si, au contraire, tous ceux qui ont le pouvoir, comme vous l’avez maintenant, sévissent contre les coupables ; si vous rendez une sentence qui, comme exemple, s’applique à tous en même temps, on cherchera moins désormais à faire de beaux discours sur des actes injustes. »

  27. 3.68.1

    LXVIII. Ainsi parlèrent les Thébains. Les juges lacédémoniens crurent que le mieux pour eux était de s’en tenir à la question proposée : « Si les Platéens leur avaient rendu quelque service pendant la guerre. » En effet, ils les avaient engagés primitivement à rester en repos, conformément au traité conclu avec Pausanias, après l’invasion des Mèdes ; puis, avant l’investissement de la place, ils leur avaient proposé de rester neutres, d’après les stipulations du même traité, ce qui n’avait pas été accepté : ils pensaient donc que les Platéens, en rompant le traité, s’étaient, de propos délibéré, exposés au mal qu’on leur avait fait. Ils les firent venir, et demandèrent de nouveau à chacun d’eux : « si, dans le cours de la guerre, ils avaient fait quelque bien aux Lacédémoniens et à leurs alliés. » Sur leur réponse négative, ils étaient emmenés et mis à mort. Personne ne fut excepté. Il n’y eut pas moins de deux cents Platéens égorgés ; vingt-cinq Athéniens, assiégés avec eux, subirent le même sort ; les femmes furent réduites en servitude.

  28. 3.68.2

    Quant à la ville, les Thébains la donnèrent à habiter, pendant un an environ, à des Mégariens chassés de leur patrie par une sédition, et à ceux des Platéens leurs partisans qui avaient survécu ; mais ensuite ils la rasèrent tout entière jusqu’aux fondements. Avec les matériaux, ils élevèrent, près du temple de Junon, une hôtellerie de deux cents pieds de long, ayant tout autour des appartements hauts et bas. Ils firent entrer dans cette construction les toits et les portes des mai- sons de Platée ; ils employèrent le fer et l’airain à des lits qui furent consacrés à Junon, et bâtirent en l’honneur de cette déesse un temple de pierre de cent pieds. Les terres furent confisquées et affermées pour dix ans au profit des Thébains.

  29. 3.68.3

    Si les Lacédémoniens traitèrent les Platéens avec une telle rigueur, ce fut en quelque sorte, ou plutôt ce fut uniquement pour complaire aux Thébains, dont ils croyaient avoir besoin dans la guerre qui venait alors de commencer.

  30. 3.68.4

    Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après être entrée dans l’alliance d’Athènes.

  31. 3.69.1

    LXIX. Cependant les quarante vaisseaux péloponnésiens qui étaient allés secourir Lesbos et qui fuyaient alors en haute mer, toujours poursuivis par les Athéniens, essuyèrent à la hauteur de l’ile de Crète une tempête qui les dispersa. Ils regagnaient en désordre les côtes du Péloponnèse, lorsqu’ils rencontrèrent à Cyllène treize trirèmes de Leucade et d’Arabracic, sous les ordres de Brasidas, fils de Tellis, envoyé comme conseiller auprès d’Alcidas. Les Lacédcmoniens, ayant manqué leur projet sur Lesbos, voulaient augmenter leur flotte et faire voile vers Corcyre alors en proie aux séditions ; comme les Athéniens n’avaient alors que douze bâtiments à Naupacte, leur but était de les devancer avant qu’ils eussent pu envoyer d’Athènes des vaisseaux de renfort. Brasidas et Alcidas disposaient tout pour cette entreprise.

  32. 3.70.1

    LXX. Les troubles de Corcyre avaient commencé au retour des citoyens faits prisonniers au combat naval d’Épidamne. Les Corinthiens disaient les avoir relâchés moyennant une rançon de huit cents talents, garantie par leurs proxènes ; mais en réalité ils avaient obtenu d’eux l’engagement de leur soumettre Corcyre. Et, en effet, ils se mirent à intriguer et à circonvenir chacun des citoyens, pour soulever la ville contre les Athéniens. Deux vaisseaux, l’un athénien, l’autre co- rinthien, étant arrivés avec des ambassadeurs, on entra en conférences : les Corcyréens décrétèrent qu’ils resteraient alliés des Athéniens, conformément au traité, mais qu’ils conserveraient avec les Péloponné- siens leurs anciennes relations d’amitié. Il y avait alors à Corcyre un certain Pithéas, proxène volontaire des Athéniens, et chef du parti populaire. Ceux de la faction opposée le citèrent en justice, sous prétexte qu’il voulait soumettre Corcyre au joug athénien. Il fut absous et cita à son tour cinq de ses accusateurs, choisis parmi les plus riches, comme coupables d’avoir coupé des échalas dans le bois sacré de Jupiter et dans celui d’Alcinoüs. L’amende pour chaque échalas était d’un staière. Ils furent condamnés ; comme l’amende était considérable, ils se réfugièrent en qualité de suppliants dans les temples, et demandèrent qu’on leur assignât des termes pour se libérer. Mais Pithéas, qui se trouvait en même temps membre du conseil, fit décider qu’on leur appliquerait la loi. Alors, voyant leur demande repoussée aux termes de la loi, informés d’ailleurs que Pithéas voulait, pendant qu’il siégeait encore au conseil, engager le peuple dans une alliance offensive et défensive avec Athènes, ils formèrent un complot, s’armèrent de poignards et pénétrèrent à l’improviste au milieu du conseil. Là ils égorgèrent Pithéas avec d’autres sénateurs et une soixantaine de particuliers. Quelques-uns des partisans de Pithéas, mais en petit nombre, se réfugièrent sur la trirème athénienne qui était encore dans le port.

  33. 3.71.1

    LXXI. Après cette exécution les conjurés convoquèrent les Corcyréens ils leur dirent que ce qu’ils venaient de faire était pour le mieux ; qu’on n’avait plus à craindre désormais d’ètre asservi par les Athé- niens, et qu’il fallait à l’avenir n’admettre dans le port aucun des peuples rivaux, à moins qu’ils ne se présentassent sur un seul vaisseau et avec des intentions pacifiques ; que s’ils venaient avec plusieurs bâtiments, on devait les traiter en ennemis. Cette déclaration faite, ils forcèrent le peuple à la ratifier, et sur-lechamp ils envoyèrent des députés à Athènes, afin de présenter les faits sous le jour le plus favorable pour eux, et pour engager ceux des leurs qui s’y étaient réfugiés à ne faire aucune démarche hostile, s’ils ne voulaient s’exposer à des représailles.

  34. 3.72.1

    LXXII. A l’arrivée de ces députés, les Athéniens les arrêtèrent comme factieux, ainsi que tous ceux qu’ils avaient gagnés, et les déposèrent à Corcyre. Sur ces entrefaites une trirème corinthienne arriva à Corcyre avec des ambassadeurs de Lacédémone ; les chefs du gouvernement attaquèrent alors le parti populaire et furent vainqueurs. Mais, la nuit étant survenue, le peuple se retira à la citadelle et sur les hauteurs de la ville ; il y concentra ses forces et s’y établit solidement. Il occupait aussi le port Hyllaïque. Ceux de l’autre parti s’emparèrent de la place publique, où la plupart d’entre eux avaient leurs maisons, ainsi que du port situé près de cette place, du côté du continent.

  35. 3.73.1

    LXXIII. Le lendemain, il y eut quelques légères escarmouches. Chacun des deux partis envoya dans la campagne engager les habitants à se joindre à lui, sous promesse de la liberté. La plupart se rallièrent au peuple ; l’autre faction reçut du continent un secours de huit cents hommes.

  36. 3.74.1

    LXXIV. Après un jour d’intervalle, on en vint aux mains de nouveau. Le peuple, qui avait l’avantage de la position et du nombre, fut vainqueur ; les femmes le secondèrent vaillamment, en lançant des tuiles du haut des maisons, et elles bravèrent le tumulle du combat avec un courage au-dessus de leur sexe. La défaite eut lieu vers le soir ; ceux de la faction oligarchique, craignant que le peuple n’emportât le port au premier choc et ne les massacrât, mirent le feu, pour former une barrière, aux bâtiments qui entouraient la place et aux boutiques, sans épargner ni leurs propres maisons, ni celles des autres. Des richesses considérables, appartenant au commerce, furent anéanties dans cet incendie ; la ville tout entière courait risque d’être détruite, s’il se fût élevé un vent qui eût porté la flamme de ce côté. Le combat cessa alors ; les deux partis passèrent la nuit sans rien entreprendre, mais toujours sur leurs gardes. Le peuple étant vainqueur, le vaisseau de Corinthe repartit furtivement, et la plupart des auxiliaires repassèrent sur le continent sans être aperçus.

  37. 3.75.1

    LXXV. Le lendemain, Nicoslrate, fils de Diitréphès, arriva à Naupacte avec un secours de douze vaisseaux et cinq cents hoplites messéniens. Il ouvrit une négociation et leur persuada, pour amener une réconcilia- tion mutuelle, de mettre en jugement les dix citoyens les plus coupables (ceux-ci prirent aussitôt la fuite) ; de permettre aux autres de rester, et de faire entre eux et avec les Athéniens un traité d’alliance offensive et défensive. Cette négociation terminée, il se préparait à partir, lorsque les chefs du parti populaire lui demandèrent de leur laisser cinq de ses vaisseaux, pour s’opposer au retour de leurs adversaires. Ils s’engageaient d’ailleurs à équiper un même nombre de leurs propres bâtiments, et à les faire partir avec lui. Nicostrate y ayant consenti, ils enrôlèrent leurs ennemis pour le service des vaisseaux. Cependant, ceux-ci, craignant d’être envoyés à Athènes, allèrent s’asseoir en suppliants dans le temple des Dioscures. Nicostrate essaya, mais inutilement, de les faire relever et de les rassurer : le peuple alors saisit ce prétexte pour courir aux armes, comme si leur répugnance à s’embarquer avec les Athéniens eût caché des intentions perfides ; il pénétra dans leurs maisons pour enlever les armes, et il aurait même massacré, sans l’opposition de Ni- costrate, quelques-uns d’entre eux qu’il y rencontra. Les autres, voyant ce qui se passait, allèrent s’asseoir en suppliants dans le temple de Junon. Ils n’étaient pas moins de quatre cents. Mais le peuple, craignant qu’ils n’excitassent quelque soulèvement, sut leur persuader de quitter cet asile ; il les transporta dans l’île qui est en face du temple de Junon, et y fit passer ce qui leur était nécessaire.

  38. 3.76.1

    LXXVI. Les troubles en étaient à ce point, lorsque, quatre ou cinq jours après la transportation de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux péloponnésiens, stationnés à Cyllène depuis leur retour de l’expédition d’Ionie, parurent au nombre de cinquante-trois. Ils étaient commandés, comme auparavant, par Alcidas ; Brasidas l’accompagnait en qualité de conseil. Ils relâchèrent au port de Sybota, sur le continent, et, au point du jour, ils firent voile pour Corcyre.

  39. 3.77.1

    LXXVII. Les Corcyréens furent dans un trouble extrême : effrayés tout à la fois de la situation intérieure et de l’arrivée de la flotte, ils équipèrent soixante vaisseaux ; à mesure qu’ils étaient prêts, ils les envoyaient à l’ennemi ; en cela ils agissaient contre l’avis des Athéniens, qui leur conseillaient de les laisser sortir euxmêmes les premiers, et de venir ensuite les soutenir avec toutes leurs forces. Comme leurs vaisseaux se présentaient séparément au combat, il y en eut deux qui passèrent aussitôt à l’ennemi ; sur d’autres, les équipages se battaient entre eux ; le désordre était partout. Les Péloponnésiens, s’apercevant de ce tumulte, opposèrent vingt bâtiments seulement aux Corcyréens, et le reste aux douze vaisseaux athéniens, au nombre desquels étaient la Salaminienne et le Paralus.

  40. 3.78.1

    LXXVIII. Les Corcyréens, faisant des attaques partielles et mal combinées, eurent beaucoup à souffrir. Les Athéniens, au contraire, craignant d’être enveloppés et accablés par le nombre, se gardèrent bien d’attaquer la masse ou le centre de l’ennemi ; ils fondirent sur une des ailes et coulèrent un bâtiment. Ensuite ils se mirent à voguer autour de la flotte péloponnésienne, rangée en bataille, et essayèrent d’y jeter le désordre. Ceux qui étaient opposés aux vaisseaux de Corcyre s’aperçurent de cette manoeuvre, et, craignant qu’il n’arrivât la même chose qu’à Naupacte, ils vinrent au secours des leurs. Tous leurs vaisseaux réunis voguèrent alors en même temps contre les Athéniens. Ceux-ci commencèrent à rétrograder lentement, en ramant à la poupe ; leur but était, avant tout, de permettre à la flotte corcyréenne d’opérer sa retraite, pendant qu’eux-mêmes reculaient peu à peu, et attiraient sur eux tout l’effort de l’ennemi. Ainsi se passa ce combat naval, qui finit au coucher du soleil.

  41. 3.79.1

    LXXIX. Les Corcyréens, dans la crainte que les ennemis ne profitassent de leur victoire, soit pour attaquer la ville, soit pour enlever de l’île les citoyens qu’on y avait déposés, ou pour exciter quelque mouvement, ramenèrent au temple de Junon ceux qui étaient dans l’ìle, et firent bonne garde dans la place. Mais les Péloponnésiens n’osèrent pas attaquer la ville, malgré leur victoire navale ; ils firent voile, avec treize vaisseaux corcyréens qu’ils avaient pris, vers le continent d’où ils étaient partis. Le lendemain, ils n’osèrent pas da- vantage se porter contre Corcyre, quoiqu’on y fût dans le trouble et la consternation, et que Brasidas le conseillât, dit-on, à Alcidas. Mais son avis ne put prévaloir : ils firent une descente au promontoire de Leucimne et ravagèrent la campagne.

  42. 3.80.1

    LXXX. Cependant le peuple de Corcyre, craignant toujours une attaque de la part de la flotte, entra en négociation avec les suppliants et le reste de leurs partisans, pour aviser aux moyens de sauver la ville. Il détermina quelques-uns d’entre eux à s’embarquer ; car on avait, néanmoins, armé trente vaisseaux, dans l’attente de la flotte ennemie. Mais les Péloponnésiens, après avoir dévasté le pays jusqu’à midi, se retirèrent ; à l’entrée de la nuit, ils avaient été avertis par des signaux que soixante vaisseaux athéniens s’avançaient de Leucade contre eux. En effet, les Athéniens, informés de la sédition et sachant que les vaisseaux aux ordres d’Alcidas devaient faire voile contre Corcyre, avaient fait partir cette flotte, sous le commandement d’Eury- médon, fils de Théoclès.

  43. 3.81.1

    LXXXI. Les Péloponnésiens, sans perdre un instant, se hâtèrent de retourner chez eux pendant la nuit, en longeant la côte. Ils transportèrent leurs vaisseaux par-dessus l’isthme de Leucade, dans la crainte d’être aperçus s’ils en faisaient le tour, et opérèrent leur re- traite. Quand les Corcyréens apprirent l’arrivée des vaisseaux athéniens et le départ de la flotte ennemie, ils firent entrer dans la ville les cinq cents Messéniens qui étaient restés jusque-là hors des murs, et envoyèrent les vaisseaux qu’ils avaient équipés croiser dans le port Hyllaïque. Tous ceux de leurs ennemis qui tombèrent entre leurs mains, dans cette croisière, furent massacrés. Ils jetèrent à la mer ceux qu’ils avaient décidés à monter sur les vaisseaux et les abandonnèrent. Pénétrant ensuite dans le temple de Junon, ils obtinrent d’une cinquantaine des suppliants qu’ils se soumissent à un jugement, et les condamnèrent tous à mort. Ceux des suppliants qui avaient résisté à leurs insinuations, et c’était le plus grand nombre, voyant ce qui se passait, s’entre-tuèrent dans le temple même. Quelques-uns se pendirent aux arbres ; d’autres se tuèrent autrement, chacun comme il put.

  44. 3.81.2

    Pendant les sept jours qu’Eurymédon resta à Corcyre, avec ses soixante vaisseaux, les Corcyréens ne cessèrent de massacrer tous ceux qu’ils regardaient comme leurs ennemis, sous prétexte qu’ils voulaient détruire le gouvernement populaire. Quelques-uns périrent victimes d’inimitiés privées ; des créanciers furent tués par leurs débiteurs, on vit à la fois tous les genres de mort ; aucune des horreurs qui se commettent ordinairement en pareil cas ne fut épargnée. On vit pis encore ; le père égorgeait le fils ; les suppliants étaient arrachés des temples et massacrés sur le seuil ; quelques-uns furent murés dans le temple de Bacchus et y moururent de faim. Tant fut atroce cette sédition ! Elle le parut encore davantage parce qu’elle était la première.

  45. 3.82.1

    LXXXII. En effet, la Grèce tout entière, pour ainsi dire, fut, dans la suite, ébranlée par les séditions : la division était partout ; les chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, et la faction oligarchique les Lacédémoniens. En temps de paix on n’aurait eu aucun prétexte pour réclamer leur secours, et on n’était pas en mesure de le faire ; mais une fois en guerre, lorsque chacun des deux partis cherchait des alliances, en vue de nuire au parti contraire et d’augmenter en même temps sa propre puissance, ces appels devenaient faciles à ceux qui méditaient quelque révolution. De nombreuses calamités fondirent sur les villes en proie aux séditions. Au reste, ces mêmes calamités se renouvelleront toujours, tant que la nature humaine sera la même, mais plus ou moins terribles, et diffé- rentes par leurs caractères suivant la diversité des circonstances au milieu desquelles elles se produiront. En temps de paix et au sein de la prospérité, les États et les particuliers ont un meilleur esprit, parce qu’ils ne sont point jetés, contre leur gré, dans de dures nécessités ; mais la guerre, en supprimant les facilités journalières de la vie, enseigne la violence et assimile les passions de la multitude à l’âpreté des temps.

  46. 3.82.2

    Les villes étaient donc en proie aux séditions : si quelqu’une était restée en arrière, lorsqu’on y apprenait ce qui s’était passé ailleurs, on s’ingéniait à dépasser de bien loin les excès des autres et à signaler son esprit d’invention par la perfide habileté des attaques et l’atrocité de supplices inouïs. On en vint à changer arbitrairement l’acception ordinaire des mots qui caractérisent les actions : l’audace insensée fut érigée en noble dévouement au parti ; la lenteur prévoyante passa pour lâcheté déguisée, la prudence pour un masque de la pusillanimité, la rectitude des vues en toutes choses pour incapacité absolue ; l’emportement aveugle devint l’apanage de l’homme de coeur ; réfléchir pour ne rien compromettre, c’était chercher un prétexte spécieux pour s’esquiver ; l’homme violent était toujours un homme sûr, son contradicteur un suspect ; savoir préparer une intrigue et la mener à bonne fin était capacité, l’éventer était plus habile encore ; prendre ses mesures pour n’avoir pas besoin de cette double habileté, c’était travailler à la dissolution de son parti et avoir peur de ses adversaires ; en un mot, devancer un autre dans l’accomplissement d’une mauvaise action, l’y pousser s’il n’y songeait pas, était chose digne d’éloges. La parenté était un lien moins intime que les relations de parti, parce que là on trouvait plus d’empressement à tout oser sans objection ; car on formait ces liaisons, non en vue d’un intérêt avoué par les lois établies, mais pour satisfaire sa cupidité en violation des lois. La confiance qu’on s’accordait mutuellement reposait bien moins sur le respect de la loi divine que sur une commune révolte contre la loi. Si on accueillait ce que disait de bon un adversaire, c’était pour se précautionner contre ses actes quand il avait le dessus, et non par générosité. On aimait mieux avoir à se venger que n’avoir pas été offensé le premier. Les serments de réconciliation, s’il s’en faisait parfois, prêtés de part et d’autre dans un instant critique, étaient respectés pour le moment, parce qu’on n’avait pas d’ailleurs les moyens de s’en affran- chir ; mais, à l’occasion, celui qui osait le premier, quand il voyait son adversaire sans défense, trouvait bien plus de plaisir à se venger par trahison qu’à force ouverte ; car il calculait qu’outre l’avantage de ne courir aucun risque, il s’assurait, en triomphant par la ruse, la palme de l’habileté, et en effet, il est plus facile, en général, de passer pour habile homme quand on est malhonnête, que pour honnête homme quand on est malhabile ; et tandis qu’on rougit de l’un, on se fait gloire de l’autre.

  47. 3.82.3

    La cause de tous ces maux était la fureur de dominer, inspirée par l’ambition et la cupidité. De là nais- sait, une fois les rivalités soulevées, l’esprit de trouble et d’audace. Les chefs de parti, dans les villes, mettaient en avant, de part et d’autre, des mots spécieux ; par exemple leurs préférences soit pour l’égalité politique du peuple, soit pour une aristocratie modérée ; ils n’avaient qu’un but, disaient-ils : servir l’intérêt public ; mais, en réalité, ils mettaient tout en oeuvre pour se supplanter mutuellement : ils se portaient aux derniers excès et se vengeaient avec usure, sans calculer, dans l’application des peines, ni la justice, ni l’intérêt de l’État, sans autre règle que le désir de complaire à leur parti. Lorsqu’ils s’étaient emparés du pouvoir, soit au moyen de condamnations injustes, soit à main armée, ils n’hésitaient jamais à assouvir leurs haines ; aussi n’y avait-il plus aucun respect des lois les plus sacrées, et on estimait surtout ceux qui savaient satisfaire leurs passions haineuses sous le voile de belles paroles. Quant aux citoyens modérés, ils étaient victimes des deux factions, soit parce qu’ils ne combattaient pas avec elles, soit parce qu’on enviait leur sécurité.

  48. 3.83.1

    LXXXIII. C’est ainsi que, grâce aux séditions, la Grèce vit se produire tous les genres d’iniquités : la simplicité confiante, partage ordinaire des âmes élevées, devint un objet de risée, et disparut. Partout prévalurent les dissensions mutuelles et les habitudes de suspicion. Il n’y avait pour faire cesser ces défiances ni parole assez sûre, ni serments assez redoutables : chacun, dominé par la pensée qu’on ne pouvait compter sur rien de stable, ne songeait qu’à se garantir contre la violence, sans pouvoir se fier à personne. L’avantage était ordinairement aux intelligences les plus vulgaires ; car le sentiment de leur propre insuffisance et de l’habileté de leurs adversaires leur faisant craindre de n’avoir pas l’avantage de la parole, et d’être devancés par les intrigues de rivaux plus adroits et plus féconds en ressources, ils allaient audacieusement au fait. Les autres, au contraire, dédaignaient des adversaires dont ils se croyaient toujours assurés de pressentir les desseins, et ne croyaient pas nécessaire de recourir aux actes pour atteindre un résultat qu’ils pouvaient obtenir par la supériorité de l’intelligence ; ils ne pre- naient dès lors aucune précaution ; aussi succombaientils le plus souvent.

  49. 3.84.1

    LXXXIV. Ce fut Corcyre qui, la première, donna l’exemple de ces excès. On y vit toutes les vengeances que des hommes, soumis jusque-là à un gouvernement insolent et violent, pouvaient se permettre contre leurs anciens oppresseurs, maintenant à leur discrétion. Des malheureux, pour se soustraire à leur misère habituelle, et plus souvent encore pour satisfaire leur ardente convoitise du bien d’autrui, rendaient d’iniques sentences ; d’autres, sans être conduits par la cupidité, s’attaquaient au contraire à leurs égaux. Dominés généralement par l’ignorance et la brutalité, ils se montraient farouches et inexorables. La vie sociale fut alors profondément troublée dans cette ville : la nature humaine, ordinairement portée à la violence, même sous le règne des lois, prit plaisir, une fois les lois vaincues, à se montrer effrénée dans ses fureurs, au-dessus de la justice, ennemie de toute supériorité. On n’eût point ainsi préféré la vengeance à tout ce qu’il y a de sacré, le lucre à la justice, si l’envie n’avait une tendance naturelle à nuire ; mais les hommes, quand il s’agit de se venger des autres, se plaisent à abolir d’avance les règles du droit commun applicables à la circonstance, et qui laissent toujours au malheureux quelque espoir de salut ; ils se privent ainsi eux-mêmes d’une garantie dont ils pourront avoir besoin un jour au moment du danger.

  50. 3.85.1

    LXXXV. Telles furent les fureurs dont les Corcyréens donnèrent les premiers l’exemple, dans leurs dissensions réciproques. Eurymédon et les Athéniens partirent avec leur flotte. Plus tard les Corcyréens fu- gitifs, qui avaient échappé au nombre de cinq cents, s’emparèrent de forts situés sur le continent et se rendirent maîtres de la côte, en face de leur patrie. Partant de là pour aller piller les habitants de l’ile, ils leur firent beaucoup de mal et réduisirent la ville à une grande disette. Ils envoyèrent aussi des députés à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur rentrée : mais, comme ces démarches restaient sans résultat, ils se procurèrent, quelque temps après, des vaisseaux de transport et des troupes auxiliaires et passèrent dans l’ile au nombre de six cents. Là ils brûlèrent leurs vaisseaux, afin de n’avoir plus d’autre espérance que celle de s’emparer du pays ; ils s’établirent sur le mont Istone, où ils bâtirent une forteresse, et de là harcelèrent ceux de la ville et se rendirent maîtres de ia campagne.

  51. 3.86.1

    LXXXVI. A la fin du même été, les Athéniens envoyèrent vingt vaisseaux en Sicile, sous le commandement de Lachès, fils de Mélanopus, et de Charoeadès, fils d’Euphiletus. Les Syracusains et les Léontins étaient alors en guerre. Les premiers avaient dans leur alliance toutes les villes doriennes qui, dès le commencement des hostilités, s’étaient rangées au parti des Lacédémoniens, sans cependant prendre part à la guerre. Camarina faisait seule exception. Les Léontins étaient alliés des villes chalcidiennes et de Camarina. En Italie, les Locriens tenaient pour Syracuse, et Rhégium pour les Léontins, en vertu de la communauté d’origine. Les alliés des Léontins députèrent auprès des Athéniens ; et, sous prétexte d’une ancienne alliance et de leur qualité d’Ioniens, ils les engagèrent à leur envoyer des vaisseaux ; car les Syracusains les tenaient alors assiégés par terre et par mer. Les Athéniens leur accordèrent ce secours ; le prétexte fut la communauté d’origine ; mais en réalité ils voulaient empêcher l’importation des blés siciliens dans le Péloponnèse, et s’assurer en même temps par un premier essai s’il leur serait possible de ranger la Sicile sous leur domination. Ils descendirent à Rhégium, en Italie, et firent la guerre de concert avec leurs alliés. L’été finit.

  52. 3.87.1

    LXXXVII. L’hiver suivant, la peste fondit une seconde fois sur les Athéniens : sans avoir jamais cessé complètement, elle leur avait cependant laissé quelque trêve. Dans cette seconde invasion elle ne dura pas moins d’une année, et deux ans dans la première. Rien ne fut plus funeste à la puissance athénienne : dans les rangs de l’armée, ils ne perdirent pas moins de quatre mille quatre cents hoplites et trois cents cavaliers ; dans le reste du peuple le nombre des victimes lut incalculable. Ce fut alors aussi qu’eurent lieu ces fréquents tremblements de terre, à Athènes, en Eubée, chez les Béotiens, et particulièrement à Orchomène de Béotie.

  53. 3.88.1

    LXXXVIII. Le même hiver les Athéniens qui étaient en Sicile et les habitants de Rhégium firent, avec trente vaisseaux, une expédition contre les îles nommées Éoliennes : le manque d’eau ne permet pas d’y faire la guerre en été. Elles sont au pouvoir des Lipariens, colonie de Cnide. Ils habitent l’une d’elles, qui est peu étendue et porte le nom de Lipara ; c’est de là qu’ils vont cultiver les autres, Didyme, Strongyle et Hiéra. Les gens du pays croient que Vulcain tient ses forges à Hiéra, parce qu’on y voit de nombreux jets de flamme pendant la nuit, et de fumée pendant le jour. Ces ìles, situées en face des côtes des Sicules et des Messéniens, étaient alliées des Syracusains. Les Athéniens les ravagèrent ; mais ils ne purent obtenir leur soumission et retournèrent à Rhégium. L’hiver finit, et avec lui la cinquième année de celle guerre, dont Thucydide a écrit l’histoire.

  54. 3.89.1

    LXXXIX. L’été suivant, les Péloponnésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens, s’avancèrent jusqu’à l’isthme pour envahir l’Attique ; mais, de nombreux tremblements de terre étant survenus, ils retournèrent sur leurs pas et l’invasion n’eut pas lieu. A cette époque de fréquents tremblements, on vil tout à coup, à Orobies, en Eubée, la mer s’avancer par un point de la terre ferme ; les flots soulevés envahirent une portion de la ville ; certaines parties furent submergées, tandis qu’ailleurs les eaux se retiraient, et ce qui était terre autrefois est mer aujourd’hui. Tous ceux qui furent surpris avant d’avoir pu gagner en courant les hauteurs périrent dans ce désastre. A l’île d’Atalante près des Locriens d’Oponte, eut lieu une inondation du même genre, qui renversa une partie du fort des Athéniens : deux vaisseaux se trouvaient à sec sur le rivage ; il y en eut un de brisé. La mer sortit également de son lit à Péparèthe, mais sans submerger la ville ; le tremblement de terre renversa une partie de la muraille, ainsi que le prytanée et quelques autres maisons, mais en petit nombre. Ces irruptions des eaux tiennent, ce me semble, à ce que’e tremblement de terre refoulant les flots là où il est le plus violent, ceux-ci refluent soudain et débordent avec d’autant plus de violence ; car je ne pense pas qu’un pareil phénomène puisse se produire autrement que par un tremblement de terre.

  55. 3.90.1

    XC. Le même été, plusieurs peuples se firent respectivement la guerre en Sicile, chacun suivant l’occurrence. Il y eut en particulier entre les Siciliens des engagemens dans lesquels les Athéniens marchèrent avec leurs alliés. Je me contenterai de rappeler ce que firent de plus important soit les Athéniens et leurs alliés, soit les adversaires de ces derniers dans leurs engagements contre les Athéniens. Charoeadès, général des Athéniens, ayant été tué en combattant les Syracu- sains, Lachès, investi du commandement de toute la flotte, marcha avec les alliés contre Mylé, l’une des places des Messéniens. Cette ville se trouvait gardée par deux corps de Messéniens, qui dressèrent une embuscade contre les troupes de débarquement. Mais les Athéniens et leurs alliés les mirent en fuite et en tuèrent un grand nombre. Ils attaquèrent ensuite les remparts et forcèrent les habitants à leur livrer par capitulation la citadelle, et à marcher avec eux contre les Messéniens. Ceux-ci, attaqués par les Athéniens et leurs alliés, se soumirent à leur tour, donnèrent des otages, et fournirent toute espèce de sûretés.

  56. 3.91.1

    XCI. Le même été, les Athéniens envoyèrent trente vaisseaux autour du Péloponnèse, sous le commandement de Démosthènes, fils d’Alcisthènes, et de Proclès, fils de Théodorus. Une autre flotte de soixante voiles, commandée par Nicias, fils de Nicératus, fut expédiée contre Mélos. Les Méliens, peuple insulaire, ne voulant ni se soumettre, ni entrer dans leur alliance, leur dessein était de les réduire. Mais après avoir ravagé le pays, sans les amener à composition, ils quittèrent Mélos, firent voile pour Oropos, en face de cette île, et y abordèrent la nuit. Les hoplites débarquèrent aussitôt et se portèrent à pied sur Tanagre, en Béotie. Les habitants d’Athènes, sous le commandement d’Hip- ponicus , fils de Callias, et d’Eurymédon, fils de Thouclès, vinrent en masse, à un signal donné, les y rejoindre par terre. Ils campèrent tout le jour dans les champs de Tanagre, les ravagèrent, et y bivaquèrent la nuit. Le lendemain ils vainquirent dans un combat un parti de Tanagriens, sorti de la ville pour les attaquer, et quelques Thébains venus à leurs secours. Ils enlevèrent des armes, dressèrent un trophée, et s’en retournèrent, les uns à la ville, les autres sur leurs vaisseaux. Nicias suivit les côtes avec ses soixante vaisseaux, ravagea la partie maritime de la Locride et rentra au port.

  57. 3.92.1

    XCII. Vers le même temps, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée, en Trachinie : voici dans quel but : toute la population de Mélos se divise en trois parties, les Paraliens, les Hiériens et les Trachiniens. Ces derniers, poussés à bout par la guerre que leur faisaient les oetéens, leurs voisins, étaient tout d’abord disposés à s’unir aux Athéniens ; mais, craignant de ne pas les trouver fidèles, ils envoyèrent une ambassade à Lacédémone : Tisamène fut chargé de cette mission. Les Doriens, métropolitains des Lacédémoniens, se joignirent à cette députation pour faire la même de- mande, car ils étaient aussi harcelés par les oetéens. Les Lacédémoniens, après les avoir entendus, conçurent le dessein d’envoyer une colonie pour défendre à la fois les Trachiniens et les Doriens. L’emplacement d’Héraclée leur semblait d’ailleurs très convenablement choisi, en vue de la guerre contre les Athéniens ; car on pourrait y équiper contre l’Eubée une flotte qui n’aurait qu’un court trajet à faire ; cette ville d’ailleurs devait être avantageusement située sur la route de Thrace : aussi étaient-ils impatients de faire cet éta- blissement. En conséquence ils consultèrent d’abord l’oracle de Delphes, et, sur sa réponse favorable, ils envoyèrent des colons, tant de la Laconie que des pays voisins ; ils autorisèrent aussi ceux des autres Grecs qui le voudraient à s’adjoindre à eux, à l’exception des peuples de race ionienne ou achéenne, et de quelques autres. Trois Lacédémoniens présidèrent à la fondation de la colonie, Léon, Alcidas et Damagon. Rendus sur les lieux ils fortifièrent à nouveau la ville, qui porte maintenant le nom d’Héraclée. Elle est à quarante stades des Thermopyles et à vingt de la mer. Ils disposèrent un chantier maritime, et firent les premiers travaux du côté des Thermopyles, dans le défilé même, afin que l’établissement fût plus facile à défendre.

  58. 3.93.1

    XCIII. Les Athéniens, lors de la colonisation de cette ville, conçurent d’abord des craintes, et pensèrent que cette entreprise était dirigée tout particulièrement contre l’Eubée ; car de là au promontoire Cé- néon, en Eubée, il n’y a qu’un trajet fort court. Mais dans la suite l’événement ne répondit pas à leurs craintes, et ils n’eurent jamais rien à souffrir de ce côté. En voici la raison ; les Thessaliens, dont la puissance était prépondérante dans ces contrées, et contre lesquels avait été fondée la colonie, craignirent d’avoir des voisins trop redoutables ; ils les harcelèrent et ne cessèrent pas d’attaquer ces nouveaux hòtes, qu’ils ne les eussent complètement ruinés. Et cependant la colonie avait été très nombreuse tout d’abord ; car cha- cun y venait avec confiance et croyait à la stabilité d’un établissement fondé par les Lacédémoniens. Les commandants envoyés par les Lacédémoniens contribuèrent puissamment aussi à la ruine des affaires et à la dépopulation, en intimidant la plupart des habitants par la dureté et même par l’injustice de leur administration : il n’en fut que plus facile à leurs voisins de prendre sur eux l’avantage.

  59. 3.94.1

    XCIV. Le même été, dans le temps même où les Athéniens étaient occupés à Mélos, ceux d’entre eux qui, avec trente vaisseaux, croisaient autour du Péloponnèse, après avoir tué dans une embuscade quelques soldats de la garnison d’Ellomène, en Leucadie, se portèrent sur Leucade avec des forces plus considérables. Tous les Acarnanes en masse, à l’exception des OEniades, les suivirent, ainsi que les Zacynthiens, les Céphalléniens et quinze vaisseaux de Corcyre. Ils ravagèrent le pays, tant au delà de l’isthme qu’en deçà, dans la partie où sont situés Leucade et le temple d’Apollon. Les Leucadiens, contenus par la su- périorité du nombre, ne firent aucun mouvement. Les Acarnanes prièrent Démosthènes, général des Athéniens, d’investir la place au moyeu d’un mur fortifié ; ils espéraient la réduire aisément et se débarrasser d’une ville qu’ils avaient toujours eue pour ennemie ; mais, dans le même temps, les Messéniens persuadèrent à Démosthènes qu’il serait digne de lui, ayant sous la main des forces considérables, d’attaquer les Étoliens. Ils lui représentèrent que ce peuple était ennemi de Naupacte ; que, s’il les subjuguait, il lui serait facile de soumettre aux Athéniens le reste de l’Épire de ce côté ; que les Étoliens étaient à la vérité un peuple nombreux et brave, mais qu’habitant des bourgades sans murailles et fort éloignées les unes des autres, armés seulement à la légère, ils seraient aisément vaincus avant d’avoir pu se prêter un mutuel secours. Ils lui conseillaient d’attaquer d’abord les Apodoles, ensuite les Ophioniens, et après eux les Eurytanes. Ces peuples forment la portion la plus considérable des Étoliens, parlent une langue tout à fait inconnue, et se nourrissent, dit-on, de chair crue. Une fois qu’on les aurait réduits, le reste se rendrait aisément.

  60. 3.95.1

    XCV. Démosthènes se laissa persuader, pour complaire aux Messéniens, et surtout par cette considération que, sans recourir aux forces athéniennes, il pourrait, avec l’aide des Épirotes alliés et des Étoliens, marcher par terre contre les Béotiens, en traversant le pays des Locriens Ozoles pour se rendre à Citinium le Dorique. De là, laissant à droite le Parnasse, il descendrait jusqu’en Phocide ; il espérait que les Phocéens, en raison de l’amitié qui les avait de tout temps unis aux Athéniens, se joindraient volontairement à lui, ou que, du moins, ils pourraient y être forcés. Une fois en Phocide, il se trouvait à portée de la Béotie qui y confine.

  61. 3.95.2

    Il s’embarqua donc à Leucade avec toute son armée, au grand déplaisir des Acarnanes, et suivit la côte jusqu’à Sollium. Les Acarnanes, lorsqu’il leur communiqua son projet, refusèrent de le suivre, piqués de ce qu’il n’avait pas investi Leucade. Demosthènes marcha contre les Étoliens avec le reste de son armée, Céphalléniens, Messéniens, Zacynthiens, et trois cents soldats de marine, tous Athéniens et montés sur les vaisseaux d’Athènes ; car les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. Il partit d’OEnéon dans la Locride. Les Locriens Ozoles de cette contrée étaient alliés des Athéniens et devaient venir le rejoindre, avec toutes leurs forces, dans l’intérieur du pays. Voisins des Étoliens et armés de la même manière, ils paraissaient devoir être d’un grand secours contre un peuple dont ils connaissaient le pays et la tactique militaire.

  62. 3.96.1

    XCVI. Il passa la nuit avec son armée dans l’enceinte sacrée de Jupiter Néméen. (C’est là, dit-on, que fut tué par les gens du pays le poëte Hésiode, auquel un oracle avait prédit qu’il mourrait à Némée.) Au point du jour il se mit en marche pour l’Étolie. La première journée il prit Potidania ; la seconde, Crocylium, et la troisième, Tichium. Il s’arrêta à cette dernière ville et envoya son butin à Eupalium, en Locride : car son intention était, après avoir soumis le reste du pays, de retourner à Naupacte si les Ophioniens ne voulaient pas se rendre, et de revenir ensuite les combattre. Mais les dispositions n’avaient pas été tellement secrètes, qu’elle ne fussent connues des Étoliens au moment même où le projet fut conçu. Quand son armée entra dans le pays, ils vinrent tous à sa rencontre avec des forces considérables : des extrémités mêmes de l’Ophionie, du côté du golfe Maliaque, les Bomiens et les Calliens accoururent en armes.

  63. 3.97.1

    XCVII. Les Messéniens continuaient à donner à Démosthènes les mêmes conseils qu’auparavant : ils lui représentaient que la réduction des Étoliens serait facile, et l’engageaient à marcher au plus vite sur les bourgades et à s’attacher toujours à prendre celles qu’il trouverait sur son chemin, sans attendre que tous les ennemis se fussent réunis contre lui. Il les crut, et, se fiant à fortune qui ne lui avait jamais fait défaut, il n’attendit même pas les secours que devaient lui amener les Locriens, car il manquait surtout de gens de trait armés à la légère. Il marcha contre Égitium et l’emporta d’emblée, les habitants ayant pris la fuite pour aller s’établir sur les hauteurs qui dominent la ville. Égitium est bâtie dans une position élevée, à une distance de quatre-vingts stades de la mer. Mais déjà les Étoliens réunis étaient arrivés au secours d’Égitium ; ils attaquèrent les Athéniens et leurs alliés, se précipitèrent de toutes parts des hauteurs, et les accablèrent de traits. Quand l’armée athénienne avan- çait, ils cédaient le terrain ; si elle reculait, ils revenaient à la charge. Longtemps le combat se continua ainsi, dans ces alternatives d’attaques et de retraites ; et ni dans les unes, ni dans les autres, les Athéniens n’eurent l’avantage.

  64. 3.98.1

    XCVIII. Cependant les Athéniens so maintinrent tant que leurs archers eurent des flèches et purent s’en servir ; car les traits qu’ils lançaient tenaient en respect les Étoliens, légèrement armés. Mais le chef des archers ayant été tué, ceux-ci se dispersèrent ; le reste des troupes, harassé par la répétition continuelle de la même manoeuvre, vivement pressé d’ailleurs par les Étoliens, et accablé d’une grêle de traits, finit par prendre la fuite. Ils tombèrent dans dos ravins sans issue, ou s’égarèrent dans des sentiers inconnus, et furent massacrés ; car leur guide, le Messénien Chro mon, avait été tué. Les Étoliens continuaient à les accabler de traits : bons coureurs et armés à la légère, ils les gagnaient à la course et en tuèrent un grand nombre sur place, au lieu même de la déroute. La plupart se trompèrent de chemin, et s’engagèrent dans une forêt, où les Étoliens les brûlèrent en allumant du feu tout autour. La fuite sous tous ses aspects, la mort sous toutes les formes, tel était le spectacle que présentait l’armée athénienne : ceux qui échappèrent ne purent qu’à grand’peine gagner la côte et oenéon en Locride. Le nombre des mort s fut considérable parmi les alliés ; les Athéniens eux-mêmes perdirent environ cent vingt hoplites, tous à la fleur de l’âge. C’étaient d’excellents soldats qu’Athènes perdit dans cette guerre. L’un des deux généraux, Proclès, y périt également. Les Athéniens, après avoir enlevé leurs morts par une convention avec les Étoliens, retournèrent à Naupacte, et regagnèrent ensuite Athènes sur leurs vaisseaux. Quant à Démosthènes, il resta à Naupacte et dans les environs, craignant la colère des Athéniens après ce qui venait d’arriver.

  65. 3.99.1

    XCIX. Vers la même époque, les Athéniens qui étaient autour de la Sicile cinglèrent vers la Locride : dans une descente ils vainquirent un corps de Locriens venu à leur rencontre, et prirent un poste fortifié situé sur le fleuve Halex.

  66. 3.100.1

    C. Le même été, les Étoliens qui avaient précédemment député à Corinthe et à Lacédémone Tolophus d’Ophionie, Boriade d’Euryte et Tisandre d’Apodotus, obtinrent l’envoi d’une armée, pour agir contre Naupacte qui avait appelé contre eux les Athéniens, Les Lacédémoniens leur expédièrent vers l’automne trois mille hoplites pris parmi les alliés ; cinq cents venaient d’Héraclée de Trachinie, fondée depuis peu. Cette armée était sous le commandement du Spartiate Euryloque, assisté de Macarius et de Ménédéus également de Sparte.

  67. 3.101.1

    CI. L’armée étant réunie à Delphes, Euryloque envoya un héraut aux Locriens Ozoles dont il fallait traverser le pays pour aller à Naapacte, et qu’il voulait d’ailleurs détacher des Athéniens. Parmi les Locriens, ceux d’Amphissa le secondèrent activement, à cause des inquiétudes que leur inspirait la haine des Pho- céens. Ils furent les premiers à donner des otages, et, secondés par la crainte qu’inspirait l’approche de l’armée, ils déteiminèrent les autres à en fournir également ; ils gagnèrent d’abord les Myoniens, leurs voisins (car c’est de ce côté que l’accès de la Locride est le plus difficile) ; ensuite les Olpéens, les Messapiens, les Tritées, les Chaléens, les Tolophoniens, les Hessiens et les OEanthées. Tous ces peuples prirent part à l’expédition. Les Olpéens fournirent des otages, mais ne suivirent pas l’armée ; les Hyéens ne donnèrent d’otages qu’après la prise de leur bourgade, nommée Polis.

  68. 3.102.1

    CII. Lorsque tout fut prêt, Euryloque déposa les otages à Cytinium le Dorique, et s’avança avec son armée contre Naupacte, à travers le pays des Locriens. Chemin faisant, il prit sur ces derniers oenéon et Eupalium qui avaient, refusé de se joindre à lui. Arrivé à Naupacte avec les Étoliens qui déjà l’avaient rejoint, il ravagea le pays et s’empara du faubourg, qui n’était pas fortifié. Ils marchèrent ensuite contre Molycrium, colonie de Corinthe, soumise alors à la domination athénienne, et s’en emparèrent. Mais l’Athénien Démosthènes, qui n’avait pas quitté les environs de Naupacte depuis son désastre d’Étolie, avait pressenti cette expédition. Il craignit pour la ville et alla chez les Acarnanes pour les décider à secourir Naupacte : ceux-ci ne cédèrent qu’avec peine ; car ils n’avaient pas oublié sa retraite de Leucade ; cependant ils embarquèrent mille hoplites qui pénétrèrent dans la place. Ce fut ce qui la sauva ; car l’enceinte étant fort étendue, et la garnison peu nombreuse, il était à craindre qu’elle ne pût résister. Quand Euryloque et les siens surent que ce renfort était entré dans la ville et qu’il n’y avait plus moyen de la forcer, ils se retirèrent ; mais au lieu de rentrer dans le Péloponnèse, ils s’établirent dans l’ancienne Éolie, nommée aujourd’hui Calydon, à Pleuron et aux alentours, ainsi qu’à Proschium en Étolie. lis y avaient été déterminés par une ambassade des Ambraciotes qui leur demandaient de se joindre à eux pour attaquer Argos-Amphilochique, le reste de l’Amphilochie et l’Acarnanie. Ils assuraient que, ces con- trées soumises, l’Épire tout entière entrerait dans l’alliance des Lacédémoniens. Euryloque céda à leurs conseils, il congédia les Étoliens et resta tranquillement dans le pays avec son armée, attendant que les Ambraciotes fissent leur expédition, pour leur prêter main-forte dans l’attaque d’Argos. L’été finit.

  69. 3.103.1

    CIII. L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en Sicile, réunis à leurs alliés grecs et à ceux des Sicules qui, pour se soustraire à l’oppression des Syracusains, avaient abandonné leur alliance et embrassé celle d’Athènes, attaquèrent Inessa, petite place de la Sicile, dont la citadelle était au pouvoir des Syracusains. Mais ils ne purent s’en emparer et se retirèrent. Pendant qu’ils battaient en retraite, les Syracusains sortirent des remparts, dressèrent une embuscade, et tombèrent sur les alliés des Athéniens placés à l’arrière-garde ; ils mirent en déroute une partie de l’armée et tuèrent beaucoup de monde. Après cet échec. Lachès et les Athéniens firent quelques descentes en Locride. Ils défirent sur les bords du Cécinus un corps de trois cents Locriens, qui était venu les attaquer, sous la conduite de Proxénus, fils de Capaton ; puis ils se retirè- rent avec les armes prises sur l’ennemi.

  70. 3.104.1

    CIV. Le même hiver, les Athéniens purifièrent Délos, pour obéir, disait-on, à un oràcle. Elle l’avait déjà été précédemment par le tyran Pisistrate, non pas en entier, mais seulement dans la partie qu’on peut apercevoir du temple. Cette fois, l’île fut purifiée tout entière de la manière suivante : on enleva tous les tombeaux de ceux qui y étaient morts, et il fut ordonné qu’à l’avenir on ne pût rester dans l’île, ni pour mourir ni pour accoucher ; on devait se transporter à Rhénie. Cette dernière île est si peu éloignée de Délos, que Polycrate, tyran de Samos, qui eut quelque temps une puissante marine et domina sur plusieurs des autres îles, consacra à Apollon Délien l’île de Rhénie dont il s’était emparé et la réunit à Délos par une chaîne.

  71. 3.104.2

    Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent pour la première fois les jeux Déliens, qui reviennent tous les cinq ans. Autrefois déjà et à une époque reculée, il y avait eu à Délos un grand concours d’Ioniens et d’habitants des îles voisines. Ils y venaient en pèlerinage avec leurs femmes et leurs enfants, comme aujourd’hui les Ioniens vont à Éphèse ; on donnait des combats gymniques et des concours de musique pour lesquels les villes fournissaient des choeurs. C’est ce qui résulte surtout de ces vers d’Homère dans l’hymne à Apollon :

  72. 3.104.3

    Tantôt c’est Délos que tu aimes habiter, ô Phébus ! C’est là que les Ioniens aux robes traînantes se réunissent en ton honneur, avec leurs enfants et leurs respectables épouses ; C’est là que, par le pugilat, les danses et les chants, ils te charment, lorsqu’ils célèbrent leurs jeux.

  73. 3.104.4

    Que dans ces fêtes il y eût des concours de musique et qu’on y vînt disputer les prix, c’est ce qu’Homère témoigne aussi par ces vers tirés du même hymne. Après avoir célébré le choeur des femmes de Délos, il termine son chant par ce morceau, où il fait aussi mention de lui-même :

  74. 3.104.5

    « Maintenant, salut ! Qu’Apollon vous soit propice ainsi que Diane ! Et vous toutes, adieu ! gardez-moi aussi quelque souvenir dans l’avenir, et lorsque quelque autre malheureux mortel arrivant ici vous dira : « Jeunes filles, quel est, de tous les chantres qui fréquentent ces lieux, celui qui vous est le plus agréable et sait le mieux vous charmer ? — Répondez toutes avec une bienveillante faveur : C’est un aveugle qui habite les âpres rochers de Chio. »

  75. 3.104.6

    Tel est le témoignage d’Homère ; il prouve qu’il y eut autrefois un grand concours et une fête à Délos. Les habitants des îles et les Athéniens continuèrent, par la suite, à envoyer des choeurs et des offrandes sacrées ; quant aux jeux et à la plupart des autres solennités, il est probable qu’ils furent interrompus par les malheurs des temps, jusqu’à l’époque où les Athéniens établirent, comme nous l’avons dit, la fête de Délos et des courses de chevaux, qui n’avaient pas lieu auparavant.

  76. 3.105.1

    CV. Le même hiver, les Ambraciotes, pour accomplir la promesse sur la foi de laquelle Euryloque était resté avec son armée, marchèrent contre Argos-Amphilochique avec trois mille hoplites. Ils entrèrent dans l’Argie, et prirent Olpes, place forte sur une colline, près de la mer. Elle avait été fortifiée autrefois par les Acarnanes, qui en avaient fait le siège de leur tribunal central. Vingt-cinq stades la séparent d’Argos, qui est une ville maritime. Les Acarnanes se partagèrent : une partie se porta au secours d’Argos ; les autres allèrent camper dans un endroit de l’Amphilochie nommé les Fontaines, afin d’observer les Péloponnésiens commandés par Euryloque, de peur qu’à leur insu ils ne se réunissent aux Ambraciotes. Ils envoyèrent aussi prier Démosthènes, celui-là même.qui avait commandé les Athéniens en Étolie, de se mettre à leur tête, et mandèrent les vingt vaisseaux athéniens qui se trouvaient autour du Péloponnèse sous les ordres d’Aristote, fils de Timocrate, et d’Hiérophon, fils d’Antimnestus.

  77. 3.105.2

    Les Ambraciotes qui étaient à Olpes envoyèrent de leur côté à Ambracie demander qu’on vînt en masse à leur secours ; ils craignaient, si les troupes d’Euryloque ne parvenaient pas à traverser les lignes des Acar- nanes, de se trouver ou réduits à combattre seuls, ou compromis s’ils voulaient effectuer leur retraite.

  78. 3.106.1

    CVI. Cependant Euryloque, informé de l’arrivée des Ambraciotes à Olpes, partit de Proschium avec les troupes péloponnésiennes, et marcha en toute hâte à leur secours. Il passa l’Achéloüs, et s’avança à travers l’Acarnanie, alors abandonnée par les troupes qui s’étaient portées au secours d’Argos. Il avait à droite Strates et sa garnison ; à gauche, le reste de l’Acarnanie. Après avoir traversé le territoire des Stratiens, il passa par Phytia, par l’extrémité du pays de Médéon, et ensuite par Limnée. En sortant de l’Acarnanie, il entra chez les Agréens, alliés des Acarnanes. Il prit par le Thyamus, montagne agreste, le franchit, et descendit dans l’Argie. Il était nuit à ce moment. Les Péloponnésiens passèrent inaperçus entre la ville d’Argos et le corps d’observation des Acarnanes campé aux Fontaines, et firent leur jonction avec les Ambraciotes réunis à Olpes.

  79. 3.107.1

    CVII. La jonction opérée, ils se portèrent, quand le jour fut venu, au lieu nommé Métropolis, et y campèrent.

  80. 3.107.2

    Les Athéniens arrivèrent peu après, avec leurs vingt vaisseaux, au golfe d’Ambracie pour secourir les Argiens. Démosthènes arriva de son côté avec deux cents hoplites messéniens et soixante archers athéniens. La flotte mit à l’ancre devant la colline où s’élève Olpes. Les Acarnanes et quelques Amphiloquiens (car la plus grande partie était interceptée par les Ambraciotes) étaient déjà réunis à Argos, et se préparaient à combattre l’ennemi. Toutes les troupes confédérées choisirent, indépendamment de leurs propres généraux, Démosthènes pour les commander en chef. Il les conduisit près d’Olpes, et y établit son camp : un ravin profond séparait les deux armées.

  81. 3.107.3

    Pendant cinq jours on resta en repos, et le sixième on se mit de part et d’autre en ordre de combat. Comme l’armée péloponnésienne était plus nombreuse et débordait la ligne de bataille, Démosthènes, craignant d’être enveloppé, mit en embuscade dans un chemin creux masqué par des buissons, des hoplites et des troupes légères, au nombre de quatre cents hommes en tout. Ils avaient ordre de se lever, l’ac- tion une fois engagée, et de prendre à dos les ennemis du côté où ils auraient l’avantage du nombre. Les préparatifs terminés de part et d’autre, on en vint aux mains. Démosthènes occupait l’aile droite avec les Messéniens et quelques Athéniens. Les Acarnanes, rangés en corps séparés, formaient le reste de la ligne, avec ceux des Amphiloquiens armés de javelots qui assistaient au combat. Les Péloponnésiens et les Ambraciotes étaient mêlés ensemble, à l’exception des Mantinéens, qui formaient un corps séparé et s’étendaient surtout vers la gauche, sans occuper cependant l’extrémité de l’aile ; Euryloque s’y était placé avec ses troupes, pour faire face aux Messéniens et à Démosthènes.

  82. 3.108.1

    CVIII. Déjà l’action était engagée et les Péloponnésiens, débordant l’aile droite de l’ennemi, commençaient à l’envelopper, lorsque les Acarnanes sortirent de leur embuscade, tombèrent sur eux, et les mirent en déroute. Leur trouble fut tel, qu’ils ne résistèrent pas au premier choc, et entraînèrent dans leur panique le reste des troupes avec eux ; car, quand on vit en déroute le corps d’Euryloque, le plus solide de l’armée, la terreur n’en fut que plus grande. Ce furent les Messéniens, placés à cette aile sous les ordres de Démosthènes, qui contribuèrent surtout au succès de l’action.

  83. 3.108.2

    Cependant les Ambraciotes et les troupes de l’aile droite eurent l’avantage de leur côté, et poursuivirent l’ennemi vers Argos ; car ce sont les hommes les plus belliqueux de ces contrées. Mais quand, à leur retour, ils virent la défaite de la plus grande partie de l’armée, vivement pressés eux-mêmes par les autres Acarnanes, ils se rabattirent sur Olpes, et n’échappèrent qu’avec peine. Beaucoup périrent en se précipitant confusément et sans aucun ordre vers cette place ; pourtant les Mantinéens opérèrent leur retraite en meilleur ordre que fout le reste de l’armée. Le combat finit vers le soir.

  84. 3.109.1

    CIX. Le lendemain, Ménédée remplaça dans le commandement Euryloque et Macarius, qui avaient été tués. Embarrassé après un aussi grand désastre, il ne voyait aucun moyen ni de soutenir un siège en gardant ses positions, puisqu’il était coupé par terre et bloqué sur mer par la flotte athénienne, ni de s’échapper par une retraite ; il fit donc des ouvertures à Démosthènes et aux généraux des Acarnanes pour obtenir un accommodement, avec la permission de se retirer et d’enlever ses morts, ils lui accordèrent cette dernière demande, dressèrent eux-mêmes un trophée, et enlevèrent leurs propres morts au nombre de trois cents. Quant à la retraite, ils firent ouvertement à tous les ennemis un refus formel ; mais, en secret, Démosthènes, de l’aveu des généraux acarnanes ses collègues, permit auxMantinéens, à Ménédée et aux autres chefs dea Péloponnésiens, ainsi qu’aux plus marquants de la nation, de se retirer au plus vite. Son but était d’ïsoler les Ambraciotes et la foule des mercenaires étrangers ; mais, par-dessus tout, il visait à rendre suspects aux Grecs de cette contrée les Lacédémoniens et les Péloponnésiens, comme des traîtres qui n’avaient songé qu’à leur propre intérêt. Ils enlevèrent leurs morts, qu’ils ensevelirent à la hâte et au hasard. Ceux qui avaient obtenu l’autorisation de se retirer prirent secrètement leurs mesures.

  85. 3.110.1

    CX. Cependant on vint annoncer à Démothènes et aux Acarnanes que les Ambraciotes de la ville, sur le premier message qui leur avait été envoyé d’Olpes, venaient en masse au secours des leurs, et qu’ils s’avançaient par le pays des Amphiloques, sans rien savoir de ce qui s’était passé, afin d’opérer leur jonction à Olpes. Il envoya sur-le-champ une partie de son armée préparer des èmbuscades sur la route et occuper à l’avance les positions les plus fortes. Lui-même se tint prêt à marcher avec le reste.

  86. 3.111.1

    CXI. Pendant ce temps, les Mantinéens et tous ceux qui étaient compris dans la convention sortirent du camp sans bruit, et par petites troupes, sous prétexte d’aller ramasser des légumes et des broussailles. Ils affectaient même d’en recueillir en effet ; mais, une fois éloignés d’Olpes, ils se retirèrent précipitamment Dès que les Ambraciotes et les autres troupes qui se trouvaient acculées sur ce point s’aperçurent de leur départ, ils s’élancèrent à leur tour, et se mirent à courir pour les rejoindre. Au premier moment, les Acarnanes crurent que tous se sauvaient au même titre et sans convention. Ils se mirent à la poursuite des Péloponnésiens, et comme quelques-uns de leurs généraux vou- laient les arrêter en leur disant que la retraite avait lieu par suite d’un accord, il y en eut qui les frappèrent euxmêmes à coups de javelots, persuadés qu’ils trahissaient. Cependant on laissa ensuite passer les Mantinéens et les Péloponnésiens, mais les Ambraciotes étaient massacrés. De nombreuses contestations s’élevaient, et l’embarras était grand pour savoir qui était d’Ambracie ou du Péloponnèse. On en tua environ deux cents ; les autres se réfugièrent dans l’Agraïde, pays limitrophe, et furent bien reçus par Salynthius, roi des Agréens, qui était leur ami.

  87. 3.112.1

    CXII. Les Ambraciotes de la ville arrivèrent à Idomène ; on appelle ainsi deux collines élevées. La plus considérable des deux avait été occupée de nuit par les soldats que Démosthènes avait envoyés en avant : ceux-ci avaient prévenu l’ennemi et s’y étaient installés à son insu. Les Ambraciotes, de leur côté, étaient montés les premiers sur la plus petite, et y bivaquèrent. Démosthènes se mit en marche dès le soir, aussitôt après le repas, avec le reste de son armée. Il en prit avec lui la moitié pour occuper les passages ; l’autre moitié s’avança vers les montagnes de l’Amphiloquie. Au point du jour, il fondit sur les Ambraciotes encore couchés, et tellement éloignés de pressentir l’événement, qu’ils crurent au contraire à l’arrivée des leurs. En effet, Démosthènes avait, à dessein, placé aux premiers rangs les Messéniens, et leur avait ordonné d’adresser la parole à l’ennemi en se servant de l’idiome dorique, afin d’entretenir la sécurité des gardes avancées. D’ailleurs, il faisait encore nuit, et l’on ne pouvait se reconnaître à la vue ; aussi, à peine fut-il tombé sur leur armée qu’il la mit en fuite. Un grand nombre fut tué sur place ; le reste s’enfuit précipitamment à travers les montagnes. Mais les chemins étaient interceptés ; les Amphiloquiens d’ailleurs connaissaient le pays, qui était le leur, et ils avaient contre les hoplites l’avantage d’être légèrement armés ; les Ambraciotes, au contraire, faute de connaître les lieux, ne savaient où se tourner : ils tombaient dans les ravins, donnaient dans les embuscades dressées à l’avance, et y trouvaient la mort. La déroute était partout ; quelques-uns même, à bout de moyens, se dirigent vers la mer, qui n’est pas fort éloignée ; ils aperçoivent la flotte athénienne, qui, par hasard, rasait la côte au moment même de l’action, et se précipitent à la nage pour la rejoindre, aimant mieux, sous l’impression de la terreur, mourir, s’il le faut, de la main de ceux qui sont dans les vaisseaux, que sous les coups des barbares Amphiloquiens, leurs plus cruels ennemis. Tel fut le désastre des Ambraciotes ; ils étaient venus en grand nombre, et bien peu rentrèrent sains et saufs dans leur ville. Les Acarnanes, après avoir dépouillé les morts et dressé des trophées, retournèrent àArgos.

  88. 3.113.1

    CXIII. Le lendemain, arriva près d’eux un héraut, de la part de ceux des Ambraciotes qui, d’Olpes, s’étaient réfugiés chez les Agréens. Il venait réclamer les corps de ceux qui avaient été tués après le premier combat, lorsque, sans être compris dans la convention, ils étaient sortis avec les Mantinéens et ceux que couvrait le traité. Le héraut, à l’aspect des armes prises sur les Ambraciotes de la ville, s’étonna d’en voir un si grand nombre ; car il ignorait le dernier désastre et pensait que c’étaient celles de ses compagnons. Quelqu’un lui demanda ce qui l’étonnait et combien ils avaient perdu de monde ; celui qui fai- sait cette question croyait, de son côté, que le héraut venait de la part de ceux d’Idomène. — Deux cents en tout, répondit celui-ci. — Mais, reprit celui qui l’interrogeait, ce ne sont pas là, ce semble, les armes de deux cents hommes, mais de plus de mille. — Alors, dit à son tour le héraut, ce ne sont pas les armes de ceux qui ont combattu avec nous. — Ce sont elles, reprit l’autre, si c’est vous qui avez combattu hier à Idomène. — Hier nous n’avons combattu contre personne, mais bien avant-hier dans notre retraite. — Et nous, c’est hier que nous avons combattu contre ceux-ci, qui étaient venus de la ville d’Ambracie au secours des leurs. A ces mots, le héraut comprit que le secours venu de la ville avait été défait ; il éclata en gémisse- ments, et, atterré par l’immensité de ce désastre, il se retira aussitôt sans remplir sa mission ni réclamer les morts. Ce fut, en effet, dans tout le cours de cette guerre, la plus grande catastrophe qu’une ville grecque ait éprouvée en aussi peu de jours. Je n’ai pas relaté le nombre des morts, parce que ce qu’on en rapporte n’est pas croyable, eu égard à l’importance de la ville. Ce que je sais, c’est que si les Acarnanes et les Amphiloquiens eussent voulu s’emparer de la ville, conformément à l’avis des Athéniens et de Démosthènes, ils pouvaient la prendre d’emblée ; mais ils craignaient alors que les Athéniens, maîtres de cette ville, ne devinssent pour eux des voisins trop incommodes.

  89. 3.114.1

    CXIV. On assigna ensuite le tiers des dépouilles aux Athéniens ; le reste fut partagé entre les villes alliées. Mais la part des Athéniens fut prise en mer ; les trois cents armures complètes qu’on voit aujour- d’hui déposées dans les temples de l’Attique avaient été réservées à Démosthènes, qui les rapporta lui-même sur son navire. Cette dernière affaire réparait son désastre d’Étolie, et il put revenir avec plus de sécurité. Les Athéniens des vingt vaisseaux retournèrent de leur côté à Naupacte.

  90. 3.114.2

    Après le départ des Athéniens et de Démosthènes, les Acarnanes et les Amphiloqniens firent, avec les Ambraciotes et les Péloponnésiens réfugiés chez Salyn thius et les Agréens, un accommodement qui les autorisait à sortir d’OEniades, où ils avaient passé en quittant Salynthius. Ils conclurent aussi pour l’avenir un traité d’alliance de cent années avec les Ambraciotes ; les conditions étaient que les Ambraciotes ne porteraient pas les armes avec les Acarnanes contre les Péloponnésiens, ni les Acarnanes avec les Ambraciotes contre les Athéniens ; qu’ils se prêteraient un mutuel appui pour la défense de leur territoire ; que les Ambraciotes rendraient toutes les places et les otages amphiloquiens qu’ils avaient en leur possession ; enfin qu’ils ne donneraient pas de secours à Anactorium, place ennemie des Acarnanes. Ce traité mit fin à la guerre. Les Corinthiens envoyèrent ensuite à Arnbracie une garnison de trois cents hoplites, sous le commandement de Xénoclidas, fils d’Euthyclès. Ils prirent leur route par l’Épire, et n’arrivèrent qu’avec peine à leur destination. Telle fut l’issue des affaires d’Ambracie.

  91. 3.115.1

    CXV. Les Athéniens qui étaient en Sicile firent, le même hiver, une descente sur les côtes d’Himéra, de concert avec les Siciliens de l’intérieur, qui envahirent les frontières des Himériens du côté opposé. Ils attaquèrent aussi les îles Éoliennes. A leur retour, ils trou- vèrent à Rhégium Pythodore, fils d’Isolochus, général athénien, nommé, en remplacement de Lachès, au commandement de la flotte. Les alliés de Sicile s’étaient rendus auprès des Athéniens, et avaient obtenu un secours plus considérable en vaisseaux, car les Syracusains, étant maîtres du pays, s’indignaient de ce qu’un petit nombre de vaisseaux leur fermât la mer, et se préparaient, en rassemblant leur flotte, à mettre un terme à cet état de choses. Les Athéniens équi- pèrent donc quarante vaisseaux pour les envoyer en Sicile ; ils voyaient là un moyen d’en finir plus vite avec cette guerre, et une occasion d’exercer leur marine. L’un des généraux, Pythodore, fut envoyé en avant avec un petit nombre de vaisseaux ; les deux autres, Sophocle, fils de Sostratidès, et Eurymédon, fils de Thuclès, devaient le suivre avec le gros de la flotte, Pythodore, lorsqu’il eut pris le commandement des vaisseaux de Lachès, s’embarqua vers la fin de l’hiver pour attaquer la forteresse des Locriens, déjà prise auparavant par Lachès ; mais il fut battu par les Locriens, et s’en retourna.

  92. 3.116.1

    CXVI. Dans le même printemps, un torrent de feu coula de l’Etna, phénomène qui s’était déjà produit précédemment. Il ravagea une partie du territoire des Catanéens qui habitent au pied de l’Etna, la plus haute montagne de la Sicile. On dit que cette éruption eut lieu cinquante ans après la précédente, et qu’il y en eut trois en tout depuis que la Sicile est habitée par les Grecs. Tels sont les événements de cet hiver ; avec lui finit la sixième année de cette guerre, dont Thucydide a écrit l’histoire.

  93. 4.1.1

    L’été suivant, vers le temps où le blé commence à monter, dix vaisseaux de Syracuse et autant de Locres firent voile pour Messène de Sicile, sur l’invitation dos habitants eux-mêmes. Ils l’occupèrent, et Messène se détacha des Athéniens. Ce qui détermina surtout les Syracusains à cette entreprise, fut la considération que cette place est une des clefs de la Sicile, et la crainte que les Athéniens ne la prissent un jour pour base, afin de les attaquer avec des forces supérieures. Les Locriens, de leur côté, étaient poussés par leur haine contre Rhégium qu’ils voulaient attaquer par terre et par mer. Aussi envahirent-ils en même temps, avec toute leur armée, le territoire des Rhégiens, afin de les empêcher de secourir Messène ; ils y étaient d’ailleurs excités par les bannis de Rhégium qu’ils avaient auprès deux ; car cette ville, en proie depuis longtemps aux séditions, était alors dans l’impossibilité de repousser les Locriens ; et ceux-ci n’en étaient que plus ardents à l’attaquer. Leur armée de terre, après avoir ravagé le pays, s’en retourna ; la flotte resta à garder Messène. D’autres vaisseaux qu’ils équipèrent devaient venir y stationner également et en faire le centre de leurs opérations.

  94. 4.2.1

    II. Vers la même époque du printemps, avant la maturité des blés, les Péloponnésiens et leurs alliés envahirent l’Attique, sous le commandement d’Agis, fils d’Archidamus, roi des Lacédémoniens. Ils y campèrent, et ravagèrent le pays.

  95. 4.2.2

    Les Athéniens, de leur côté, envoyèrent en Sicile les quarante vaisseaux qu’ils avaient préparés, avec les deux généraux restés en arrière, Eurymédon et Sophocle ; Pythodore, le troisième, les avait précédés en Sicile. Ils avaient ordre de protéger, en passant devant Corcyre, les habitants de la ville contre les brigandages de la faction réfugiée sur la montagne. Les Péloponnésiens avaient aussi envoyé sur le même point soixante vaisseaux au secours des Corcyréens de la montagne ; et, comme la famine se faisait grandement sentir dans la ville, ils espéraient y établir aisément leur autorité.

  96. 4.2.3

    Démostbènes, simple particulier depuis son retour de l’Acarnanie, avait été autorisé, sur sa demande, à disposer, s’il le voulait, de la flotte athénienne, pendant la traversée en vue du Péloponnèse.

  97. 4.3.1

    III. Les Athéniens naviguaient sur les côtes de la Laconie, lorsqu’ils apprirent que les vaisseaux péloponnésiens étaient déjà à Corcyre. Eurymédon et Sophocle avaient hâte de s’y rendre ; mais Démosthènes voulait qu’on abordât d’abord à Pylos pour y faire les travaux nécessaires, et reprendre ensuite la mer. Comme les deux généraux repoussaient cet avis, une tempête survint qui poussa la flotte droit à Pylos. Démosthènes demanda alors qu’on établît immédiatement sur ce point une enceinte fortifiée. C’était dans ce but, disait-il, qu’il avait pris part à l’expédition ; il fit voir qu’il y avait en abondance du bois et des pierres, que le lieu était fortifié par la nature et désert ainsi que les environs, à une grande distance. Car Pylos, éloignée de Sparte de quatre cents stades, est située dans la contrée qui fut autrefois la Messénie et que les Lacédémoniens appellent Coryphasium. On lui répondit qu’il ne manquait pas, dans le Péloponnèse, de promontoires déserts, dont il pouvait s’emparer s’il voulait constituer la république en dépenses. Démos- thènes pensait, au contraire, que cet emplacement présentait des avantages tout particuliers. Outre qu’il s’y trouvait un port, les Messéniens, en communauté d’origine avec les anciens habitants et parlant la même langue que les Lacédémoniens, pourraient de là faire beaucoup de mal à l’ennemi, en même temps qu’ils seraient de fidèles gardiens de la place.

  98. 4.4.1

    IV. N’ayant pu persuader ni les généraux ni les soldais, quoiqu’il eût ensuite communiqué son dessein aux taxiarques eux-mêmes, il resta tranquille. Mais, comme la mer n’était pas navigable, les soldats inoccupés conçurent d’eux-mêmes la pensée d’élever une enceinte et de fortifier la place. Ils mirent la main à l’oeuvre et, faute d’outils pour tailler les pierres, ils les choisissaient et plaçaient chacune d’elles là où elle pouvait s’adapter. S’ils avaient besoin de mortier, à défaut d’auges ils le portaient sur leur dos, en se courbant, pour le maintenir autant que possible, et en croisant les mains derrière le dos, pour l’empêcher de tomber. Ils s’empressaient et mettaient tout en oeuvre pour prévenir les Lacédémoniens, et fortifier les points les plus accessibles avant d’être attaqués par eux. Du reste, la plus grande partie de la position se trouvait naturellement fortifiée et n’avait pas besoin de murailles.

  99. 4.5.1

    V. Les Lacédémoniens étaient alors à célébrer une fête. Quand ils apprirent cette nouvelle, ils s’en inquiétèrent peu, persuadés que l’ennemi ne tiendrait pas à leur approche, ou que, du moins, ils emporteraient aisément la place de vive force. Ils étaient d’ail- leurs retenus par cette considération que leur armée n’était pas encore de retour de l’Attique.

  100. 4.5.2

    Les Athéniens, après avoir fortifié en six jours le côté du continent et les autres parties de la place qui en avaient le plus besoin, laissèrent Démosthènes avec cinq vaisseaux pour la garder, et se hâtèrent de faire voile avec le reste de la flotte pour Corcyre et la Sicile.

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