Ancient Textssearch the texts themselves, not just their titles

← All works

Histoire de la Guerre du Péloponnèse

Perseus Greek · Perseus Greek · 1,303 sections

  1. 2.10.1

    X. Les Lacédémoniens, après l’affaire de Platée, envoyèrent aussitôt dans toutes les directions prévenir leurs alliés, soit du Péloponnèse, soit du dehors, de préparer leurs forces et de faire toutes les dispositions nécessaires pour une expédition hors du pays, annonçant qu’on allait envahir l’Attique. Lorsque tout fut prêt, au temps marqué, les confédérés se rendirent à l’isthme, et chaque ville y envoya les deux tiers de son contingent. Dès que toutes les forces furent réunies, Archidamus, roi des Lacédémoniens, qui commandait l’armée d’invasion, ayant convoqué les généraux de toutes les villes, ainsi que les hommes du plus haut rang et les plus considérables, leur parla ainsi :

  2. 2.11.1

    XI. « Lacédémoniens et alliés, nos pères aussi ont fait de nombreuses expéditions, soit dans le Péloponnèse, soit au dehors, et les plus âgés d’entre nous ne sont pas sans expérience de la guerre ; jamais cependant nous ne sommes entrés en campagne avec un plus formidable appareil ; mais, si nous sommes nombreux et pleins de bravoure, la ville contre laquelle nous marchons a aussi une très grande puissance. Il est donc juste que nous ne nous montrions ni inférieurs à nos ancêtres, ni au-dessous de notre propre gloire. Songez que cette entreprise tient en suspens toute la Grèce attentive. Toutes les pensées sont fixées sur nous, et chacun, en haine des Athéniens, fait des voeux ardents pour nos succès. Il ne faut pas, toutefois, dans la pensée que nous marchons en nombre et qu’il est peu à craindre que l’ennemi ose se mesurer avec nous, avancer, pour cela, avec moins de prudence et de précaution : généraux et soldats de chaque ville, chacun de son côté doit, au contraire, s’attendre toujours à tomber en quelque péril ; car l’imprévu règne à la guerre, et le plus souvent il ne faut qu’un fait sans importance, un corps qui se laisse entraîner, pour amener une action. Bien des fois une armée plus faible, grâce à une prudente défiance, a lutté avec avantage contre des troupes plus nombreuses, mais trop confiantes, et dès lors mal préparées. Il faut, en pays ennemi, marcher avec la confiance au fond du coeur, mais n’agir en réalité qu’avec défiance, et être toujours prêt. Alors on n’a pas moins de sécurité contre les entreprises de l’ennemi que d’intrépidité pour l’attaque. Quant à nous, nous marchons contre une ville qui, bien loin d’être incapable de se défendre, a au contraire d’abondantes ressources de tout genre. Les Athéniens n’ont fait, jusqu’à présent, aucun mouvement, parce que nous ne sommes pas encore sur leur territoire ; mais nous devons tenir pour certain qu’ils viendront nous combattre dès qu’ils nous verront porter sur leurs biens le ravage et la dévastation, car il n’est personne qui ne se sente transporté de colère en présence de désastres actuels, inaccoutumés, accomplis sous ses yeux ; moins on réfléchit alors, et plus on montre d’emportement dans l’action. C’est ce qui vraisemblablement arrivera aux Athéniens, plus encore qu’à personne, eux qui prétendent commander aux autres, et qui sont plus accoutumés à aller porter le ravage chez leurs voisins qu’à le voir porter chez eux.

  3. 2.11.2

    « Puisque nous allons combattre une aussi puissante république, dans une entreprise qui doit couvrir de gloire et nos ancêtres et nous-mêmes, marchez où l’on vous conduira, dans la bonne et la mauvaise fortune, suivant les événements ; mettez au-dessus de tout la discipline et la vigilance, et obéissez vivement au commandement ; car rien n’est plus beau, rien n’offre plus de garanties de sécurité que des masses disciplinées et agissant comme un seul homme. »

  4. 2.12.1

    XII. Après ces paroles, Archidamus congédia l’assemblée. Il envoya d’abord à Athènes le Spartiate Mélésippus, fils de Diacritus, afin de savoir si les Athéniens, voyant l’armée déjà en marche, seraient plus traitables. Mais ils ne l’admirent ni à l’assemblée, ni même dans la ville. Conformément à l’avis de Périclès, ils avaient précédemment décidé de ne recevoir ni héraut, ni députés, du moment où les Lacédémoniens seraient en campagne. Ils le renvoyèrent donc sans l’entendre, et lui signifièrent d’être hors des frontières le jour même, ajoutant que les Lacédémoniens devaient d’abord rentrer chez eux, et alors seulement envoyer des ambassadeurs, s’ils voulaient présenter quelque réclamation. On fit accompagner Mélésippus , pour qu’il ne communiquât avec personne ; arrivé à la frontière et sur le point de quitter ses conducteurs, il ne prononça que ces paroles : « Ce jour sera pour les Grecs le commencement de grands malheurs ; » puis il continua sa route.

  5. 2.12.2

    Lorsqu’il fut de retour, Archidamus, voyant que les Athéniens ne feraient aucune concession, se décida à lever le camp et à marcher vers l’Attique. Les Béotiens, qui avaient fourni aux Lacédémoniens, pour l’expédition commune, leur contingent en cavalerie, entrèrent avec le reste de leurs forces sur le territoire de Platée et le ravagèrent.

  6. 2.13.1

    XIII. Les Péloponnésiens, rassemblés sur l’isthme, venaient de se mettre en marche et n’avaient pas encore pénétré dans l’Attique. Périclès, qui commandait les Athéniens avec neuf autres généraux, étant uni à Archidamus par les liens de l’hospitalité, soupçonna, lorsqu’il vit que l'invasion allait avoir lieu, qu’Archidamus pourrait bien épargner et préserver du ravage la plus grande partie de ses terres, soit par un sentiment personnel de bienveillance, soit que les Lacédémoniens lui en eussent donné l’ordre afin de rendre Périclès sus- pect, comme ils avaient déjà cherché à le compromettre en demandant l’expulsion des sacriléges. Pour prévenir tout soupçon, il déclara aux Athéniens, dans l’assemblée, qu’Archidamus était son hôte, mais qu’il ne pouvait en résulter aucun préjudice pour la république ; que si les ennemis ne ravageaient pas ses terres et ses maisons de campagne, comme celles des autres, il en faisait l’abandon à l’État ; qu’il ne devait par conséquent y avoir là aucun motif de soupçon contre lui. En même temps il insista, en vue des circonstances présentes, sur les conseils qu'il leur avait donnés précédemment : se préparer à la guerre ; transporter à Athènes ce qui était à la campagne ; ne pas sortir pour combattre ; s’enfermer, au contraire, dans la ville et la garder ; mettre en état la flotte qui faisait leur force ; enfin, avoir toujours les alliés sous leur main ; car, disait-il, c’est d’eux que dépend la puissance de la république, grâce au tribut qu’ils payent, et, à la guerre, c’est la prudence et l’abondance d’argent qui, en général, assurent la supériorité. Comme motif de confiance, il leur dit que le tribut payé à la république par les alliés s’élevait en moyenne à six cents ta- lents, sans compter (es autres revenus, et qu’il restait encore actuellement à l’acropole six mille talents d’argent monnayé. (Le maximum avait été de neuf mille sept cents talents, dont une partie avait été employée aux propylées de l’acropole, à d’autres constructions et au siége de Potidée.) Il ne comprenait pas dans cette somme l’or et l’argent non monnayés, résultant des offrandes privées et publiques, les vases sacrés affectés aux cérémonies et aux jeux, les dépouilles des Mèdes, et d’autres richesses du même genre qui n’allaient pas à moins de cinq cents talents. Il énuméra aussi les richesses des autres temples, qui étaient assez considérables, et dont ils pourraient se servir, y compris même les ornements d’or qui couvraient la statue de la déesse, si toutes les autres ressources faisaient défaut. Il établit qu’il y avait là quarante talents pesant d’or pur, et que la totalité pouvait se détacher. Cependant il ajoutait que, si l’on en faisait usage pour le salut public, il faudrait plus tard le remplacer par un poids égal.

  7. 2.13.2

    Après les motifs de confiance tirés de leurs richesses, il passa à l’énumération des troupes : il y avait treize mille hoplites, non compris seize mille hommes dans les forts ou à la garde des murs. Car tel était à l’origine, lors de l'invasion des ennemis, le nombre des hommes préposés à la garde ; ces derniers hoplites étaient des vieillards, des jeunes gens, ou des métèques. L’étendue du mur de Phalère jusqu’à l’enceinte de la ville était de trente-cinq stades, et la partie gardée de cette dernière enceinte, de quarante-trois ; une portion n’était pas gardée, celle qui s’étend entre le long mur et la muraille de Phalère. Les longs murs , jusqu'au Pirée, avaient quarante stades ; on ne gardait que le mur extérieur. Enfin, l’enceinte du Pirée, y compris Munychie, formait en tout soixante stades ; la moitié seulement était gardée. Périclès établit aussi qu’il y avait douze cents cavaliers, en comptant les archers à cheval, seize cents archers à pied, et trois cents trirèmes en état de tenir la mer.

  8. 2.13.3

    Telles étaient les ressources des Athéniens, — et le reste en proportion, — à l’époque où les Péloponnésiens se disposèrent à envahir l’Attique et où la guerre fut déclarée. Périclès ajouta encore d’autres réflexions, suivant sa coutume, pour leur prouver qu’ils auraient l'avantage dans la guerre.

  9. 2.14.1

    XIV. Les Athéniens, persuadés par ses discours, transportèrent à la ville leurs enfants, leurs femmes, et tous les objets à leur usage qui garnissaient les habitations. Ils enlevèrent jusqu'à la charpente des maisons. Les troupeaux et les bêtes de somme furent envoyés en Eubée et dans les îles adjacentes. C’était pour eux une dure nécessité que ce déplacement, la plupart ayant toujours été habitués à vivre à la campagne.

  10. 2.15.1

    XV. Depuis les temps les plus reculés, cet usage avait prévalu surtout chez les Athéniens. Sous Cécrops et les premiers rois, jusqu’à Thésée, les habitants de l’Attique étaient disséminés dans des bourgades, qui avaient chacune leurs prytanées et leurs archontes. Lorsqu’il n’y avait aucun danger à redouter, on ne se réunissait pas auprès du roi pour délibérer en commun : chaque bourgade se gouvernait et délibérait à part. On allait même quelquefois jusqu’à faire la guerre au roi ; par exemple, les Éleusiniens, qui s’u- nirent avec Eumolpus, pour combattre Érechtée. Tout changea sous le règne de Thésée : ce prince, qui joignit la puissance à la sagesse, donna au pays une plus forte organisation, et, en particulier, abolit les conseils et les magistratures des bourgades ; il établit un seul conseil, un seul prytanée, dans la ville actuelle, y rassembla tous les citoyens et les contraignit à habiter exclusivement cette ville, tout en laissant chacun administrer ses biens comme auparavant. Tout venant dès lors aboutir à Athènes, elle avait déjà pris un rapide accroissement lorsque Thésée la transmit à ses successeurs. C’est à cette époque que fut établie à Athènes, en l’honneur de la déesse, la fête publique appelée Xynoecia qui se célèbre encore aujourd’hui. Jusque-là, la ville ne consistait que dans l’acropole actuelle , et dans la partie située au-dessous, tout à fait au midi. Ce qui le prouve, c’est que les temples de plusieurs autres divinités sont dans l’enceinte de l’acropole et que ceux mêmes placés en dehors sont bâtis dans cette partie de la ville : ainsi les temples de Jupiter Olympien, d’Apollon Pythien, de la Terre, et de Bacchus Limnéen, en l’honneur duquel on célèbre les antiques Bacchanales le douze du mois Anthestérion, fête encore en usage aujourd’hui chez les loniens, descendants des Athéniens. D’autres temples anciens sont encore bàtis dans ce quartier. La fontaine appelée aujourd’hui les Neuf Canaux, par suite de la disposition que lui donnèrent les tyrans, et jadis Callirhoé, lorsqu’elle coulait à découvert, est à peu de distance ; on se servait de ses eaux pour les usages les plus solennels ; et c’est de l’antiquité que vient la coutume, encore en vigueur aujourd’hui, d’y puiser pour les cérémonies qui précèdent le mariage et d’autres usages religieux. Enfin, c’est parce que l’acropole fut le plus anciennement habitée qu’aujourd’hui encore les Athéniens l’appellent la ville.

  11. 2.16.1

    XVI. Ainsi les Athéniens vécurent longtemps à la campagne, disséminés et indépendants. Lors même qu’ils furent réunis, la plupart d'entre eux, par habitude, continuèrent à rester aux champs ; leurs successeurs y restèrent, à leur exemple, et y vécurent en famille ; et cela jusqu’à la guerre actuelle. Aussi n’étaitce pas sans peine qu’ils abandonnaient leurs demeures ; il y avait si peu de temps d'ailleurs qu’ils s’y étaient réinstallés après la guerre médique ! Il leur était douloureux et cruel de quitter des lieux sacrés, des habitations où ils avaient conservé les moeurs antiques, et que l’habitude leur avait fait de tous temps considérer comme une patrie. Il leur fallait changer de genre de vie, et ce n'était rien moins pour chacun d’eux qu’un exil loin de la ville natale.

  12. 2.17.1

    XVII. Arrivés dans Athènes, peu d’entre eux y avaient des habitations ; quelques-uns trouvèrent un refuge chez des amis ou des parents ; la plupart s’établirent dans les lieux inhabités, dans les temples, les chapelles des héros, partout enfin, excepté à l’acropole, à l'Éleusinium et dans quelques autres édifices solidement fermés. Il n'y eut pas jusqu'au lieu appelé Pélas- gicon, au-dessous de l'acropole, qui ne fût occupé, vu l'urgence du moment ; et cependant ce lieu était maudit ; il était défendu de l’habiter, et la fin d’un vers de la pythie l’interdisait en ces termes : « Il vaut mieux que le Pélasgicon soit désert. » Du reste, l’oracle me paraît s’être accompli en sens inverse de ce qu'on attendait : car ce n’est pas parce qu’on profana ce lieu en l’habitant que tant de maux fondirent sur la ville ; mais ce fut la guerre qui contraignit à l’habiter, et c’était la guerre que l’oracle avait eu en vue, sans la nommer, lorsqu’il prévoyait qu’il ne serait pas bon que ce lieu fût occupé. Beaucoup s’installèrent aussi dans les tours des murailles ; chacun enfin comme il put ; car la ville ne pouvait contenir tous ceux qui y accouraient. On se partagea aussi, mais plus tard, les longs murs et on s’y établit, ainsi que dans la plus grande partie du Pirée.

  13. 2.17.2

    En même temps les Athéniens préparaient leurs armements ; ils rassemblaient leurs alliés et équipaient une flotte de cent vaisseaux destinée à agir contre le Péloponnèse. Ils en étaient là de leurs pré- paratifs.

  14. 2.18.1

    XVIII. L’armée des Péloponnésiens s’avançait ; la première ville de l’Attique qu’ils rencontrèrent fut oenoé, qui devait servir de base à l’armée d’invasion. Après avoir assis leur camp, ils se disposèrent à battre les remparts avec des machines et à faire un siége en règle. Car oenoé, située sur les confins de l’Attique et de la Béotie, était fortifiée et servait de place forte en temps de guerre. Les Lacédémoniens préparèrent donc leurs moyens d’attaque et perdirent ainsi un temps précieux autour de cette place. Ce ne fut pas là un des moindres griefs contre Archidamus ; on trouvait qu’il avait montré de la mollesse à réunir les alliés, lorsqu’il s’agissait de décider la guerre et qu’il s’était montré favorable aux Athéniens en ne conseillant pas de la commencer incontinent. Depuis le rassemblement des troupes, son séjour prolongé sur l’isthme, la lenteur de la marche, et surtout le temps perdu devant oenoé, excitaient les rumeurs. Car les Athéniens avaient profité de ce délai pour tout rentrer dans la ville ; et il était présumable au contraire que, sans ces temporisations, les Lacédémoniens, en s’avançant vivement, auraient trouvé tout dehors. Tel était le mécontentement de l’armée, pendant qu’Archidamus séjournait devant oenoé. Quant à lui, il temporisait dans l’espoir, disait-on, que les Athéniens pourraient faire quelques concessions tant que leur territoire ne serait pas entamé et qu’ils redouteraient d’y voir, sous leurs yeux, porter le ravage.

  15. 2.19.1

    XIX. Cependant, après avoir inutilement attaqué oenoé et tout mis en oeuvre sans pouvoir s’en rendre maîtres, sans même que les Athéniens fissent faire de propositions, les Lacédémoniens levèrent le siége et envahirent l’Attique, quatre-vingts jours après la tentative des Thébains sur Platée. On était alors au fort de l’été et au moment de la moisson. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens, commandait. Ils campèrent d’abord à Éleusis et dans la plaine de Thria, ravagèrent cette plaine, et remportèrent une sorte d’avantage sur la cavalerie athénienne, vers le lieu nommé Rhité. Ensuite ils s’avancèrent à travers la Cropie, ayant à droite le mont Égaléon, et arrivèrent à Acharné, le plus considérable des dèmes de l’Attique. Ils s'y arrêtèrent, y assirent leur camp et restèrent longtemps à le dévaster.

  16. 2.20.1

    XX. Voici, dit-on, dans quel but Archidamus resta, pendant cette invasion, en ordre de bataille aux environs d’Acharné, sans descendre dans la plaine. Il espérait que les Athéniens, avec leur nombreuse et florissante jeunesse, leur appareil militaire plus imposant que jamais, viendraient à sa rencontre, et ne se contiendraient pas à la vue de leur territoire ravagé. Comme ils ne s’étaient présentés pour combattre ni à Éleusis, ni à la plaine de Thria, il faisait une nouvelle tentative et campait à Acharné dans le dessein de les y attirer. L’endroit lui semblait favorable pour asseoir son camp ; d’ailleurs, il était probable que les Acharnéens, formant une partie considérable de la population (puisqu’ils fournissaient trois mille hoplites), ne laisseraient pas ravager leurs terres, et qu’avec eux toute l’armée sortirait pour combattre. Que si les Athéniens laissaient cette invasion s’accomplir sans sortir de la ville, on pourrait dès lors ravager la plaine avec beaucoup plus de sécurité, et s’avancer jusque sous les murs d’Athènes ; car les Acharnéens, une fois dépouillés de leurs biens, ne devaient plus s’exposer avec la même ardeur pour défendre ceux des autres, et la discorde pénétrerait dans les esprits. Ces considéra- tions déterminèrent Archidamus à demeurer autour d’Acharné.

  17. 2.21.1

    XXI. Tant que l’armée était restée aux environs d’Éleusis et de Thria, les Athéniens avaient pu garder quelque espoir qu’elle ne s’avancerait pas plus près d’eux. Ils se rappelaient que Plistoanax, fils de Pausa- nias, roi des Lacédémoniens, lorsqu’il avait envahi l’Attique, quatorze ans avant cette guerre, s’était avancé avec son armée jusqu’à Éleusis et à Thria, et de là était retourné en arrière, sans pousser plus loin. (Il avait même été exilé de Sparte, sous prétexte qu’il s’était fait acheter cette retraite à prix d’argent.) Mais lorsqu’ils virent l’armée à Acharné, à soixante stades de la ville, leur irritation ne connut plus de bornes. Le spectacle de leurs campagnes ravagées sous leurs yeux, chose que les jeunes gens n’avaient jamais vue, dont les vieillards mêmes n’avaient pas été témoins depuis la guerre médique, leur parut intolérable, et cela se conçoit : tous voulaient, les jeunes gens surtout, sortir de la ville, et ne pas laisser cet outrage impuni. On se formait en groupes, on disputait vivement ; les uns voulaient aller à l’ennemi ; d’autres, mais en petit nombre, s’y opposaient. Les devins chantaient des oracles de tout genre que chacun écoutait suivant les passions qui l’agitaient. Les Acharnéens, qui se croyaient une portion notable du peuple athénien, voyant leur territoire ravagé, insistaient surtout pour une sortie. La ville était profondément agitée en tout sens : on s’indignait contre Périclès ; on avait oublié tous ses conseils précédents ; on lui faisait un crime de ne pas vouloir, lui général, mener les troupes à l’ennemi ; enfin on le regardait comme l’auteur de tous les maux qu'on souffrait.

  18. 2.22.1

    XXII. Périclès, voyant les Athéniens aigris par leur situation, et dans une disposition d’esprit qui ne leur permettait pas de juger sainement, persuadé d’ailleurs qu'il avait raison de s’opposer à la sortie, ne convoqua ni assemblée, ni réunion d'aucun genre. Il craignait qu'une fois réunis ils ne cédassent à la colère plus qu'à la prudence et ne commissent quelque faute. Il se contentait donc de garder la ville et d’y maintenir autant que possible la tranquillité. Cependant il faisait sortir constamment de la cavalerie, afin d’empêcher les coureurs ennemis de s’écarter de l’armée pour tomber sur les champs voisins de la ville et les dévaster. Il y eut à Phrygia un léger engagement entre des cavaliers athéniens soutenus par les Thessaliens, et un parti de cavalerie béotienne. Les Athéniens et les Thessaliens se soutinrent sans désavantage jusqu’au moment où des hoplites venus au secours des Béotiens les mirent en déroute. Ils perdirent un petit nombre d’hommes et purent, malgré cet échec, enlever leurs morts le jour même, sans convention. Les Péloponnésiens élevèrent un trophée le lendemain.

  19. 2.22.2

    Les Thessaliens avaient secouru les Athéniens en vertu d’une ancienne alliance. Ils venaient de Larisse, de Pharsale, de Parasos, de Cranon, de Pirasos, de Gyrtone et de Phères. Ceux de Larisse étaient commandés par Polymède et Aristonoüs, tous deux de factions différentes ; ceux de Pharsale par Ménon ; ceux des autres villes avaient aussi leurs chefs parti- culiers.

  20. 2.23.1

    XXIII. Les Lacédémoniens, voyant que les Athéniens ne sortaient pas pour les combattre, levèrent le camp d’Acharné et ravagèrent quelques autres dèmes entre les monts Parnès et Brilessos. Pendant qu’ils étaient ainsi sur le territoire de l’Attique, les Athéniens envoyèrent autour du Péloponnèse les cent vaisseaux qu’ils avaient équipés. Mille hoplites et trois cents archers les montaient, sous le commandement de Carcinus fils de Xénotimus, de Protée fils d’Épiclès, et de Socrate fils d’Antigène. Ils mirent à la voile, et allèrent avec ces forces croiser autour du Péloponnèse.

  21. 2.23.2

    Les Péloponnésiens, après être restés en Attique aussi longtemps qu’ils eurent des vivres, opérèrent leur retraite par la Béotie, en suivant une autre route que celle par laquelle ils étaient venus. En passant par Oropos, ils ravagèrent la plaine appelée Pyraïque, habitée par les Oropiens, sujets des Athéniens. De re- tour dans le Péloponnèse, ils se séparèrent et chacun rentra dans son pays.

  22. 2.24.1

    XXIV. Après leur départ, les Athéniens établirent des gardes sur terre et sur mer ; ce service des gardes devait durer tout le temps de la guerre. Ils décrétèrent que, sur les sommes déposées à l’acropole, mille talents seraient prélevés pour être mis à part, sans qu’on pût les dépenser, et que le reste serait consacré aux frais de la guerre. La peine de mort fut prononcée contre quiconque parlerait de toucher à ces mille talents, ou proposerait un décret dans ce sens, à moins que ce ne fût pour repousser une armée d’invasion venant par mer attaquer la ville. On décida également que chaque année les cent meilleures trirèmes seraient tenues en réserve, avec leurs commandants nommés d’avance, et qu’on ne disposerait d’aucune d’elles si ce n’est pour parer, le cas échéant, au danger en vue duquel l’argent avait été mis en réserve.

  23. 2.25.1

    XXV. Les Athéniens qui montaient les cent vaisseaux envoyés autour du Péloponnèse avaient été rejoints par les Corcyréens, avec un secours de cinquante navires, et par quelques autres alliés de ces contrées : leur croisière porta le ravage sur plusieurs points et en particulier à Méthone de Laconie où ils firent une descente. Déjà ils attaquaient la muraille, qui était faible et dépourvue de défenseurs ; mais dans le voisinage se trouvait le Spartiate Brasidas, fils de Tellis, à la tête d’un poste de surveillance : à cette nouvelle, il se porta avec cent hoplites au secours de la place, traversa à la course le camp des Athéniens dispersés dans la campagne et occupés au siége, et se jeta dans Méthone, sans autre perte que celle de quelques hommes tués dans la traversée du camp. Il sauva ainsi la ville et pour cet acte d’audace il obtint le premier, dans cet te guerre, les honneurs de l’éloge public à Spar te.

  24. 2.25.2

    Les Athéniens, ayant levé l'ancre, côtoyèrent le rivage et descendirent sur le territoire de Phia, en Élide, qu’ils ravagèrent pendant deux jours. Trois cents hommes d’élite envoyés à leur rencontre par les Éléens de la basse Élide et des environs furent vaincus par eux ; mais un vent impétueux s'éleva ; la plupart des bâtiments, battus par la tempête sur une plage sans abri, reprirent la mer et se dirigèrent en doublant le cap Ichthys vers le port de Phia. Pendant ce temps les Messéniens et quelques autres qui n’avaient pu monter sur les vaisseaux s’avancèrent par terre jusqu à Phia et s’en emparèrent. La flotte, après avoir doublé le cap, vint ensuite les recueillir et l'on regagna le large, abandonnant Phia, au secours de laquelle venait d'arriver un corps nombreux d'Éléens. Les Athéniens continuèrent à suivre les côtes et dévastèrent plusieurs autres points.

  25. 2.26.1

    XXVI. Vers le même temps les Athéniens envoyèrent contre la Locride trente vaisseaux, chargés en même temps de garder l’Eubée. Cléopompe, fils de Clinias, qui les commandait, fit plusieurs descentes, ravagea quelques points du littoral et s’empara de Thronium, où il prit des otages. Il attaqua et battit à Alopé les Locriens venus au secours de cette place.

  26. 2.27.1

    XXVII. Dans ce même été les Athéniens expulsèrent d'Égine tous les habitants, y compris les femmes et les enfants, sous prétexte qu’ils étaient les principaux auteurs de la guerre. Ils sentaient que la possession d’Égine, qui touche au Péloponnèse, serait bien mieux assurée dans leurs mains en y établissant des colons athéniens ; et, en effet, ils y envoyèrent, peu de temps après, une colonie. Les Lacédémoniens, en haine des Athéniens, et aussi en reconnaissance des services que les Éginètes leur avaient rendus lors du tremblement de terre et du soulèvement des Hilotes, assignèrent pour habitation aux exilés la ville de Thyréa, avec la jouissance des campagnes environnantes. Le territoire de Thyréa confine à l’Argie et à l’Argolide, et s’étend jusqu’à la mer. Une partie des Éginètes s’y établit ; les autres se dispersèrent dans le reste de la Grèce.

  27. 2.28.1

    XXVIII. Dans le cours du même été, le soleil s’éclipsa après midi, à la nouvelle lune, la seule époque où il semble que ce phénomène puisse avoir lieu ; on vit le soleil affecter la forme d’un croissant ; quelques étoiles brillèrent, et le disque reparut ensuite tout entier.

  28. 2.29.1

    XXIX. Dans le même été, l’Abdéritain Nymphodore, fils de Pythès, dont la soeur avait épousé Sitalcès et qui jouissait d’un grand crédit auprès de ce prince, reçut des Athéniens le titre de proxène et fut mandé à Athènes. Les Athéniens qui, jusque-là, avaient vu en lui un ennemi, cédèrent au désir de se faire un allié de Sitalcès, fils de Térès, roi des Thraces. Ce Térès, père de Sitalcès, est le premier fondateur de la puissance des Odryses ; c’est lui qui a enveloppé dans leur vaste royaume la portion la plus considérable de la Thrace (car il y a aussi une grande partie des Thraces qui sont restés autonomes). Ce Térès n’a rien de commun avec Térée qui avait épousé Procné, fille de Pandion d’Athènes ; et même le nom de Thrace s'applique dans les deux cas à des contrées différentes ; car Térée habitait Daulie ; ville de la Phocide actuelle, occupée alors par les Thraces. C’est là que les femmes commirent sur Itys cet attentat si fameux, et c’est pourquoi beaucoup de poëtes, en parlant du rossignol, le nomment l’oiseau de Daulie. Il est vraisemblable, d’ailleurs, que Pandion dut plutôt établir sa fille dans un pays voisin, en vue d’avantages réciproques, que chez les Odryses, à plusieurs jours de marche.

  29. 2.29.2

    Térès, qui n’a pas même avec Térée la conformité du nom, fut le premier roi puissant des Odryses. C’est avec son fils Sitalcès que les Athéniens contractèrent alliance, dans le but de soumettre la presqu’ìle de Thrace et même Perdiccas. Nymphodore vintà Athènes, cimenta l’alliance avec Sitalcès, et obtint pour Sadocus, fils du roi, le droit de cité. En même temps il promit de mettre fin à la guerre de Thrace en décidant Sitalcès à envoyer aux Athéniens un corps de cavalerie thrace et des peltastes. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens en les engageant à lui rendre Thermé, et aussitôt Perdiccas marcha contre les Chalcidiens, de concert avec les Athéniens et Phormion. C’est ainsi que Sitalcès, fils de Térès, roi des Thraces, et Perdiccas, fils d’Alexandre, roi des Macédoniens, entrèrent dans l’alliance des Athéniens.

  30. 2.30.1

    XXX. Les Athéniens qui montaient les cent vaisseaux croisaient encore autour du Péloponnèse ; ils prirent Solium, place des Corinthiens, et l’abandonnèrent, avec son territoire, aux habitants de Phalère, pour en jouir à l’exclusion de tous les autres Acarnanes. Ils prirent également de vive force Astacos, en chassèrent le tyran Évarque, et firent entrer le pays dans leur alliance. Faisant ensuite voile vers Céphallénie, ils la soumirent sans combat. Céphallénie, située en face de l’Acarnanie et de Leucade, renferme quatre villes : celles des Paléens, des Craniens, des Saméens et des Pronéens. Peu de temps après la flotte rentra à Athènes.

  31. 2.31.1

    XXXI. Ce même été, vers l’automne, les Athéniens en masse, citoyens et métèques ,· envahirent la Mégaride, sous le commandement de Périclès, fils de Xanthippe. La flotte de cent vaisseaux qui avait croisé autour du Péloponnèse se trouvait alors à Égine, effectuant son retour à Athènes. Ceux qui la montaient, à la première nouvelle que la population de la ville s’était portée en masse contre Mégare, firent voile aussitôt de ce côté et allèrent se réunir à l’expédition ; jamais armée athénienne aussi nombreuse ne s’était trouvée rassemblée dans un même camp : la république était alors dans toute sa puissance et la maladie n’avait pas encore sévi. Les Athéniens seuls ne fournissaient pas moins de dix mille hoplites, non compris trois mille qui étaient à Potidée. Trois mille hoplites métoeques au moins prirent part à cette expédition ; et il y avait, de plus, un corps nombreux de troupes légères. Après avoir ravagé la plus grande partie du pays, ils s’en retournèrent.

  32. 2.31.2

    Les Athéniens firent encore dans le cours de cette guerre d'autres excursions en Mégaride : chaque année le pays était envahi soit par la cavalerie, soit par l’armée entière, jusqu’au moment où ils s’emparèrent de Nisée.

  33. 2.32.1

    XXXII. Les Athéniens fortifièrent, à la fin du même été, Athalante, île voisine des Locriens d’Oponte et auparavant déserte ; ils y mirent garnison, afin d’empêcher que les pirates d’Oponte et du reste de la Locride ne vinssent infester l’Eubée.

  34. 2.32.2

    Tels sont les événements accomplis dans le cours de cet été après que les Péloponnésiens eurent évacué l’Attique.

  35. 2.33.1

    XXXIII. L’hiver suivant, l’Acarnane Évarque, voulant rentrer à Astacos, décida les Corinthiens à l’y reconduire avec une flotte de quarante vaisseaux et quinze cents hoplites. Lui-même soudoya quelques troupes auxiliaires. A la tête de l’expédition étaient Euphamidas, fils d’Aristonyme, Timoxène, fils de Timocrate, et Eumachus, fils de Chrysès, Ils firent voile vers Astacos et rétablirent le tyran. Ils voulurent aussi soumettre quelques autres places du littoral de l’Acar- nanie ; mais leur entreprise, échoua et ils reprirent la route de Corinthe. En côtoyant Céphailénie ils s’arrêtèrent et firent une descente sur le territoire des Craniens ; mais trompés par ceux-ci à la suite d’une convention et attaqués à l’improviste, ils perdirent une partie de leur monde, furent vivement ramenés et reprirent la mer pour rentrer chez eux.

  36. 2.34.1

    XXXIV. Le même hiver, les Athéniens firent, suivant l’usage du pays, de solennelles funérailles à ceux qui les premiers périrent dans cette guerre. Voici l’ordre établi : trois jours avant les obsèques on expose les ossements des morts sous une tente dressée à cet effet, et chacun apporte ce qu’il veut en offrande à celui qu’il a perdu. Quand arrive le moment de la cérémonie funèbre, des chars s’avancent chargés de cercueils de cyprès, un pour chaque tribu ; les ossements y sont déposés suivant la tribu à laquelle chacun appartenait. On porte aussi un lit funéraire tout dressé, mais vide, pour les absents, ceux dont on n’a pu retrouver les corps. Chacun peut, à volonté, se joindre au cortège, citoyens et étrangers. Les parentes sont auprès du tombeau, poussant des gémissements. On dépose les ossements dans le monument funèbre de la république, au plus beau faubourg de la ville ; c’est là que sont ensevelis tous les guerriers morts dans les combats. Il n’y eut qu’une exception, pour ceux de Marathon, que leur incomparable bravoure fit juger dignes d’être inhumés sur le champ de bataille. Lorsque la terre a recouvert les morts, un orateur officiellement désigné et choisi parmi les hommes les plus éminents par le talent, les plus élevés en dignité, prononce sur eux un éloge approprié à la cir- constance ; après quoi chacun se retire.

  37. 2.34.2

    Ainsi se font les funérailles ; et cet usage fut invariablement suivi, toutes les fois qu’il y eut lieu, dans le cours de cette guerre. Périclès, fils de Xanthippe, fut choisi pour prononcer l’éloge des premiers guerriers morts. Le moment venu, il s’avança du tombeau sur un tertre élevé, afin d’être entendu le plus loin possible par la foule, et parla ainsi :

  38. 2.35.1

    XXXV. « La plupart de ceux qui ont parlé ici avant moi ont célébré le législateur qui, aux cérémonies établies par la loi, a ajouté ce discours ; Il est beau, disaient-ils, que les guerriers morts en combattant reçoivent, sur leur tombe, ce tribut d’éloges. Pour moi, je croyais qu’à des hommes dont la bravoure s’est signalée par des faits, il suffirait de rendre des honneurs de fait, comme ceux que vous voyez ici solennellement préparés autour de ce tombeau, au lieu de faire dépendre la croyance aux vertus de tant de braves d’un seul orateur plus ou moins habile à les faire valoir. Car il est difficile de garder une juste mesure ; et cela même suffit à peine pour que les paroles de l’orateur obtiennent une entière confiance. L’auditeur bienveillant et qui connaît les faits s’imagine aisément qu’on est resté dans l’exposition au-dessous de ce qu’il veut et de ce qu’il sait ; celui qui ne sait pas est porté, par envie, à trouver exagéré ce qui dépasse sa portée ; car on ne supporte guère l’éloge donné à autrui qu’autant qu’on se croit capable de faire personnellement quelque chose de semblable ; ce qui s’élève plus haut rencontre aussitôt envie et défiance. Mais, puisque ainsi l’ont établi nos ancêtres, je dois me conformer à la loi et m’efforcer de répondre, autant que possible, au désir et à l’attente de chacun de vous.

  39. 2.36.1

    XXXVI. «Et d’abord, je commencerai par nos aïeux. Car il est juste, il est convenable, en cette circonstance, de payer à leur mémoire ce tribut d’honneur. La même race d’hommes a toujours habité ce pays ; et, par une succession non interrompue, ils nous l’ont transmis libre jusqu’à ce jour, grâce à leurs vertus. Tous ont droit à nos éloges, mais surtout nos pères ; car ce sont eux qui, à l’héritage qu’ils avaient reçu, ont ajouté, non sans labeur, tout l’empire que nous possédons, et l’ont légué à la génération actuelle. Et nous aussi, nous qui sommes ici encore dans la maturité de l’âge, nous avons contribué, plus que personne, à l’accroissement de cette puissance. La république nous doit de pouvoir, en toutes choses, se suffire largement à elle-même, et dans la guerre et dans la paix. Quant aux exploits par lesquels s’est graduellement accrue notre puissance, à la lutte courageuse soutenue par nos pères et par nous-mêmes contre les attaques des barbares et des Grecs, je ne vous apprendrais rien en m'appesantissant sur ces faits. Je les passerai donc sous silence. Mais , avant d’arriver à l’éloge de ces guerriers, je montrerai d’abord dans l’ensemble de notre conduite la raison de ces accroissements. Je dirai les institutions politiques, les moeurs base de notre grandeur, persuadé que ces détails ne seront point déplacés en ce moment, et que pour tous ceux qui sont ici réunis, citoyens et étrangers, il y a utilité à les entendre.

  40. 2.37.1

    XXXVII. « Dans nos institutions politiques, nous ne cherchons pas à copier les lois des autres peuples ; nous servons de modèle, au lieu d’imiter autrui. Le nom de notre gouvernement est démocratie, parce que le pouvoir relève, non du petit nombre, mais de la multitude. Dans les différends entre particuliers, il y a pour tous égalité devant la loi : quant à la considération, elle s’attache au talent dans chaque genre, et c’est bien moins le rang qui décide de l’élection aux emplois publics, que les mérites personnels ; la pauvreté, une condition obscure, ne sont pas un empêchement, du moment où l’on peut rendre quelque service à l’État.

  41. 2.37.2

    « Pleins de franchise et de droiture dans l'administration des affaires publiques, nous ne portons pas, dans le commerce journalier de la vie, un oeil soupçonneux sur les affaires d’autrui ; nous ne nous irritons point contre notre semblable, s’il accorde quelque chose à son plaisir ; nous savons lui épargner cet aspect dur et sévère qui, sans être une peine, n’en est pas moins blessant. Sans rudesse dans nos relations privées, nous nous conformons aux lois dans nos actes publics, surtout par respect pour elles ; nous obéissons aux magistrats, quels qu’ils soient, aux lois en vigueur, surtout à celles établies dans l’intérêt des opprimés, et à celles qui ne sont pas écrites, il est vrai, mais à la violation desquelles la honte a été attachée d’un com- mun accord.

  42. 2.38.1

    XXXVIII. « D’un autre côté, nous nous sommes sagement ménagé de nombreux délassements à nos travaux, par l'institution de jeux et de sacrifices annuels, et par la beauté des établissements particuliers dont le charme journalier bannit la tristesse.

  43. 2.38.2

    « L’importance de notre ville y fait affluer les denrées de toute la terre, de telle sorte que même les produits de l’étranger sont pour nous d’un usage tout aussi facile et habituel que ceux de notre propre territoire.

  44. 2.39.1

    XXXIX. « Quant à l’organisation militaire, voici ce qui nous distingue de nos adversaires : notre ville est ouverte à tous ; aucune loi n’en écarte les étrangers et ne leur interdit soit l’étude, soit les spectacles. Nous ne craignons pas que, rien n’étant caché, l’ennemi ne profite de ce qu’il pourra avoir vu ; car nous comptons bien moins sur les préparatifs, sur les ruses longuement concertées, que sur notre propre courage dans l’action.·Quant à l’éducation, d’autres, par une pénible pratique, se font dès l’enfance un métier du courage ; nous, au contraire, avec des habitudes de vie moins austères, nous n’en savons pas moins affronter les mêmes dangers. Ce qui le prouve, c’est que les Lacé- démoniens ne font jamais seuls une expédition sur notre territoire ; ils marchent avec tous leurs alliés ; tandis que nous, dans nos incursions en pays ennemi, nous combattons, à nous seuls, des hommes qui défendent leurs propres foyers, et le plus souvent nous remportons une victoire aisée. Jamais ennemi ne s’est rencontré avec toutes nos forces réunies, obligés que nous sommes de porter nos soins sur la marine, en même temps que nous faisons occuper par nos soldats indigènes une foule de points du continent. Et cependant, si nos adversaires ont quelque engagement avec une partie de nos troupes, vainqueurs d’un faible corps ils se vantent de nous avoir tous battus ; vaincus, ils l’ont été par toutes nos forces. Sans doute il est dans notre nature de nous préparer aux dangers plutôt à l’aise qu’au milieu de pénibles exercices, et le courage qui nous les fait braver est moins l’effet de la loi qu’un résultat de nos moeurs ; mais à cela nous trouvons le double avantage de ne pas nous tourmenter à l’avance des maux à venir, et de ne pas montrer, le moment venu, moins d’audace que ceux qui s’imposent de continuelles fatigues.

  45. 2.40.1

    XL. « Sous tous ces rapports et sous bien d’autres notre ville est digne d’admiration. Nous avons le goût du beau, mais avec mesure ; l’amour de la philosophie, mais sans mollesse. Pour nous, les richesses sont moins une vaine parade qu’un auxiliaire de l’action. Il n’y a de honte pour personne à avouer sa pauvreté ; ce qui est honteux, c’est bien plutôt de ne pas travailler à s’y soustraire. Les mêmes hommes peuvent, chez nous, vaquer en même temps aux soins de leurs intérêts privés et aux affaires publiques ; d’autres, livrés aux travaux manuels, n’en sont pas moins aptes à connaître des intérêts généraux. Car nous sommes les seuls qui considérions le citoyen entièrement étranger aux affaires, non comme un homme de loisir, mais comme un être inutile. La rectitude de nos jugements et de nos conceptions dans la pratique des affaires n’est pas moins remarquable ; mais aussi nous ne croyons pas que les discours nuisent à l’action ; le danger, à nos yeux, est bien plutôt de ne pas être éclairé par la parole avant de passer aux actes. Ce qui nous distingue encore, c’est qu’une audace incomparable s’allie chez nous au calme de la réflexion. Chez les autres, au contraire, c’est l’ignorance qui produit l'audace ; la ré- flexion engendre la crainte. Et il est juste de regarder comme les esprits les plus fortement trempés ceux qui, sachant clairement reconnaître les biens et les maux, ne se laissent pas pour cela détourner du péril. Nous entendons tout autrement que le commun des hommes même les vertus privées. Ce n’est pas en étant obligés, mais en obligeant, que nous nous faisons des amis ; et, chez l’auteur du bienfait, l’affection est bien plus sûre et plus durable ! il la garde à son obligé comme une dette de bienveillance ; chez celui, au contraire, qui ne fait que payer de retour, le sentiment est moins vif ; il sait que sa reconnaissance est moins un témoignage d’affection que l’acquittement d’une dette.

  46. 2.40.2

    « Seuls aussi nous obligeons sans arrière-pensée, sans calcul d’intérêt, sous la seule impulsion d’une générosité confiante.

  47. 2.41.1

    XLI. Pour tout dire en un mot, notre ville, si on la considère dans son ensemble, est l'école de la Grèce, et chacun de ses citoyens, pris individuellement, sait se plier aux diverses situations, suffire à toutes choses, avec une grâce et une flexibilité merveilleuses. Ce qui prouve que ce ne sont point là de vaines et pompeuses paroles, pour le besoin du moment, mais l’expression vraie de la réalité, c'est la puissance même de cette ville, conséquence de nos moeurs. Seule de toutes les cités d'aujourd'hui, elle se montre, à l'examen, supérieure à sa renommée. Seule, elle peut vaincre sans que ses ennemis s’indignent d’avoir à s’incliner devant un tel adversaire, et commander sans que ses sujets se plaignent d'obéir à des chefs indignes. Nous avons donné de notre puissance les plus éclatants témoignages, les plus irréfragables preuves, et nous serons un objet d’admiration et pour le temps présent et pour les âges futurs. Nous n’avons pas besoin pour cela d’être chantés par un Homère, par un poëte dont les vers pourraient charmer quelques instants, mais dont les fictions tomberaient devant la vérité des faits, nous qui avons forcé toute mer et toute terre à devenir accessibles à notre audace, et qui partout avons laissé d'éternels monuments du bien et du mal que nous avons fait. Telle est la patrie pour laquelle ces guerriers sont morts généreusement, les armes à la main, indignés qu’on voulût la leur ravir ; pour elle aussi, chacun de ceux qui survivent doit se dévouer volontairement aux fatigues.

  48. 2.42.1

    XLII. « En m'étendant ainsi sur ce tableau de notre ville, j’ai voulu tout à la fois montrer qu'entre nous et ceux qui ne jouissent pas des mêmes avantages, le prix de la lutte n'est pas égal, et appuyer de preuves évidentes l'éloge des guerriers que je célèbre en ce moment. J'ai dès à présent presque rempli ma tâche ; car c'est aux vertus de ces guerriers et de leurs pareils que notre ville a dû cette éclatante grandeur que j'ai célébrée. Il en est peu, parmi les Grecs, dont les actions puissent paraître comme les leurs, au niveau de la renommée ; et rien n’est plus propre, ce semble, à faire éclater la vertu de l’homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, en fut le premier indice et la sanction dernière. Il est juste, sans doute, quand on n’est pas irréprochable d'ailleurs, qu’on cherche la gloire mili- taire, en combattant pour sa patrie : on efface ainsi le mal par le bien ; on rachète, et au-delà, les fautes privées par des services publics. Mais tel n'a point été le mobile de ces guerres : nul d'entre eux n’a faibli, sacrifiant le devoir au désir de continuer à jouir de ses richesses ; nul n’a reculé devant le péril, séduit par l’espoir que conserve le pauvre d’échapper un jour à sa misère et de s’enrichir. Se venger de l'ennemi leur a semblé préférable à tous ces avantages, et, persuadés que c’était là le plus glorieux de tous les périls, ils l'ont volontairement affronté, ne pensant qu'à la vengeance et oublieux d’eux-mêmes. Sur l'incertitude du succès, ils s’en sont remis à l’espérance ; la confiance en euxmêmes les a soutenus dans le combat. Ils ont mieux aimé résister et périr que céder et sauver leur vie. Ils ont échappé au blâme de l'avenir en dévouant leur corps aux périls du moment ; un instant a suffi, et, dans tout l'éclat de leur fortune, plus préoccupés de gloire que de craintes, ils ont quitté la vie.

  49. 2.43.1

    XLIII. « Tels furent ces guerriers, dignes de notre ville. Que ceux qui restent, tout en faisant des voeux pour que leur valeur soit moins exposée, aient à coeur de ne pas montrer moins d'audace contre l’ennemi. Il ne suffit point d’envisager l’utilité des vertus guer- rières (on ne vous apprendrait rien de nouveau en s’étendant sur ce sujet, et en énumérant tous les avantages de la résistance à l’ennemi) ; ce qu'il faut surtout, c’est contempler chaque jour et en réalité la puissance de cette ville, s’enflammer d’amour pour elle, et, au spectacle de sa grandeur, songer qu’elle fut l’oeuvre d’hommes audacieux, connaissant le devoir et portant dans tous leurs actes le sentiment de l’honneur. Malheureux dans quelque entreprise, ils ne croyaient pas devoir pour cela priver la patrie de leur vertu, et ils lui consacraient leur plus belle offrande. Au prix de leur vie sacrifiée en commun, ils ont mérité, chacun en particulier, d’immortelles louanges et la plus glorieuse des sépultures , non pas seulement cette tombe où ils reposent, mais un monument dans lequel leur gloire restera toujours vivante, toutes les fois qu’il s’agira de parler ou d’agir. Car l’homme illustre a pour tombeau la terre entière ; ce ne sont pas seulement les inscriptions des colonnes élevées dans sa patrie qui transmettent sa mémoire ; même au dehors, elle vit sans inscriptions dans la pensée des hommes, bien mieux que sur les monuments. Et vous aussi, marchez aujourd’hui sur leurs traces ; persuadés que le bonheur est dans la liberté, la liberté dans le courage, ne craignez pas d'affronter les périls de la guerre. Ce n’est pas seulement aux malheureux, à ceux qui ne peuvent espérer un meilleur sort, qu’il appartient de prodiguer leur vie ; c’est bien plutôt à ceux qui, vivants, peuvent redouter dans l’avenir un changement de fortune, à ceux qui ont le plus à perdre en cas de revers. Car, pour l’homme de coeur, la misère, fruit d’un lâche avilissement, est bien plus douloureuse qu’une mort qui vous surprend sans être sentie, au milieu même de votre force et de communes espérances.

  50. 2.44.1

    XLIV. « Aussi m’attacherai-je moins à vous plaindre qu’à vous consoler, vous tous ici présents, pères de ces guerriers. Élevés dans les vicissitudes de la vie, vous les connaissez : ceux-là sont vraiment heureux, auxquels le sort a départi, comme à vos fils, la fin la plus glorieuse, ou, comme à vous, la plus noble douleur, ceux pour lesquels le terme de la vie est aussi la mesure de la plus haute félicité. Je sais qu’il est difficile de vous persuader ; car bien souvent vous re- trouverez leur souvenir dans le bonheur d’autrui, bonheur dont, vous aussi, vous jouissiez autrefois avec orgueil. Je sais que la douleur n’est point dans l’absence des biens dont on a pas joui, mais dans la privation de ceux auxquels on était accoutumé. Cependant ceux qui sont encore en âge d’avoir des enfants doivent prendre courage, dans l’espoir d’une nouvelle famille. Pour eux, les enfants qui naîtront seront une source de consolation et d’oubli ; la république y trouvera un double avantage, elle verra se remplir le vide de sa population et sa sécurité s’accroître : car on ne peut être dans les mêmes conditions d’égalité et de justice pour délibérer quand on n’a pas, comme les autres. des enfants à exposer au péril et des chances égales à courir.

  51. 2.44.2

    « Quant à vous qui avez passé l’âge, regardez comme un avantage d’avoir traversé dans la joie la plus grande partie de votre vie ; songez que le reste sera court ; et que la gloire de vos fils soit un allégement à vos douleurs. L’amour de la gloire seul ne vieillit pas, et, au déclin de l’âge, la plus grande des jouissances n’est pas, comme on le dit, d’amasser des richesses, mais d’obtenir des respects.

  52. 2.45.1

    XLV. « Quant à vous, ici présents, fils et frères de ceux qui ne sont plus, j’entrevois pour vous une lutte difficile : car chacun est naturellement porté à louer celui qui n’est plus ; en vain atteindriez-vous aux plus sublimes vertus, on ne vous comparera point à eux ; à grand’peine trouvera-t-on que vous en approchez. Car on jalouse les vivants comme des rivaux, et le mérite qui a cessé de faire ombrage obtient, sans contestation, honneurs et bienveillante estime.

  53. 2.45.2

    « S’il me faut aussi parler des femmes, qui vont maintenant vivre dans le veuvage, quelques mots résumeront toutes les vertus qui conviennent à leur position : ce sera pour vous une grande gloire si vous ne vous montrez en rien au-dessous des qualités de votre sexe ; le mieux est de n’obtenir, ni en bien ni en mal, aucune célébrité parmi les hommes.

  54. 2.46.1

    XLVI. « J’ai satisfait à la loi et dit tout ce que je croyais utile ; déjà ceux dont nous célébrons les funérailles ont reçu les honneurs d’usage ; leurs enfants seront dès ce jour élevés aux frais de la république jusqu’à l’âge de puberté· ; c’est là une noble couronne proposée par la patrie pour de tels combats, utile à la fois à ces guerriers et à ceux qui survivent. Car là oû les plus belles récompenses sont offertes à la vertu, là aussi se trouvent les meilleurs citoyens.

  55. 2.46.2

    « Maintenant que chacun a payé son tribut de larmes à ceux qu’il a perdus, retirez-vous. »

  56. 2.47.1

    XLVII. Telles furent les funérailles célébrées cet hiver. Avec lui finit la premiêre année de cette guerre. Dès le commencement de l’été, les Péloponnésiens et leurs alliés vinrent avec les deux tiers de leurs contingents, comme la première fois, envahir l’Attique, sous le com- mandement d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens. Ils y campèrent et ravagèrent le pays.

  57. 2.47.2

    Ils n’y étaient encore que depuis peu de jours, quand la contagion se déclara parmi les Athéniens. On disait que, précédemment, ce mal avait déjà éclaté en plusieurs endroits, à Lemnos et ailleurs ; jamais, cependant, on n’avait vu, en aucun lieu, peste aussi terrible et pareille mortalité parmi les hommes. Les médecins étaient impuissants contre la maladie : d’abord ils avaient voulu la traiter, faute de la connaître ; mais, en contact plus fréquent avec les malades, ils furent d’autant plus maltraités. Tous les autres moyens humains furent également impuissants : prières dans les temples, recours aux oracles et autres pratiques du même genre, tout resta sans effet ; on finit par y renoncer, au milieu de l’abattement général.

  58. 2.48.1

    XLVIII. La maladie commença, dit-on, par l’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte ; elle descendit de là en Égypte et en Libye, et s’étendit à une grande partie des possessions du Roi. A Athènes, elle fondit telle- ment à l’improviste, que les habitants du Pirée, les premiers atteints, prétendirent que les Péloponnésiens avaient empoisonné les puits (car il n’y avait pas encore de fontaines en cet endroit). Du Pirée elle gagna la ville haute, et c’est alors surtout que la mortalité devint considérable.

  59. 2.48.2

    Je laisse à chacun, médecin ou autre, le soin d’exposer ce qu’il sait de ce mal, son origine probable, et les moyens qu’il croit propres à faire cesser une perturbation aussi profonde : pour moi, je dirai quelle fut la maladie, quels en sont les symptômes, afin que, si jamais elle survenait de nouveau, on ait quelques indices pour la reconnaître. J’ai par devers moi l’expérience, pour avoir vu les autres atteints et pour avoir été frappé moi-même par le fléau.

  60. 2.49.1

    XLIX. On s’accordait à reconnaître que les autres maladies n’avaient jamais moins sévi que cette année : toute indisposition était assimilée par la maladie régnante. Mais, en général, on était frappé subitement, en pleine santé, et sans cause apparente. Au début, on éprouvait de violentes chaleurs de tête ; les yeux étaient rouges et enflammés. A l’intérieur, le gosier et la langue ne tardaient pas à s’injecter de sang ; la respiration était irrégulière, l’haleine fétide. Survenaient ensuite l’éternuement et l’enrouement ; en peu de temps le mal gagnait la poitrine, avec de violents accès de toux. Lorsqu’il se fixait à l’estomac, il le sou- levait et amenait, au milieu de douloureux efforts, toutes les évacuations de bile auxquelles les médecins ont donné des noms. La plupart des malades étaient pris de hoquets sans vomissements, accompagnés de spasmes violents, qui tantôt cessaient avec le hoquet, tantôt se prolongeaient beaucoup au-delà.

  61. 2.49.2

    A l’extérieur, le corps ne paraissait ni très chaud au toucher, ni livide ; il était rougeâtre, parsemé de taches, couvert de petites pustules et d’ulcères. L’intérieur était si brûlant que les malades ne pouvaient endurer ni les vêtements les plus légers, ni les couvertures de toile les plus fines ; ils ne voulaient être que nus, et désiraient par-dessus tout se jeter dans l’eau froide. On en vit beaucoup, de ceux qui étaient abandonnés à euxmêmes, se précipiter dans les puits, tourmentés qu’ils étaient d’une soif inextinguible. Du reste, qu’on bût peu ou beaucoup, le résultat était le même. Le malade était en proie à une agitation, à une insomnie con- tinuelles.

  62. 2.49.3

    Tant que durait la force de la maladie, le corps ne maigrissait pas, et c’était chose étonnante qu’il pût à ce point résister à la souffrance ·, aussi la plupart des malades, conservant encore quelque vigueur, ne suc- combaient que le septième ou le neuvième jour, dévorés par le feu intérieur. S’ils échappaient à ce terme, le mal descendait dans le ventre, et y produisait une violente ulcération, accompagnée d’une diarrhée continue, à la suite de laquelle beaucoup périssaient plus tard d’épuisement. Car la maladie, après avoir débuté à la partie supérieure et établi son siége dans la tête, se répandait de là dans tout le corps. Si quelqu’un devait échapper aux accidents les plus graves, on en avait l’indice par ce fait que le mal s’attaquait aux extermites. Il faisait alors irruption sur les parties naturelles, sur les extrémités des mains et des pieds, et plusieurs n’échappèrent que par la perte de ces membres. Quelques-uns aussi perdirent la vue. D’autres, dans les premiers temps de leur convalescence, se trouvaient avoir tout oublié et ne reconnaissaient plus ni eux-mêmes, ni leurs amis.

  63. 2.50.1

    L. Aucune expression ne saurait donner une idée de ce mal ; sa violence, dans chacun des cas, était audessus de tout ce que comporte la nature humaine ; mais ce qui le distingue surtout des autres maladies propres à notre espèce, c’est que les oiseaux et les quadrupèdes qui se nourrissent de cadavres n’en approchaient pas alors, quoiqu’il y en eût un grand nombre sans sépulture, ou périssaient s’ils y avaient touché. Ce qui le prouve, c’est que les oiseaux de cette espèce disparurent complétement, et qu’on n’en voyait aucun ni autour des cadavres, ni ailleurs. Les chiens, par suite de leur familiarité avec l’homme, rendaient ce phénomène encore plus sensible.

  64. 2.51.1

    LI. Tel était en général, et sans m’arrêter à un grand nombre d’accidents et de symptômes particuliers aux différents sujets, le caractère de la maladie. Aucune des affections habituelles ne sévissait à cette époque ; s'il en survenait quelqu'une, elle aboutissait à la maladie régnante. Les uns mouraient négligés, les autres en dépit de tous les soins. Il ne se trouva, pour ainsi dire, aucun remède d’une efficacité incontestable ; car ce qui convenait à l’un nuisait à l'autre. Il n'y eut aucun corps que sa vigueur ou sa faiblesse missent à l’abri du fléau ; il emportait tout, quels que fussent les soins et le régime. Le plus affreux était le découragement de ceux qui se sentaient attaqués : songeant tout d’abord qu’il n’y avait aucune espérance, ils s’abandonnaient eux-mêmes et ne cherchaient pas à lutter contre le mal ; ce qui n’était pas moins triste, c’était de voir, comme dans les troupeaux, la contagion et la mort se répandre par les soins mêmes qu’on se donnait mutuellement ; car ce fut là ce qui causa la plus grande mortalité. Si, par crainte, on ne voulait pas communiquer avec les autres, on mourait délaissé ; bien des familles s’éteignirent ainsi, sans recevoir aucun soin de personne. Approchait-on, au contraire, des malades, on périssait également ; tel fut surtout le sort de ceux qui, se piquant de quelque vertu, ne s’épargnaient pas eux-mêmes, par un sentiment de pudeur, et allaient assister leurs amis ; car les parents eux-mêmes, vaincus par l’excès du mal, se lassèrent à la fin de rendre aux morts les derniers devoirs. Au reste, personne n’éprouvait pour les mourants et les malades une compassion plus vive que ceux qui avaient échappé au fléau ; car ils avaient connu les mêmes souffrances, et personnellement ils étaient désormais sans crainte, la maladie n’attaquant pas une seconde fois mortellement la même personne. Ils recevaient les félicitations des autres, et, dans l’enivrement de la joie présente, ils allaient jusqu’à se bercer de la vaine espérance qu’aucune autre maladie ne pourrait à l’avenir triompher de leur constitution.

  65. 2.52.1

    LII. Ce qui contribua surtout à aggraver les maux du moment fut l’affluence de ceux qui vinrent de la campagne à la ville. Ces derniers eurent particulièrement à souffrir : sans maisons, sans autre abri, au plus fort de la chaleur, que des cabanes privées d’air, ils périssaient en foule ; en l’absence de tout ordre, les morts restaient entassés les uns sur les autres. On voyait des malheureux se rouler dans les rues, autour de toutes les fontaines, à demi morts et dévorés par la soif. Les temples mêmes étaient remplis des cadavres de ceux qui étaient venus s’y abriter et mourir. Car tel fut l’excès du mal et de l’abattement, que, ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses soit sacrées, soit profanes. Les lois suivies jusque-là pour les funérailles furent mises en oubli ; chacun ensevelissait ses morts comme il pouvait. Beaucoup même, manquant du nécessaire pour les sépultures, parce qu’ils avaient déjà perdu un grand nombre des leurs, eurent recours sans pudeur à d’indignes moyens : les uns allaient déposer leurs morts sur un bûcher étranger, et, devançant ceux qui l’avaient élevé, y mettaient le feu ; d’antres, pendant qu’on brûlait un cadavre, jetaient par-dessus le corps qu’ils portaient et s’en allaient.

  66. 2.53.1

    LIII. Sous d’autres rapports encore cette maladie inaugura à Athènes un redoublement d’iniquités : les voluptés qu’on ne recherchait autrefois qu’en secret, on s’y abandonnait maintenant sans honte, au spectacle de tant de vicissitudes subites, à la vue des riches enlevés en un moment, et des pauvres de la veille succédant tout à coup à leur fortune. On voulait jouir sans retard et on ne visait qu’au plaisir du moment, en songeant que les biens et la vie étaient également éphémères. Nul ne daignait se fatiguer à poursuivre un but honnête, dans la pensée qu’on n’était pas assuré de ne point mourir avant d’y atteindre. La volupté du moment et tout ce qui pouvait y conduire, à quelque titre que ce fût, voilà ce qui était devenu beau et utile. Ni la crainte des dieux, ni aucune loi humaine ne retenait personne ; car, en voyant mourir indistinctement tout le monde, on jugeait la piété et l’impiété également indifférentes ; d’ailleurs, on ne comptait pas vivre assez pour atteindre le jour du jugement et de la punition ; on regardait comme beaucoup plus terrible l’arrêt déjà prononcé et suspendu sur sa tête ; et, avant d’en être frappé, on trouvait naturel de jouir un peu de la vie.

  67. 2.54.1

    LIV. Tels étaient les maux qui accablaient les Athéniens ; au dedans la dépopulation, au dehors la dévasCation des campagnes. Au milieu de ce désastre, on se rappela naturellement ce vers que les vieillards disaient avoir entendu chanter autrefois :

  68. 2.54.2

    Viendra guerre Dorique, et Loimos avec elle.

  69. 2.54.3

    Un débat s’était élevé sur ce vers, et l’on avait prétendu que les anciens n’avaient pas dit loimos (la peste), mais limos (la disette). Dans les conjonctures présentes l’opinion qui prévalut naturellement fut qu’il était question de la peste ; car ils mettaient leurs souvenirs en harmonie avec leurs souffrances. Je ne doute pas, du reste, que s’il survient jamais une autre guerre avec les Doriens, accompagnée de disette, on ne donne au vers ce dernier sens. On se rappelait aussi l’oracle rendu aux Lacédémoniens, ceux du moins qui le connaissaient, lorsque le dieu, interrogé par eux s’ils devaient faire la guerre, avait répondu qu’en « combattant énergiquement, on aurait la victoire et que lui-même viendrait en aide. » On trouvait les événements en rapport avec l’oracle, la peste ayant commencé aussitôt après l’invasion des Péloponnésiens. Elle ne pénétra pas dans le Péloponnèse, ou du moins n’y fit aucun ravage notable ; mais elle dévasta surtout Athènes et ensuite les autres villes les plus populeuses. Voilà pour ce qui concerne la peste.

  70. 2.55.1

    LV. Les Péloponnésiens, après avoir ravagé la plaine, s’avancèrent dans la région de l’Attique appelée Paralos, jusqu’au mont Laurium, où se trouvent les mines d’argent des Athéniens. Ils dévastèrent d’abord la partie qui regarde le Péloponnèse, et ensuite celle qui fait face à l’Eubée et à Andros. Périclès, qui commandait à cette époque, persistait dans l’avis qu’il avait donné aux Athéniens, lors de la première invasion, de ne faire aucune sortie.

  71. 2.56.1

    LVI. Tandis que les Lacédémoniens étaient encore dans la plaine, et avant qu’ils eussent pénétré dans la région maritime, Périclès équipa cent vaisseaux destinés à agir contre le Péloponnèse, et prit la mer dès qu’ils furent prêts. Quatre mille hoplites athéniens montaient ces navires ; trois cents cavaliers furent embarqués en même temps sur des transports construits dans ce but avec de vieux navires ; c’étaient les premiers qu’on eût vus. Ceux de Chio et de Lesbos se joignirent à l’expédition avec cinquante voiles. Cette expédition, à son départ, laissa les Péloponnésiens dans la région maritime de l’Attique. Arrivés à Épidaure, dans le Péloponnèse, les Athéniens ravagèrent le pays et attaquèrent la ville. Un moment ils comptèrent s’en emparer ; mais la tentative échoua. Ils firent voile alors d’Épidaure et allèrent dévaster le territoire de Trézène, d’Halia et d’Hermione, places maritimes du Péloponnèse. Reprenant ensuite la mer, ils allèrent de là à Prasies, ville maritime de la Laconie, ravagèrent le pays, prirent la place et la saccagèrent. Après cette expédition, ils revinrent chez eux et trouvèrent l’Attique évacuée par les Péloponnésiens.

  72. 2.57.1

    LVII. Tout le temps que dura l’invasion des Péloponnésiens dans l’Attique et l’expédition des Athéniens sur leurs vaisseaux, la peste ne cessa de sévir sur les Athéniens, dans la ville et à bord de la flotte. Aussi a-t-on prétendu que les Péloponnésiens, informés par des déserteurs de la maladie qui régnait dans la ville, et voyant de leurs yeux les funérailles, avaient, par crainte de la contagion, devancé l’époque de la retraite. Mais la vérité est que, dans cette invasion, ils firent un très long séjour, et ravagèrent tout le pays ; car ils ne restèrent pas moins de quarante jours dans l’Attique.

  73. 2.58.1

    LVIII. Le même été, Agnon, fils de Nicias, et Cléopompe, fils de Clinias, collègues de Périclès, prirent l’armée qu’il avait commandée et se portèrent aussitôt contre les Chalcidiens de Thrace et contre Potidée, dont le siége continuait. A leur arrivée, ils dirigèrent contre la place des machines de guerre et mirent tout en oeuvre pour s’en emparer ; mais ils ne purent ni prendre la ville, ni rien faire qui répondît à leurs préparatifs. Car la peste s’étant déclarée, fit sur ce point de terribles ravages parmi les Athéniens, et ruina leur armée ; même les troupes arrivées précédemment, et qui jusque-là n’avaient ressenti aucune atteinte, gagnèrent la contagion par leur contact avec les soldats d’Agnon. Phormion avec ses seize cents hoplites n’était plus alors dans la Chalcidique. Agnon se rembarqua et ramena son armée à Athènes ; sur quatre mille hoplites, il en avait perdu par la peste mille cinquante en quarante jours. L’ancienne armée resta dans le pays et continua le siége de Potidée.

  74. 2.59.1

    LIX. Après la deuxième invasion des Péloponnésiens, les Athéniens, dont le territoire venait d’être ravagé une seconde fois, et que désolaient en même temps la peste et la guerre, commencèrent à être ébranlés. Ils accusaient Périclès de leur avoir conseillé la guerre, et d’avoir ainsi causé tous leurs maux. Disposés à un accord avec les Lacédémoniens, ils leur avaient envoyé, mais sans succès, des ambassadeurs. Ne voyant d’issue d’aucun côté, ils s’en prenaient à Périclès. Quand il vit qu’aigris par les maux du moment ils faisaient tout ce qu’il avait prévu, il convoqua l’assemblée ; car il avait encore le commandement. Son but était de les encourager, de calmer leur irritation, et de les ramener à plus de modération et de confiance. Il s’avança et leur parla ainsi :

  75. 2.60.1

    LX. « Votre colère contre moi ne me surprend pas ; je m’y attendais, car j’en connais les motifs. Aussi vous ai-je convoqués pour vous rappeler à la réflexion, pour me plaindre de ce que, sans raison, vous vous irritez contre moi et cédez à vos malheurs.

  76. 2.60.2

    « Je pense, moi, que dans l’intérêt même des particuliers, mieux vaut la puissance et la force dans l’ensemble de l'État, que la prospérité individuelle de chacun , avec l’impuissance au sommet ; car l’individu favorisé par la fortune n’en est pas moins enveloppé dans la ruine de sa patrie, tandis que, malheureux dans une patrie prospère, il a plus de chances de salut. Dès lors, l’État résistant aux infortunes privées de ses membres, tandis que ceux-ci ne peuvent supporter les désastres de l’État, comment tous, ne se réuniraient-ils pas pour le défendre, au lieu d’agir comme vous le faites en ce moment ? Abattus par vos malheurs domestiques, vous négligez le salut commun ; vous accusez tout à la fois et moi qui vous ai conseillé la guerre, et vousmêmes qui l’avez approuvée. Et cependant, cet homme contre lequel vous vous irritez n’est inférieur à personne, je crois, pour la connaissance des grands intérêts de l’État, et pour le talent de les expliquer ; il aime son pays et est supérieur à l’appât des richesses. Celui qui, avec des idées saines, ne peut expliquer nettement sa pensée, est comme s’il ne pensait pas ; celui qui, tout en possédant ce double avantage, n’est pas dévoué à la patrie, ne peut, lui non plus, donner un conseil utile à son pays ; même avec cette dernière qualité, l’homme vénal fait trafic de tout le reste au profit de cette seule passion. Si, persuadés que mieux qu’un autre je possédais, au moins à un degré suffisant, toutes ces qualités réunies, vous m’avez cru quand je conseillais de faire la guerre, il ne serait pas juste aujourd’hui de m’en imputer le tort.

  77. 2.61.1

    LXI. « Quand on a le choix, et qu’on est heureux d’ailleurs, c’est une grande folie d’opter pour la guerre ; mais quand on est dans la nécessité ou de subir sur-lechamp le joug étranger, si l’on cède, ou d’affronter le péril pour son salut, le blâme alors est pour celui qui fuit le péril, non pour celui qui le brave. Pour moi, je suis resté le même ; je ne change pas. Vous, au contraire, vous avez changé. Après avoir suivi mes avis dans la prospérité, vous vous repentez dans la souffrance ; parce que chacun de vous a le sentiment de ce qu’il souffre actuellement, et que l’utilité de mes avis ne se montre pas encore évidemment à tous, vous vous abandonnez au découragement et vous croyez qne je vous ai mal conseillés. Un grand changement est survenu, il nous a accablés inopinément, et votre âme abattue ne sait plus persister dans ses résolutions. En effet, un mal soudain, inattendu, que rien ne faisait prévoir, enchaîne toutes les forces de l’intelligence. Tel a été précisément pour vous l’effet de vos malheurs, de la peste en particulier. Cependant, citoyens d’une patrie grande et illustre, élevés dans des sentiments dignes d’elle, vous devez savoir supporter avec courage les calamités les plus terribles, et ne pas manquer à votre propre dignité ; car on ne croit pas avoir moins raison d’accuser celui qui, par lâcheté, manque à sa propre gloire, que de haïr celui qui aspire impudemment à se parer de la gloire d’autrui. Bannissez donc le sentiment de vos douleurs privées, pour prendre en main le salut public.

  78. 2.62.1

    LXII. « Vous craignez peut-être d’avoir beaucoup à souffrir de la guerre, sans être plus avancés pour cela : qu’il vous suffise, à cet égard, de vous rappeler ce que j'ai dit bien des fois en d’autres circonstances, pour prouver que vos craintes ne sont pas fondées. Je vous signalerai un autre point auquel vous ne me paraissez pas avoir jamais songé, et que j’ai moi-même négligé dans mes précédents discours, c’est la grandeur de votre domination. Aujourd’hui même, j’aurais laissé de côté ces considérations qui peuvent paraître ambitieuses, si je ne vous voyais abattus outre mesure. Vous croyez ne commander qu’à vos alliés, et moi je déclare que des deux éléments départis à l'homme, la terre et la mer, aussi loin qu’elles s’étendent, il en est un soumis entièrement à votre domination absolue, tant aux lieux où s’exerce actuellement votre puissance, qu’à ceux où vous voudriez la porter encore. Avec les ressources de votre marine actuelle, il n’est personne, ni roi, ni peuple, qui puisse arrêter l’essor de vos flottes. Voilà ce qui fait votre véritable puissance, et non la jouissance de ces maisons et de ces terres dont la perte vous paraît si regrettable. Au lieu de vous affliger outre mesure de cette perte, songez plutôt que ce que vous regrettez n’est, en regard de votre puissance, que la parure et l’ornement de la richesse-, songez aussi que la liberté, si nous la sauvons par nos efforts, nous fera aisément recouvrer ces biens, tandis qu’en se soumettant à un joug étranger, on compromet d’ordinaire même ce qu’on possède. Nos pères n’avaient pas reçu de leurs ancêtres, ils avaient péniblement acquis leur puissance ; ils ont su en outre la garder et nous la transmettre. Sous ce double rapport, ne nous montrons pas inférieurs à eux ; car il est plus honteux encore de se laisser arracher des biens qu’on possède, que d’échouer en cherchant à les acquérir. Marchons donc contre nos ennemis, non-seulement avec con- fiance, mais avec dédain ; l’ignorance heureuse peut produire la confiance, même chez le lâche ; le dédain est le propre de celui qui a l’intime conviction de sa supériorité sur l’ennemi, et c’est là ce qui nous distingue. A fortune égale, l’habileté sûre d’elle-même puise dans ce mépris de l’ennemi une audace plus confiante ; elle s’en remet bien moins à l’espérance, ressource extrême dans les situations critiques, qu’à la conscience de ses propres forces, qui est la base la plus sûre d’une saine prévision.

  79. 2.63.1

    LXIII. « Ce respect qu’inspire notre ville, grâce à l'empire qu’elle exerce, et dont vous êtes tous si fiers, vous devez le lui garantir par vos efforts ; vous devez ou vous soumettre aux fatigues, ou renoncer aux honneurs. Ne croyez pas d’ailleurs qu’une seule chose soit en cause, l’esclavage ou la liberté. Il s’agit de la perte de l'empire et de tous les dangers qu’entraînent les haines contractées dans l’exercice du commandement. Vous en dessaisir n’est plus désormais en votre pouvoir : si quelqu'un, préoccupé pour le moment de ces haines, espère que vous vous ferez un mérite de votre renoncement aux affaires, il se trompe ; car il en est aujourd'hui de votre domination comme de la tyrannie· ; s’en emparer semble injuste ; mais s'en dessaisir est périlleux. Ceux qui donnent de semblables conseils auraient bientôt perdu et l’État qui consentirait à les écouter, et eux-mêmes, à supposer qu’ils vécussent quelque part libres et indépendants. Car pour conserver le repos il faut y associer l’énergie. L’inaction ne convient point à une ville qui commande ; un État soumis à des maîtres trouve seul dans cet te inaction la garantie d’un paisible esclavage.

  80. 2.64.1

    LXIV. « Ne vous laissez donc pas séduire par de tels conseils ; ne vous irritez pas contre moi, après vous être déclarés avec moi pour la guerre : nos ennemis, dans leur invasion, n’ont fait que ce à quoi on devait naturellement s’attendre, puisqu’on refusait d’obéir à leurs injonctions ; le seul mal qui ait dépassé notre attente, c’est le fléau qui est survenu ; et en effet, il a laissé bien loin en arrière toutes les prévisions humaines. Je sais qu’il est en grande partie la cause de ce redoublement de haine contre moi ; et cela n’est pas juste, à moins que vous ne vouliez aussi m’attribuer le bien qui dépasse vos prévisions. Il faut supporter avec résignation les maux que les dieux nous envoient, avec courage ceux que nous font les ennemis. Ces vertus étaient autrefois familières à votre ville ; elle ne doit point dégénérer en vous. Songez que si elle a obtenu partout la plus haute renommée parmi les hommes, c’est en ne se laissant point abattre par le malheur, en prodiguant à la guerre et les soldats et les fatigues. C’est par là que, jusqu’à ce jour, elle a conquis cette immense puissance, dont le souvenir vivra à jamais dans la postérité, même s’il nous arrive jamais de déchoir (car il est dans la nature de toutes choses de décroître). On saura que nous avons possédé la plus vaste domination que jamais peuple grec ait fondée parmi les Grecs ; que nous avons soutenu contre eux, isolés ou réunis, des guerres formidables, et qu’aucune ville n’a égalé en opulence et en grandeur celle où nous avons vécu.

  81. 2.64.2

    « L’homme indolent pourra critiquer ces avantages ; mais ils exciteront l’émulation de l’homme actif ; et quiconque ne les possède pas en sera jaloux. Quant à être haïs et impatiemment supportés dans le présent, c’est le partage de quiconque a voulu commander aux autres. Encourir la haine en vue des plus glorieux résultats, est d'un esprit sage et judicieux ; car la haine dure peu ; on répand dans le présent un vif éclat ; et on légue à l’avenir une gloire immortelle. Ayez donc en vue tout à la fois et votre gloire dans l’avenir et la nécessité d’éviter la honte dans le présent ; votre zèle et votre fermeté en ce moment vous assureront l’un et l’autre. N’envoyez pas de héraut aux Lacédémoniens ; ne vous montrez pas accablés par vos maux actuels ; car, pour les villes comme pour les particuliers, le sublime de la vertu est d’opposer à l’abattement du malheur la pensée la plus ferme et la résistance la plus énergique. »

  82. 2.65.1

    LXV. Tels étaient les discours par lesquels Périclès s’efforçait de calmer l'irritation des Athéniens contre lui et de donner un autre cours à leurs pensées, tout entières aux douleurs du moment : dans les rapports publics, ils se laissaient ramener par ses paroles, n’en- voyaient plus d’ambassades aux Lacédémoniens et montraient plus d’ardeur pour la guerre. Mais, en particulier, ils s’affligeaient de leurs maux ; le peuple, parce qu’il se voyait privé même du peu qu'il possédait ; les riches, parce qu’ils avaient perdu leurs magnifiques propriétés de campagne, leurs coûteuses constructions et leurs somptueux ameublements. Tous s’irritaient surtout de la guerre, et voulaient la paix. L’irritation générale contre Périclès ne céda que lorsqu’on l’eut condamné à l’amende. Mais, bientôt après, par un caprice familier à la multitude, on le réélut général, et on remit entre ses mains tous les intérêts de l’État ; car déjà les douleurs privées de chacun étaient émoussées, et personne ne paraissait autant que lui à la hauteur des besoins de la république. Tout le temps, en effet, qu’il avait été à la tête des affaires pendant la paix, il avait gouverné avec modération et assuré la sécurité générale. La république était par- venue sous son administration à un haut degré de puissance ; une fois la guerre engagée, on vit qu’il avait prévu tout ce qui pouvait en assurer le succès. Il ne survécut que deux ans et six mois au commencement des hostilités ; et, lorsqu’il fut mort, on reconnut mieux encore la justesse de ses prévisions au sujet de la guerre : il avait dit aux Athéniens que s’ils restaient en repos et se contentaient de soigner leur marine, sans chercher dans la guerre un moyen d’étendre leur domination, sans exposer la république à aucun péril, ils auraient le dessus ; sur tous ces points ils firent précisément le contraire ; ils poursuivirent, à leur propre détriment et à celui des alliés, d’autres entreprises qui paraissaient étrangères à la guerre, et où ils n’eurent d’autre règle que l’ambition de quelques individus et des intérêts privés. La réussite ne procurait guère honneur et profit qu’à des particuliers, tandis que les revers affaiblissaient les ressources de l’État pour la guerre.

  83. 2.65.2

    Cela se conçoit : Périclès, aussi éminent par son intelligence que par la considération dont il était entouré, supérieur évidemment aux séductions de la vénalité, contenait le peuple par son noble ascendant et se laissait bien moins conduire par lui qu’il ne le dirigeait lui-même. Cela tenait à ce que, n’ayant pas acquis sa puissance par des moyens illicites, il ne flattait pas le peuple dans ses discours et savait au besoin lui résister avec autorité et colère. Quand il voyait les Athéniens s’abandonner hors de propos à une insolente confiance, il les ébranlait, les modérait par sa parole ; s’il s’apercevait qu’ils fussent abattus sans raison, il relevait leur courage. Le gouvernement était démocratique de nom ; en réalité le pouvoir était aux mains du premier citoyen.

  84. 2.65.3

    Mais ceux qui lui succédèrent, n’ayant entre eux aucune supériorité bien marquée, et aspirant chacun de leur côté au premier rang, se mirent à flatter le peuple et soumirent l’administration à ses caprices. Il en résulta, comme cela est inévitable dans un grand État, placé à la tête d’une vaste domination, des fautes nombreuses, entre autres l’expédition de Sicile. Le plus grand tort, toutefois, n’était pas de s’être engagé dans cette guerre ; la faute fut à ceux qui, les troupes une fois expédiées, ne s’inquiétèrent plus, après le départ, de ce qui leur était nécessaire ; tout entiers à leurs intrigues privées, aspirant à l’envi à gouverner le peuple, ils laissèrent, faute de secours, les opérations languir, et excitèrent les premières dissensions intestines à Athènes. Cependant , même après le désastre de l’expédition de Sicile et la perte de la plus grande partie de la flotte, alors que déjà la sédition était dans la ville, les Athéniens résistèrent trois ans à leurs anciens ennemis, auxquels s’étaient joints les Siciliens et les alliés révoltés, et plus tard Cyrus lui-même, fils du roi, qui fournissait de l’argent aux Lacédémoniens pour leur flotte. S’ils finirent par succomber, ce ne fut que sous leurs propres coups, au milieu des ruines amoncelées par leurs dissensions intestines : tant était supérieure la sagacité de Périclès, qui avait prévu dès lors par quels moyens Athènes pourrait, dans cette guerre, s’assurer une victoire aisée sur les Péloponnésiens.

  85. 2.66.1

    LXVI. Le même été, les Lacédémoniens et leurs alliés se portèrent, avec cent, vaisseaux, contre l’ile de Zacynthe, située en face de l’Élide. Les habitants sont une colonie achéenne sortie du Péloponnèse, et étaient alors alliés des Athéniens. Mille hoplites lacédémoniens montaient la flotte, commandée par le Spartiate Cnémus. Ils firent une descente et ravagèrent une grande partie de l’île ; mais ils ne purent obtenir sa soumission et se retirèrent.

  86. 2.67.1

    LXVII. Vers la fin du même été, Aristée de Corinthe, Anéristus, Nicolaüs et Stradotémus, ambassadeurs de Lacédémone, et Timagoras de Tégée, partirent pour l’Asie. L’Argien Pollis les accompagnait pour son propre compte. Ils se rendaient auprès du roi pour solliciter des secours en argent et son alliance. D’abord ils allèrent en Thrace, chez Sitalcès, fils de Terès, afin de le décider, s’il était possible, à abandonner l’alliance des Athéniens et à secourir Potidée, assiégée par l’armée athénienne. Ils réclamaient aussi son assistance pour continuer leur voyage et traverser l’Hellespont, afin de se rendre auprès de Pharnace, fils de Pharnabaze, qui devait les faire arriver jusqu’au roi. Il se trouvait alors auprès de Sitalcès des députés athéniens , Léarque fils de Callimaque, et Aminiadès fils de Philémon. Ils engagèrent le fils de Sitalcès, Sadocus, Athénien d’adoption, à leur livrer ces ambassadeurs, sous prétexte que s’ils arrivaient jusqu’au roi, ils nuiraient, autant qu’il serait en eux, à sa patrie adoptive. Sadocus se laissa persuader, et, tandis que les ambassadeurs traversaient la Thrace pour gagner l’embarcation sur laquelle ils devaient passer l’Hellespont, il envoya avec Léarque et Aminiadès des soldats chargés de les arrêter et de les leur livrer. Saisis avant d’avoir pu s’embarquer, ils furent remis aux députés athéniens et conduits à Athènes. Les Athéniens craignant qu’Aristée, s’il venait à s’échapper, ne leur fit encore plus de mal qu'auparavant (car il passait pour l’auteur du soulèvement de Potidée et de l’Épithrace), les mirent tous à mort le jour même de leur arrivée et les précipitèrent dans des fondrières, sans les juger, sans même vouloir les entendre. C’était, à leurs yeux, une représaille des procédés dont les Lacédémoniens avaient pris l’initiative, en tuant et en jetant dans des précipices ceux des Athéniens ou de leurs alliés qu'ils trouvaient naviguant pour leur commerce autour du Péloponnèse ; car au commencement de la guerre les Lacédémoniens traitaient en ennemis et massacraient tous ceux qu’ils arrêtaient sur mer, soit alliés des Athéniens, soit neutres.

  87. 2.68.1

    LXVIII. Vers la même époque, à la fin de l’été, les Ambraciotes, unis à un grand nombre de barbares soulevés par eux, attaquèrent Argos Amphilochique et le reste de l'Amphilochie. Voici quelle avait été l’origine première de leur haine contre les Argiens : Amphilochus, fils d’Amphiaraüs, avait fondé Argos Amphilochique et colonisé le reste du pays appelé Amphilochie ; ce fut à son retour de Troie que, mécontent de ce qui s’était passé à Argos, il alla s’établir sur le golfe d’Ambracie et donna à la colonie nouvelle le nom de sa patrie. Argos était la ville la plus grande de l’Amphilochie et elle avait de très riches habitants. Mais plus tard, après nombre de générations, de grands désastres accablèrent les Argiens et les forcè- rent à appeler dans leur ville une colonie d’Ambraciotes, voisins de l’Amphilochie. C’est à cette époque qu’ils commencèrent à apprendre des Ambraciotes, admis à partager leur ville, la langue grecque qu’ils parlent aujourd’hui : le reste de l’Amphilochie est barbare. Avec le temps, les Ambraciotes chassèrent les Argiens et restèrent en possession de la ville. Après cet événement, les Amphilochiens se donnèrent aux Acarnanes, et les deux peuples réunis invoquèrent l'appui d’Athènes, qui leur envoya trente vaisseaux, sous le commandement de Phormion. A l’arrivée de Phormion, Argos fut emportée de vive force, et les Ambraciotes réduits en esclavage ; Amphilochiens et Acarnanes habitèrent la ville en commun, et de cette époque date l’alliance entre les Athéniens et les Acarnanes. Les Ambraciotes, réduits en servitude, conçurent tout d’abord une violente haine contre les Argiens, et plus tard ils firent, avec les Chaoniens et d’autres barbares du voisinage l’expédition dont j’ai parlé. Arrivés près d’Argos, ils se rendirent maîtres du pays et attaquèrent la ville ; mais ils ne purent la prendre et se séparèrent pour rentrer chacun dans leur pays. Tels sont les événements de cet été.

  88. 2.69.1

    LXIX. L’hiver suivant, les Athéniens envoyèrent autour du Péloponèse vingt vaisseaux, sous la conduite de Phormion. De Naupacte, où il stationnait, il croisait devant Corinthe et le golfe de Crisa, afin d'empêcher que personne ne pût y entrer, ni en sortir. Six autres vaisseaux furent expédiés vers les côtes de Carie et de Lycie, sous le commandement de Mélésandre. Ils devaient lever les contributions et empêcher les pirates péloponnésiens de s’abriter dans ces parages et d’inquiéter la navigation des vaisseaux marchands venant de Phasélis, de la Phénicie, et de toute cette partie du continent. Mélésandre fit une descente en Lycie avec les troupes athéniennes et les alliés qu’il avait embarqués ; mais il fut vaincu, perdit une partie de son armée et périt lui-même dans le combat.

  89. 2.70.1

    LXX. Le même hiver, les Potidéates assiégés se trouvèrent hors d’état de tenir plus longtemps. Les incursions des Péloponnésiens dans l’Attique n’avaient pu éloigner les Athéniens de leur ville· ; déjà ils manquaient de vivres ; la faim et la disette les avaient poussés aux plus tristes extrémités, et quelques-uns même s’étaient jetés sur les cadavres. Ils résolurent donc de se rendre et firent proposer une capitulation aux généraux athéniens qui dirigeaient le siége, Xénophon, fils d’Euripide, Estiodore, fils d’Aristoclide, Phanomachus, fils de Callimaque. Ceux-ci acceptèrent les propositions ; ils y furent déterminés par les souffrances de leur armée sur une plage glacée, et par cette considération qu’Athènes avait déjà dépensé au siége deux mille talents. La capitulation portait que les Potidéates, leurs enfants, leurs femmes et leurs alliés sortiraient de la ville, les hommes avec un seul vêtement, les femmes avec deux, et qu’ils n’emporteraient pour le voyage qu’une somme déterminée. Ils quittèrent la ville sous la garantie de ce traité, et se réfugièrent dans la Chal- cidique et partout où ils purent s’établir. Les Athéniens firent un crime à leurs généraux d’avoir traité sans leur aveu ; car ils avaient espéré se rendre maîtres de la ville à discrétion. Plus tard ils envoyèrent à Potidée une colonie athénienne qui s’y établit.

  90. 2.70.2

    Tels sont les événements accomplis cet hiver. Ici finit la seconde année de cette guerre dont Thucydide a écrit l’histoire.

  91. 2.71.1

    LXXI. L’été suivant, les Péloponnésiens et leurs alliés, au lieu d’envahir l’Attique, firent une expédition contre Platée. Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens, les commandait. Après avoir assis son camp, il se disposait à ravager le pays, quand les Platéens lui envoyèrent en toute hâte des députés qui lui parlèrent ainsi :

  92. 2.71.2

    « Archidamus, et vous, Lacédémoniens, l’attaque que vous dirigez contre les Platéens n’est ni juste, ni digne de vous et de vos ancêtres. Car lorsque Pausanias le Lacédémonien, fils de Cléombrote, eut délivré la Grèce de l’invasion des Mèdes, avec le secours des Grecs qui voulurent partager les périls du combat livré près de notre ville, il offrit sur la place publique de Platée un sacrifice à Jupiter libérateur ; là, en présence de tous les alliés réunis, il donna aux Platéens la libre jouissance de leur ville et de leur territoire ; il déclara en même temps que, si jamais personne dirigeait contre eux une agression injuste et tentait de les asservir, tous les alliés présents devraient prendre leur défense, chacun suivant ses forces. Voilà ce que nous ont accordé vos pères, en récompense de notre courage et de notre dévouement au milieu de ces dangers. Et vous, vous faites le contraire : vous venez avec les Thébains, nos ennemis mortels, pour nous asservir. Nous pre- nons à témoin les dieux qui présidèrent alors à nos serments, les dieux de vos pères et ceux de notre pays ; nous vous enjoignons de respecter le territoire de Platée, de ne pas violer la foi jurée, et de nous laisser jouir chez nous de l’indépendance que nous a justement octroyée Pausanias. »

  93. 2.72.1

    LXXII. Ainsi parlèrent les Platéens ; Archidamus leur répondit : « Ce que vous dites est juste, ô Platéens ; mais que vos actions répondent à vos discours. Puisque Pausanias a proclamé votre indépendance, soyez libres et indépendants ; mais aussi contribuez à l’affranchissement des autres, de ceux qui ont alors partagé avec vous les dangers, qui se sont engagés par les mêmes serments, et qui sont aujourd’hui sous le joug des Athéniens. Ces immenses préparatifs et la guerre actuelle n’ont pour objet que leur délivrance et celle des autres Grecs. Le mieux serait de contribuer vous-mêmes à cet affranchissement général, conformément à vos serments ; sinon, demeurez du moins en repos, comme nous vous y avons invités déjà ; occupez-vous de vos propres affaires, et restez neutres ; admettez les deux partis sur le pied de l’amitié, et ne prêtez ni à l’un ni à l’autre aucun appui dans la guerre. Nous n’en demandons pas davantage. »

  94. 2.72.2

    Telle fut la réponse d’Archidamus. Les députés, après l’avoir reçue, rentrèrent dans la ville et la communiquèrent au peuple. Les Platéens répondirent à leur tour qu’il leur était impossible de faire, sans l’aveu des Athéniens, ce que demandait Archidamus ; que leurs enfants et leurs femmes étaient à Athènes ; que d’ailleurs ils n’étaient pas sans crainte pour leur ville ; car les Athéniens pourraient venir, après le départ des Lacédémoniens, et s’opposer à l'exécution de la convention ; les Thébains, d'un autre côté, se trouvant compris dans le traité qui obligeait Platée à recevoir les deux partis, tenteraient peut-être une seconde fois de s’emparer de la ville.

  95. 2.72.3

    Archidamus s’efforça de les rassurer et ajouta : « Confiez aux Lacédémoniens votre ville et vos maisons , montrez-nous les bornes de votre territoire, faites le compte de vos arbres et de tout ce qui est susceptible de dénombrement, et retirez-vous où vous voudrez tant que durera la guerre. Quand elle sera terminée, nous vous rendrons tout ce que vous nous aurez confié ; jusque-là nous le garderons en dépôt, nous cultiverons vos terres et vous payerons un subside pro- portionné à vos besoins. »

  96. 2.73.1

    LXXIII. Les députés rentrèrent en ville avec ces propositions, et, après avoir pris l’avis du peuple, ils revinrent déclarer que les Platéens voulaient en conférer avec les Athéniens ; que, s'ils pouvaient leur faire agréer cet arrangement, ils y adhéraient pour leur compte. En attendant ils demandaient une trêve et la promesse de ne pas dévaster leur territoire. Archidamus accorda un armistice pour le temps présumé de la négociation, et n’exerça aucun ravage dans le pays. Les députés se rendirent auprès des Athéniens, conférèrent avec eux, et rapportèrent à leurs concitoyens la réponse suivante : « Platéens, les Athéniens disent que jamais, jusqu’à présent, depuis que nous sommes leurs alliés, ils ne nous ont abandonnés quand on nous a attaqués ; ils ne nous abandonneront pas davantage aujourd'hui, et nous secourront au contraire de tout leur pouvoir. Ils vous demandent, au nom de la foi jurée par vos pères, de ne rien faire qui soit contraire aux traités qui nous unissent. »

  97. 2.74.1

    LXXIV. Sur ce rapport des députés, les Platéens décidèrent qu’ils resteraient fidèles aux Athéniens et souffriraient, s’il le fallait, que leur territoire fût ravagé sous leurs yeux. Résignés à tout événement, ils résolurent de ne plus laisser personne sortir de la ville, et répondirent, du haut des murs, qu’il leur était impossible de faire ce que demandaient les Lacédémoniens. Sur cette réponse, le roi Archidamus commença par prendre à témoin les dieux et les héros indigènes, et prononça l’invocation suivante : « Dieux protecteurs de cette contrée, et vous, héros, soyez témoins que nous n’avons pas pris l’initiative d’une injuste agression ; c’est parce que les Platéens ont les premiers renoncé à l’alliance jurée en commun, que nous enva- hissons cette terre où nos pères ont, avec votre appui, triomphé des Mèdes, et que vous avez rendue propice aux combats des Grecs. Et maintenant, quoi qu’il arrive, la justice est avec nous ; car nous avons fait à plusieurs reprises des propositions convenables, et elles ont été repoussées. Permettez que les premiers auteurs de l’injustice soient punis, et que ceux qui exercent de légitimes représailles obtiennent satisfaction. »

  98. 2.75.1

    LXXV. Après cette solennelle invocation, il disposa son armée pour l’attaque : d’abord il fit couper les arbres et entourer la place de palissades, afin que personne n’en sortît. On éleva ensuite contre la ville une plate-forme, dans l'espoir qu’avec une armée aussi nombreuse occupée à ce travail la place serait bientôt emportée. Avec des bois coupés sur le Cithéron et entrelacés, ils disposèrent sur les deux côtés de la plateforme une sorte d’écharpe, en guise de murs, afin d'empêcher l’éboulement des matériaux accumulés. Dans leur empressement à terminer ce travail, ils entassèrent du bois, des pierres, de la terre et tout ce qui se trouva sous leur main. Soixante-dix jours et autant de nuits y furent consacrés sans interruption. On se relayait pour prendre du repos ; les uns dormaient ou prenaient leurs repas, tandis que les autres appor- taient les matériaux. Les Lacédémoniens placés à la tête du contingent de chaque ville partageaient la surveillance avec les chefs locaux et pressaient le travail.

  99. 2.75.2

    Les Platéens, de leur côté, voyant la plate-forme s’élever, construisirent une muraille de bois, la dressèrent sur la partie de l’enceinte qui correspondait aux travaux de l'ennemi, et maçonnèrent l’intérieur avec des briques tirées de maisons voisines. Les pièces de bois leur servaient à relier la maçonnerie, afin que la hauteur de cet ouvrage ne nuisît pas à sa force. L’extérieur était recouvert de cuirs et de peaux brutes, pour protéger les travailleurs et la charpente contre les traits enflammés, et les garantir de toute atteinte. Cette muraille s’élevait à une grande hauteur ; mais comme la plate-forme avançait aussi et non moins vite, voici ce dont s'avisèrent les Platéens : ils percèrent leur muraille au point où aboutissait la plate-forme, et se mirent à tirer la terre à l’intérieur.

  100. 2.76.1

    LXXVI. Les Lacédémoniens, s’en étant aperçus, remplirent de terre humide des fascines de roseaux et les jetèrent dans la brèche, afin qu’on ne pût les enlever comme la terre friable. Les Platéens, arrêtés de ce côté, suspendirent ce travail ; mais ils creusèrent une galerie souterraine qu’ils dirigèrent par conjecture jusque sous la plate-forme, et ils recommencèrent à tirer à eux les matériaux entassés. Les assiégeants furent longtemps à s’en apercevoir. Ils avaient beau ajouter sans cesse à la partie supérieure, le travail n’avançait plus que lentement·, car la plate-forme, minée en dessous, s’affaissait constamment dans le vide. Cependant les Platéens, craignant de ne pouvoir, vu leur petit nombre, arrêter les progrès d’ennemis beaucoup plus nombreux, imaginèrent un nouvel expédient. Ils cessèrent de travailler à la grande construction en face de la plate-forme et élevèrent un nouveau mur en forme de croissant, la partie convexe tournée vers la ville, de manière à relier les deux extrémités du grand ouvrage aux points où la muraille d’enceinte cessait d’ètre exhaussée. Ils pensaient que, si le grand mur venait à être emporté, celui-ci offrirait une nouvelle barrière ; que les ennemis seraient obligés de construire une autre plate-forme ; qu’ils auraient alors double travail et bien moins de chances de succès.

← Previous · Next → — showing 301400 of 1,303

Perseus Greek. CTS URN tlg0003.tlg001.1st1K-fre2. Via the Perseus Digital Library / Open Greek and Latin TEI corpora. Licence: Available under a Creative Commons Attribution-ShareAlike 4.0 International License. Source.