Histoire de la Guerre du Péloponnèse
- 1.90.2
Les Athéniens, sur l’avis de Thémistocle, répondirent à cette ouverture qu’ils allaient de leur côté envoyer aux Lacédémoniens des députés pour en conférer, et ils congédièrent sur-le-champ les ambassadeurs. Thémistocle demanda à être envoyé immédiatement à Lacédémone ; on devait ensuite lui choisir des collègues ; mais, au lieu de les faire partir sur-lechamp, on les retiendrait jusqu’à ce que la muraille eût atteint la hauteur strictement nécessaire pour la défense. Tout ce qu’il y avait d’habitants dans la ville, hommes, femmes, enfants, devait se mettre au travail, sans épargner ni édifices publics, ni maisons parti- culières ; tout ce qui pouvait offrir quelque utilité pour la construction du mur devait être démoli. Ces instructions données, il laissa entendre qu’il ferait le reste à Lacédémone, et partit. Une fois arrivé, au lieu de se présenter devant les magistrats, il temporisa sous divers prétextes ; quand quelqu’un des magistrats lui demandait pourquoi il ne se rendait pas à l’assemblée, il répondait qu’il attendait ses collègues, restés en arrière pour quelque affaire ; qu’il comptait sur leur prompte arrivée et s’étonnait même de ne pas les voir paraître.
- 1.91.1
XCI. Quand on entendait Thémistocle, l’affection qu’on avait pour lui faisait accepter ses raisons. Mais, d’un autre côté, des personnes arrivant d’Athènes dénonçaient hautement que les fortifications se poursuivaient et que déjà la muraille gagnait en hauteur ; on n’avait aucun motif pour se refuser à les croire. Thémistocle, instruit de ces rapports, invita les Lacédémoniens à ne pas se laisser abuser par de vaines paroles, mais à députer plutôt quelques-uns des leurs, des hommes probes et véridiques, qui rapporteraient fidèlement ce qu’ils auraient vu. On les expédia. De son côté, il informa les Athéniens de cette députation par un avis secret, et leur recommanda de retenir les envoyés le moins ostensiblement possible, mais de ne pas les laisser aller avant qu’ils fussent eux-mêmes de retour ; car ses collègues, Abronichus, fils de Lysiclès, et Aristide, fils de Lysimaque, étaient enfin arrivés, lui annonçant que la muraille avait une hauteur suffisante. Il craignait que les Lacédémoniens, une fois instruits de la vérité, ne voulussent plus les laisser partir. Les Athéniens retinrent les envoyés, conformé- ment à ses prescriptions. Alors Thémistocle se présenta devant les Lacédémoniens ; il déclara qu’Athènes était entourée de murs et pouvait désormais pourvoir à la sûreté de ses habitants ; que si les Lacédémoniens ou leurs alliés voulaient y envoyer quelque ambassade, ils auraient à traiter maintenant avec des hommes connaissant et leurs propres intérêts et ceux de la Grèce ; que, quand ils avaient cru nécessaire d’abandonner leur ville et de monter sur leurs vaisseaux, ils avaient su prendre, sans les Lacédémoniens, cette au- dacieuse résolution ; qu’enfin, dans toutes les affaires où ils s’étaient consultés avec les Lacédémoniens, ils ne s’étaient montrés inférieurs à personne pour la sagesse des résolutions ; qu’il leur semblait utile actuellement de fortifier leur ville, et que l’intérêt des habitants était, en cela, d’accord avec celui de tous les alliés ; qu’en effet il était impossible, s’il n’y avait entre les parties contractantes parité de situation et de forces, qu’on prît de concert et sur le pied de l’égalité des mesures analogues dans l’intérêt commun. Il fallait donc, disait-il, ou qu’aucun des confédérés n’eût de fortifications, ou qu’on approuvât ce qu’avaient fait les Athéniens.
- 1.92.1
XCII. Les Lacédémoniens, à ce discours, ne témoignèrent ouvertement aucun ressentiment contre les Athéniens, car ils n’avaient pas prétendu intimer une défense ; c’était seulement pour donner un conseil, dans l’intérêt commun, qu’ils avaient envoyé une députation ; d’ailleurs, ils témoignaient alors beaucoup de bienveillance aux Athéniens, surtout en raison de leur dévouement contre les Mèdes. Ils n’en éprouvèrent pas moins un secret dépit d’avoir manqué leur but. Quant aux députés, ils se retirèrent de part et d’autre sans récriminer.
- 1.93.1
XCIII. C’est ainsi que les Athéniens fortifièrent leur ville en peu de temps ; aussi reconnaît-on, aujourd’hui encore, que les constructions furent élevées à la hâte : les fondements sont formés de pierres non ap- pareillées, souvent tout à fait brutes, et jetées là au hasard, comme on les apportait ; on trouve même des cippes funéraires et des sculptures mêlés à la maçonnerie. Cela tient à ce que l’enceinte de la ville fut agrandie dans tous les sens et que, dans la précipitation du moment, on mettait tout en oeuvre indistinctement.
- 1.93.2
Thémistocle persuada aussi de compléter les constructions du Pirée , commencées précédemment, l’année de son archontat. Le Pirée, avec ses trois ports naturels, lui paraissait d’une grande importance ; car il pensait que les Athéniens trouveraient dans la marine, s’ils s’y adonnaient, de grandes res- sources pour l’accroissement de leur puissance. Il osa le premier dire qu’ils devaient s’adonner à la mer, et tout d’abord il leur en prépara l’empire. C’est d’après ses conseils qu’on donna aux murs qui entourent le Pirée la largeur qu’on leur voit encore aujourd’hui. Deux chariots de pierres y passaient aisément en se croisant. A l’intérieur, il n’y avait ni moellon ni mortier ; il n’entrait dans les constructions que d’énormes blocs de pierre, taillés à angles droits et reliés entre eux extérieurement avec du fer et du plomb. Ils ne furent élevés qu’à la moitié de la hauteur qu’il avait projetée ; car il voulait que leur élévation et leur épaisseur pussent décourager toutes les tentatives des ennemis, et, dans sa pensée, un petit nombre d’hommes, même des moins valides, devaient suffire à les garder, pendant que les autres monteraient sur les vaisseaux. S’il se préoccupait surtout de la marine, c’était dans cette pensée, ce me semble, qu’il serait plus facile à l’armée du roi d’envahir l’Attique par mer que par terre. Le Pirée lui semblait d’ailleurs plus important que la ville haute ; et, bien des fois, il conseilla aux Athéniens, si jamais ils étaient forcés par terre, de descendre au Pirée et d’y lutter sur leurs vaisseaux contre tous leurs ennemis.
- 1.93.3
C’est ainsi que les Athéniens fortifièrent leur ville et firent toutes leurs dispositions, immédiatement après la retraite des Mèdes.
- 1.94.1
XCIV. Cependant Pausanias, fils de Cléombrote, avait été envoyé de Lacédémone, pour commander les Grecs, à la tête de vingt vaisseaux du Péloponnèse. Les Athéniens naviguèrent de conserve avec trente vais- seaux ; un grand nombre d’alliés les suivaient. Ils se portèrent contre Cypre, qu’ils soumirent en grande partie ; puis ils allèrent, toujours sous le même commandement, assiéger Byzance occupée par les Mèdes, et s’en emparèrent.
- 1.95.1
XCV. Mais déjà la dureté de Pausanias commençait à peser aux Grecs particulièrement aux Ioniens et à tous ceux qui s’étaient récemment soustraits à la domination du roi. Ils allèrent trouver les Athéniens, et les prièrent, au nom de leur commune origine, de se mettre à leur tête, et de les protéger au besoin contre les violences de Pausanias. Les Athéniens accueillirent cette demande et leur témoignèrent les meilleures dispositions, s’engageant à leur donner l’appui qu’ils réclamaient, et à prendre sur tout le reste les mesures qu'ils jugeraient les meilleures. Sur ces entrefaites les Lacédémoniens rappelèrent Pausanias pour le juger sur les faits venus à leur connaissance. Les Grecs qui venaient à Lacédemone se plaignaient vivement de ses injustices ; dans son commandement il agissait plutôt en tyran qu’en général. Il fut donc rappelé au moment même où, en haine de lui, tous les alliés, à l’exception des soldats du Péloponnèse, se rangeaient sous les ordres des Athéniens. Arrivé à Lacédémone, il fut condamné pour violences envers des particuliers, mais absous sur les faits capitaux. Et pourtant on l’accusait surtout de médisme et le reproche paraissait fondé. Le com- mandement ne lui fut pas rendu ; on envoya à sa place Dorcis et quelques collègues, à la tête d’une armée peu nombreuse. Mais les alliés refusèrent de se placer sous leurs ordres ; ils se retirèrent alors et ne furent pas remplacés. Les Lacédémoniens craignaient qu’au dehors leurs généraux ne se corrompissent, comme il était arrivé pour Pausanias. D’ailleurs, ils voulaient se débarrasser de la guerre médique ; ils croyaient les Athéniens en état de la conduire et étaient à cette époque en bons rapports avec eux.
- 1.96.1
XCVI. Les Athéniens, investis ainsi du commandement que les alliés leur avaient déféré en haine de Pausanias, fixèrent l’apport de chaque ville dans la lutte contre le Barbare ; aux uns ils demandèrent de l’argent, aux autres des vaisseaux. Le prétexte était de ravager les terres du Roi, en représailles de ce qu’on avait souffert. C’est alors que fut instituée chez les Athéniens la magistrature des Hellénotames, chargés de percevoir le Phoros . On désignait sous ce nom la contribution en argent. Le premier Phoros fut fixé à quatre cent soixante talents. Le trésor était déposé à Délos, et les assemblées se tenaient dans le temple.
- 1.97.1
XCVII. Commandant à des alliés d’abord indépendants et admis à délibérer dans les assemblées communes, les Athéniens accrurent leur puissance et par les armes et par le maniement des affaires, dans l’in- tervalle qui sépare la guerre rnédique de celle-ci. Voici le précis de ces accroissements successifs, au milieu de leurs démêlés soit avec les barbares et avec leurs alliés révoltés, soit avec les peuples du Péloponnèse, toujours mêlés, l’un ou l’autre, à ces querelles. Je me suis permis une digression à ce sujet, parce que tous ceux qui m’ont précédé ont négligé cette partie, pour se borner à l’histoire de la Grèce avant la guerre médique, ou à la guerre médique elle-même. Le seul qui ait touché ce point, Hellanicus, dans son histoire de l’Attique, l’a traité brièvement et laisse à désirer pour l’exactitudé chronologique. C’est d’ailleurs par ces faits qu’on peut voir comment s’est établie la domination athénienne.
- 1.98.1
XCVIII. D’abord, sous le commandement de Cimon, fils de Miltiade, ils assiégèrent Eion, place occupée par les Mèdes, sur le Strymon, la prirent et réduisirent les habitants en esclavage. Scyros, île de la mer Égée, habitée par les Dolopes, éprouva ensuite le même sort et reçut une colonie athénienne. Ils firent aussi la guerre aux Carystiens ; le reste de l’Eubéen’y prit aucune part, et, au bout quelque temps, les hostilités finirent par une convention. Vint ensuite la défection des Craniens, qu’ils attaquèrent et réduisirent à la suite d’un siége. Ce fut le premier peuple qui, contrairement au droit commun, passa de la condition d’allié à celle de sujet. Plus tard beaucoup d’autres eurent successivement le même sort.
- 1.99.1
XCIX. Les motifs de défection ne manquaient pas ; au premier rang étaient le défaut de paiement des redevances en argent et en vaisseaux et le refus de service ; car les Athéniens agissaient avec rigueur et excitaient des mécontentements par l’imposition forcée de charges qu’on n’avait ni l’habitude ni la volonté de supporter. Sous bien d’autres rapports leur domination s’était appesantie : dans les expéditions communes, ils ne traitaient plus les alliés sur le pied de l’égalité ; et d’ailleurs, il leur était devenu facile de réduire ceux qui les abandonnaient. La faute en était aux alliés eux-mêmes ; car, par suite de leur répugnance pour le service militaire, la plupart d’entre eux, pour ne pas quitter leurs foyers, stipulaient une redevance en argent, équivalente au contingent de vaisseaux auquel ils étaient tenus. La marine athénienne s’accroissait de leur contribution, et ensuite, lorsqu’euxmêmes tentaient quelque défection, ils s’engageaient dans la guerre sans préparatifs et sans expérience.
- 1.100.1
C. Les Athéniens, assistés de leurs alliés, combattirent ensuite les Mèdes sur terre et sur mer, près du fleuve Eurymédon, en Pamphilie. Vainqueurs le même jour dans les deux affaires, sous le commandement de Cimon, fils de Miltiade, ils prirent aux Phéniciens ou détruisirent deux cents galères.
- 1.100.2
Quelque temps après, les Thasiens se détachèrent de leur alliance, à propos de démêlés relatifs aux comptoirs et aux mines qu’ils exploitaient sur la côte de Thrace, en face de Thasos. Les Athéniens envoyèrent une flotte contre Thasos, remportèrent une victoire navale et firent une descente dans l’île. Vers le même temps ils envoyèrent dix mille colons, tant des leurs que des alliés, occuper, sur les bords du Strymon, le lieu appelé alors les Neuf-Voies, et maintenant Amphipolis. Après s’être emparés des Neuf-Voies sur les Édoniens, ils s’avançaient vers l'intérieur, lorsque tous les Thraces, également inquiets de la fortification des Neuf-Voies, se réunirent et les anéantirent à Dra- bisque, en Édonie.
- 1.101.1
CI. Les Thasiens, vaincus et assiégés, se tournèrent vers les Lacédémoniens et les prièrent de leur venir en aide par une diversion sur l’Attique. Les Lacédémoniens s’y engagèrent, à l’insu des Athéniens ; ils allaient agir, lorsqu’ils en furent détournés par le tremblement de terre qui eut lieu à cette époque. Les Hilotes profitèrent de cette occasion, ainsi que les Thuriates et les Éthéens, voisins des Lacédémoniens, pour se soulever et s’enfermer à Ithome. La plupart des Hilolcs descendaient des anciens Messéniens réduits jadis en servitude, ce qui leur faisait donner à tous le nom de Messéniens. Les Lacédémoniens eurent donc une guerre à soutenir contre les révoltés d’Ithome.
- 1.101.2
Quant aux Thasiens, après trois ans de siége, ils capitulèrent, rasèrent leurs fortifications, livrèrent aux Athéniens leurs vaisseaux, se soumirent à payer la somme à laquelle ils furent taxés et pour le présent et pour l’avenir, et enfin renoncèrent à toute prétention sur le continent et les mines.
- 1.102.1
CII. Les Lacédémoniens, voyant se prolonger la guerre contre les révoltés d’Ithome, eurent recours à leurs alliés et aux Athéniens. Ces derniers vinrent en grand nombre, sous les ordres de Cimon. On les avait appelés surtout à cause de leur réputation d’habileté dans l’art des siéges ; mais, les opérations ayant continué à traîner en longueur, cette habileté parut en défaut ; car ils auraient dû emporter la place. C’est à propos de cette expédition que se manifesta pour la première fois la mésintelligence entre les Lacédémoniens et les Athéniens. Les Lacédémoniens, voyant que la ville n'était pas enlevée de vive force, s’inquiétèrent de l’audace et de l’esprit remuant des Athéniens ; ils les regardaient comme d’une autre race qu’eux et craignaient, si leur séjour devant Ithome se prolongeait, que leur fidélité ne fût pas à l’abri des suggestions des assiégés. Aussi, de tous leurs alliés, ils congédièrent les Athéniens seuls, sous prétexte qu’ils n’avaient plus besoin d’eux ; mais sans leur témoigner cependant aucun soupçon. Néanmoins, les Athéniens comprirent que le prétexte assigné à leur renvoi n’était pas sérieux et qu’il était survenu quelque défiance. Ils s’indignèrent et résolurent de ne point tolérer une pareille offense de la part des Lacédémoniens. Dès qu’ils se furent retirés, ils renoncèrent à l’alliance contractée avec eux contre les Mèdes, et en formèrent une nouvelle avec les Argiens, ennemis de Lacédémone. Les Thessaliens entrèrent aussi dans la même ligue et se lièrent à chacun des deux peuples par les mêmes serments.
- 1.103.1
CIII. Après dix ans de siége, ceux d’Ithome, à bout de ressources, capitulèrent avec les Lacédémoniens. Les conditions étaient qu’ils sortiraient du Péloponnèse sous la foi des traités et n’y rentreraient jamais ; que si quelqu’un d’eux y était surpris, il serait esclave de celui qui l’aurait arrêté. Un oracle de la pythie avait précédemment ordonné aux Lacédémoniens de laisser aller le suppliant de Jupiter Ithoméen. Ils sortirent donc avec leurs enfants et leurs femmes ; les Athéniens, en haine des Lacédémoniens, les accueillirent et les établirent à Naupacte qu’ils venaient de prendre récemment sur les Locriens Ozoles.
- 1.103.2
Les Mégariens vinrent aussi se joindre aux Athéniens ; ils s’étaient séparés des Lacédémoniens, parce que les Corinthiens leur faisaient la guerre pour une question de limites. Les Athéniens occupèrent Mégare et Pèges ; ils construisirent chez les Mégariens les longs murs ; qui s’étendent de la ville à Nisée, et en prirent eux-mêmes la garde. C’est surtout de là que date la haine violente des Corinthiens contre les Athéniens.
- 1.104.1
CIV. Cependant, Inarus de Libye, fils de Psammétique, roi des Libyens qui continent à LÉgypte, partit de Marée, ville au-dessus de Pharos, et fit soulever la plus grande partie de l’Égypte contre le roi Artaxer- xès. Investi lui-même du commandement, il appela les Athéniens. Ceux-ci faisaient alors une expédition contre Cypre, avec deux cents vaisseaux tant d’Athènes que des alliés. Ils quittèrent Cypre à cet appel, remontèrent le Nil, et, maîtres du cours du fleuve, ainsi que des deux tiers de Memphis, ils assiégèrent la partie restée libre et qu’on appelait le Mur-Blanc. Là s’étaient réfugiés des Perses, des Mèdes et ceux des Égyptiens qui n’avaient pas pris part à la révolte.
- 1.105.1
CV. Les Athéniens, ayant fait une descente à Halies, attaquèrent les Corinthiens et les Épidauriens. Les Corinthiens furent vainqueurs. Plus tard les Athéniens livrèrent un combat naval aux Péloponnésiens, à la hauteur de Cécryphalie et vainquirent à leur tour. Survint ensuite une guerre entre les Eginètes et les Athéniens. Une grande bataille navale se livra entre eux près d’Égine ; les uns et les autres étaient assistés de leurs alliés. Les Athéniens, commandés par Léocrate, fils de Stroebus, furent vainqueurs ; ils prirent soixante-dix vaisseaux, descendirent à terre et assiégèrent la ville. Les Lacédémoniens, voulant secourir les Éginètes, leur firent passer trois cents hoplites qui avaient précédemment servi comme auxiliaires avec les Corinthiens et les Épidauriens. En même temps ils occupèrent les hauteurs de Géranie, pendant que les Corinthiens et les alliés descendaient dans la Mégaride·, ils espéraient que les Athéniens, ayant une grande partie de leur armée occupée ailleurs, à Égine et en Égypte, seraient dans l’impossibilité de secourir les Mégariens, ou que, s’ils le faisaient, il leur faudrait abandonner Égine. Mais le corps expéditionnaire d’Égine ne fit aucun mouvement ; les Athéniens envoyèrent à Mégare, sous la conduite de Myronidès, les plus âgés et les plus jeunes des citoyens restés à Athènes·, une bataille qu’ils livrèrent aux Corinthiens resta indécise, et les deux partis se séparèrent, prétendant, chacun de leur côté, n’avoir pas eu le dessous. Cependant les Corinthiens se retirèrent, et les Athéniens, qui avaient plutôt eu l’avantage, élevèrent un trophée. Mais les Corinthiens, traités de lâches à leur retour par les vieillards qui étaient restés à la ville, se préparèrent pendant douze jours entiers et revinrent élever un trophée de victoire en face de celui des Athéniens. Les Athéniens accoururent alors de Mégare, tuèrent ceux qui érigeaient le trophée, attaquèrent ensuite les autres et les mirent en déroute.
- 1.106.1
CVI. Les Corinthiens vaincus battirent en retraite. Un corps assez considérable d’entre eux, vivement poussé, se trompa de route et tomba dans une propriété particulière, entourée d’un large fossé, et sans issue. Les Athéniens s’en aperçurent, firent face à l’entrée avec des hoplites, entourèrent l’enceinte de troupes légères et lapidèrent tous ceux qui s’y étaient engagés. Ce fut un grand désastre pour les Corinthiens. Le gros de leur armée regagna le pays.
- 1.107.1
CVII. Vers cette époque les Athéniens commencèrent la construction des longs murs, qui s’étendent jusqu’à la mer, dans la direction de Phalère et du Pirée.
- 1.107.2
Les Phocéens firent une expédition contre la Doride, métropole des Lacédémoniens ; ils attaquèrent Boeon, Cytinion, Erinéos, et prirent une de ces petites places. Les Lacédémoniens, sous la conduite de Nicomède, fils de Cléombrote, qui commandait à la place du roi Plistoanax, fils de Pausanias, trop jeune encore, se portèrent au secours des Doriens, avec quinze cents de leurs hoplites et dix mille des alliés. Ils forcèrent les Phocéens à rendre la ville par capitulation, et se retirèrent. Mais la difficulté était de rentrer chez eux ; s'ils voulaient prendre la mer et traverser le golfe de Crisa, ils devaient trouver en croisière la flotte athénienne qui leur barrait le passage. Par Géranie, la route ne leur paraissait pas sûre, les Athéniens étant maîtres de Mégare et de Pèges. D’ailleurs, indépendamment des difficultés de cette route, les issues étaient constamment gardées par les Athéniens ; les Lacédémoniens sentaient bien qu’en cette circonstance le passage de ce côté leur serait aussi disputé. Ils crurent donc devoir s’arrêter en Béotie, pour considérer à loisir quel serait le moyen le plus sûr d’opérer leur retraite. En prenant ce parti, ils avaient aussi cédé un peu aux instigations secrètes de quelques Athéniens qui espéraient détruire la démocratie et empêcher la construction des longs murs3. Les Athéniens en masse se portèrent contre eux, assistés de mille Argiens et des divers contingents des alliés, en tout quatorze mille hommes ; ce qui les détermina à cette expédition fut l’embarras dans lequel ils supposaient les Lacédémoniens pour opérer leur retraite, et aussi quelque soupçon de ce qui se tramait contre la démocratie. Un corps de cavalerie thessalienne marchait avec eux, conformément au traité ; mais, pendant l’action, il passa aux Lacédémoniens.
- 1.108.1
CVIII. Le combat se livra à Tanagre, en Béotie. La victoire resta aux Lacédémoniens et à leurs alliés ; mais il y eut de part et d’autre un grand carnage. Les Lacédémoniens pénétrèrent dans la Mégaride, coupèrent les arbres, et rentrèrent chez eux par Géranie et l'isthme. Soixante-deux jours après ce combat, les Athéniens, sous la conduite de Myronidès, allèrent attaquer les Béotiens, les battirent à oenophytis, et soumirent la Béotie, ainsi que la Phocide. Ils rasèrent les fortifications de Tanagre, et prirent chez les Locriens d’Oponte cent otages, choisis parmi les plus riches citoyens. Enfin ils terminèrent chez eux la construction des longs murs.
- 1.108.2
Vint ensuite la capitulation des Éginètes. Ils se rendirent aux Athéniens, rasèrent leurs murailles, livrèrent leurs vaisseaux, et se soumirent pour l'avenir à un tribut déterminé.
- 1.108.3
Les Athéniens firent avec leur flotte le tour du Péloponnèse, sous le commandement de Tolmidès, fils de Tolmæus ; ils brûlèrent le chantier maritime des Lacédémoniens, prirent Chalcis, ville dépendante de Corinthe, descendirent à terre et battirent les Sicyoniens.
- 1.109.1
CIX. Les Athéniens et les alliés qui se trouvaient en Égypte s’y étaient maintenus ; mais la guerre avait eu pour eux bien des alternatives ; d’abord ils s’étaient emparés de l’Égypte. Le roi avait envoyé alors à Lacédémone le Perse Mégabaze, avec de l’argent, pour déterminer les Péloponnésiens à envahir l’Attique, et forcer ainsi les Athéniens à évacuer l’Égypte ; mais l’affaire échoua : Mégabaze, voyant que l’argent était dépensé en pure perte, retourna en Asie avec le reste de ses trésors. Le Perse Mégabyse, fils de Zopyre, fut alors envoyé en Égypte à la tête d’une nombreuse armée ; il arriva par terre, vainquit dans un combat les Égyptiens et leurs alliés, chassa les Grecs de Memphis et finit par les enfermer dans l’île de Prosopitès. Après les y avoir assiégés dix-huit mois, il dessécha le lit du fleuve en détournant les eaux, mit les vaisseaux à sec et joignit la plus grande partie de l’île au continent ; il y passa alors à pied et s’en empara.
- 1.110.1
CX. Ainsi furent ruinées les affaires des Grecs, après six ans de guerre. De cette nombreuse année, bien peu d’hommes purent se sauver à Cyrène, en traversant la Libye. La plupart périrent. L’Égypte rentra sous la do- mination du roi, à l’exception du marais où régnait Amyrtée. Il échappa à toutes les poursuites, grâce à l’étendue du marais et au courage des habitants, les plus belliqueux des Egyptiens. Quant à Inarus, roi des Libyens, cause de tout ce trouble en Égypte, il fut pris par trahison et mis en croix. Cinquante trirèmes d’Athènes et des alliés, envoyées en Égypte pour relever les premières, abordèrent à l’embouchure du Nil nommée Mendésienne, sans rien savoir de ce qui s’était passé. Un corps d’infanterie les attaqua par terre, et la flotte phénicienne par la mer ; la plupart des vaisseaux furent détruits ; très peu parvinrent à s’échapper. Ainsi se termina cette grande expédition des Athéniens et de leurs alliés en Égypte.
- 1.111.1
CXI. Oreste, fils d’Échécratidès, roi des Thessaliens, chassé du trône, persuada aux Athéniens de l’y rétablir. Ils prirent avec eux les Béotiens et les Phocéens, leurs alliés, et marchèrent contre Pharsale, en Thessalie ; mais, contenus par la cavalerie thessalienne, ils ne furent jamais maîtres que du terrain qu’ils occupaient, sans pouvoir s’éloigner de leur camp. N’ayant pu ni prendre la ville, ni réaliser en rien l’objet de leur expédition, ils s'en retournèrent sans avoir rien fait et ramenèrent Oreste avec eux.
- 1.111.2
Peu de temps après, mille Athéniens s’embarquèrent à Pèges, place en leur pouvoir, et longèrent la côte jusqu’à Sicyone, sous le commandement de Périclès, fils de Xanthippe. Ils firent une descente et battirent ceux des Sicyoniens qui en vinrent aux mains avec eux ; aussitôt après ils s’adjoignirent les Achéens et traversèrent le golfe pour aller, sur la côte opposée, attaquer oeniades, en Acarnanie. Mais, après un siége inutile, ils renoncèrent à cette entreprise et retournèrent chez eux.
- 1.112.1
CXII. Trois ans après ces événements, une trêve de cinq ans fut conclue entre les Péloponnésiens et les Athéniens. Ceux-ci, en paix dès lors avec la Grèce, envoyèrent contre Cyprc deux cents vaisseaux, tant d’Athènes que des alliés, sous le commandement de Cimon. Soixante vaisseaux furent détachés de cette flotte vers l’Égypte, à la demande d’Amyrtée, ce roi du marais dont j’ai parlé. Les autres assiégèrent Cilium. Mais Cimon mourut ; la famine survint ; ils levèrent le siége de Citium et repartirent. En passant au-dessus de Salamine, en Cypre, ils rencontrèrent les Phéniciens et les Ciliciens, les combattirent en même temps sur terre et sur mer et remportèrent une double victoire. Après ce succès, ils rentrèrent au port. Les autres vaisseaux partis en même temps et détachés vers l’Égypte rentrèrent également.
- 1.112.2
Les Lacédémoniens firent ensuite l’expédition qui a reçu le nom de Guerre sacrée ; ils s’emparèrent du temple, de Delphes et le remirent aux Delphiens ; mais, après leur départ, les Athéniens l’attaquèrent à leur tour, s’en rendirent maîtres, et le confièrent aux Phocéens.
- 1.113.1
CXIII. Quelque temps après eut lieu l’expédition des Athéniens en Béotie. Les exilés béotiens occupaient Orchomène, Chéronée et quelques autres places de la Béotie. Les Athéniens, fatigués de l'hostilité de ces villes, envoyèrent contre elles mille de leurs hoplites et les contingents de chacun des alliés, sous le commandement de Tolmidès, fils de Tolmæus. Ils prirent Chéronée, réduisirent les habitants en servitude, et se retirèrent après y avoir mis garnison. Mais en traver- sant le territoire de Coronée ils furent assaillis par les exilés béotiens d’Orchomène assistés des Locriens, des fugitifs de l’Eubée et de tous ceux qui avaient contre eux les mêmes griefs. Ceux-ci furent vainqueurs, tuèrent une partie des Athéniens et firent les autres prisonniers. Les Athéniens durent abandonner par un traité la Béotie tout entière, à la condition qu’on leur rendrait leurs prisonniers. Les exilés béotiens et tous les autres rentrèrent et recouvrèrent leur indépendance.
- 1.114.1
CXIV. Peu après, l’Eubée se détacha des Athéniens. Déjà Périclès y était passé avec une armée athénienne, lorsqu'on lui annonça que Mégare venait de faire défection , que les Péloponnésiens allaient envahir l’Attique, et que les Mégariens avaient massacré la garnison athénienne, à part ce qui avait pu se réfugier à Nisée. En même temps les Mégariens avaient appelé à leur secours les Corinthiens, les Sicyoniens et les Épidauriens. Périclès ramena en toute hâte son armée de l’Eubée. Néanmoins les Péloponnésiens envahirent l’Attique, sous le commandement de Plistoanax, fils de Pausanias, roi des Lacédémoniens, et s’avancèrent jusqu’à Éleusis et à la plaine de Thria, qu’ils ravagèrent. Ils s’arrê- tèrent là et rentrèrent chez eux. Les Athéniens alors repassèrent en Eubée , sous la conduite de Périclès, et la soumirent tout entière. Ils admirent tous les habitants à composition, excepté ceux d’Hestiée, qu’ils chassèrent, et dont ils occupèrent eux-mêmes le pays.
- 1.115.1
CXV. Peu après leur retour d’Eubée ils firent avec les Lacédémoniens et leurs alliés une trêve de trente ans et rendirent Nisée, Pèges, Trézène et l’Achaïe ; c’était tout ce qu’ils avaient conquis sur les Péloponnésiens.
- 1.115.2
Six ans plus tard la guerre éclata entre les Samiens et les Milésiens, au sujet de Priène. Les Milésiens, ayant eu le dessous, vinrent à Athènes récriminer contre les Samiens. Ils avaient pris avec eux quelques particuliers de Samos qui aspiraient à changer la forme du gouvernement. Les Athéniens mirent à la voile pour Samos, avec quarante vaisseaux, et y établirent la démocratie ; ils prirent en otages cinquante enfants samiens et autant d’hommes faits, qu’ils déposèrent à Lemnos ; puis ils mirent garnison dans l’ile et se retirèrent.
- 1.115.3
Cependant quelques-uns des Samiens qui avaient quitté l’ile pour se réfugier sur le continent se liguèrent avec les plus puissants de ceux qui étaient restés dans la ville, et avec Pissythnès, fils d’Hystaspe, alors gouverneur de Sardes. Ils réunirent sept cents hommes de troupes auxiliaires et passèrent de nuit à Samos. D’abord ils se portèrent contre les chefs du parti populaire, qu’ils saisirent pour la plupart. Ils allèrent ensuite enlever furtivement leurs otages de Lemnos, rompirent avec Athènes, livrèrent à Pissythnès la garnison athénienne , ainsi que les chefs qui étaient entre leurs mains, et se disposèrent aussitôt à attaquer Milet. Les Byzantins entrèrent aussi dans leur défection.
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CXVI. A cette nouvelle, les Athéniens firent voile pour Samos avec soixante vaisseaux. Seize de ces bâtiments ne prirent point part aux opérations, ayant été détachés les uns sur les côtes de Carie pour observer la flotte phénicienne, les autres à Chio et à Lesbos pour demander des secours. Ce fut donc avec quarantequatre vaisseaux que les Athéniens, commandés par Périclès et neuf autres généraux attaquèrent, près de l’ile de Tragie soixante-dix vaisseaux samiens, dont vingt portaient des soldats. Cette flotte revenait alors de Milet. Les Athéniens furent victorieux ; plus tard, renforcés par quarante vaisseaux d’Athènes et par vingt-cinq de Chio et de Lesbos, ils descendirent à terre, furent encore vainqueurs et investirent la ville sur trois côtés au moyen d’une contre-enceinte ; le quatrième était fermé par leur flotte. Périclès prit alors soixante vaisseaux qui faisaient le siége, et, sur l’avis que la flotte phénicienne s’avançait, il se porta rapidement vers Cannes et la Carie. Car déjà Stésagoras et d’autres Samiens étaient parvenus à sor- tir, avec cinq vaisseaux, pour aller à la rencontre des Phéniciens.
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CXVII. Pendant ce temps les Samiens, étant sortis du port à l’improviste, tombèrent sur le mouillage ennemi, que rien ne protégeait, détruisirent les bàtiments d’avant-garde, battirent les vaisseaux qui vinrent à leur rencontre et restèrent, quatorze jours durant, maîtres de la mer qui baigne Samos. Ils en pro- fitèrent pour faire entrer et sortir tout ce qu’ils voulurent. Mais, au retour de Périclès, ils se virent de nouveau bloqués par la flotte. Il arriva ensuite d’Athènes quarante vaisseaux de renfort sous le commandement de Thucydide d’Agnon et de Phormion ; vingt aux ordres de Tleptolème et d’Anticlès ; enfin trente de Chio et de Lesbos. Les Samiens tentèrent un combat de mer, mais ils ne tinrent pas longtemps ; réduits bientôt à l'impossibilité de résister, ils capitulèrent après neuf mois de siége et se soumirent aux conditions suivantes : ils rasèrent leurs murailles, livrèrent des otages et leurs vaisseaux, et s’engagèrent à payer, à des échéances déterminées, les frais de la guerre. Les Byzantins se soumirent également et redevinrent, comme auparavant, sujets d’Athènes.
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CXVIII. Après ces événements, et à quelques années d’intervalle, nous arrivons aux faits dont j’ai parlé plus haut, l’affaire de Corcyre, celle de Potidée, et tout ce qui servit de prétexte à la guerre actuelle. Toutes ces entreprises des Grecs contre les Grecs ou contre les barbares, remplissent un intervalle de cinquante ans, de la retraite de Xerxès à la guerre du Péloponnèse. Pendant cette période, les Athéniens affermirent leur domination et parvinrent à un haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le sentaient, mais n’y apportaient aucune entrave ; à part quelques courts intervalles de résistance, ils restèrent généralement inactifs. Même avant cette époque ils répugnaient à faire la guerre, à moins de nécessité absolue, et ils avaient d’ailleurs été quelque peu rete- nus par des luttes intestines. Mais, lorsque la puissance athénienne se fut élevée visiblement, lorsque déjà elle en vint à entamer leurs alliés, perdant alors patience, ils crurent nécessaire d’attaquer avec la plus grande vigueur et de briser, s’ils le pouvaient, cette domination : tel fut le but de la guerre actuelle.
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Les Lacédémoniens décidèrent donc que la trêve était rompue et qu’il y avait eu injuste agression de la part des Athéniens. Ils envoyèrent à Delphes demander au dieu s’il leur serait avantageux de faire la guerre ; le dieu, dit-on, répondit qu’en combattant avec énergie on aurait la victoire, et que, invoqué ou non, il prêterait lui-même son appui.
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CXIX. Ils rassemblèrent de nouveau les alliés pour mettre aux voix la question de guerre. Les députés des villes alliées arrivèrent, et, l’assemblée s’étant formée, chacun émit son opinion. La plupart accusèrent les Athéniens et se déclarèrent pour la guerre. Les Corin- thiens, inquiets pour Potidée, avaient agi à l’avance auprès de chaque état isolément, pour faire décréter la guerre ; ils étaient présents, s’avancèrent les derniers, et parlèrent en ces termes :
- 1.120.1
CXX. « Généreux alliés, nous ne pouvons plus adresser de reproches aux Lacédémoniens ; car ce n’est qu’après avoir eux-mêmes décrété la guerre, qu’ils nous appellent aujourd’hui à nous prononcer. C’est ainsi que doivent agir ceux à qui est dévolu le commandement : partisans de l’égalité chez eux ; mais, dès qu’il s’agit des intérêts communs, jaloux d’y pourvoir les premiers, comme ils sont aussi, en toute occasion, l’objet des premiers honneurs.
- 1.120.2
« Ceux d’entre nous qui ont eu des rapports avec les Athéniens n’ont pas besoin d’apprendre à se tenir en garde contre eux ; mais ceux qui habitent l’intérieur, loin des places de commerce, doivent songer que, s’ils ne viennent au secours des habitants de la côte, ils auront eux-mêmes plus de difficulté à exporter leurs denrées et à recevoir en échange ce que la mer apporte au continent. Ils jugeraient mal les intérêts actuels s’ils croyaient y être étrangers ; ils doivent songer au contraire qu’en délaissant les villes maritimes, le danger viendra jusqu’à eux, et que c’est sur eux-mêmes, non moins que sur nous, qu’ils délibèrent en ce moment. Qu’ils ne craignent donc pas d’échanger la paix pour la guerre : sans doute il est de la prudence de rester en repos quand on n’a pas été lésé ; mais aussi, en présence d’une injustice, l’homme de coeur n’hésite pas à renoncer à la paix pour courir aux armes, sauf à traiter ensuite, une fois le succès obtenu. S’il n’est pas enivré par la victoire, il n’est point non plus énervé par le repos et la paix, au point de se résigner à l’injustice ; car celui que les jouissances rendent timide sera bientôt, s’il reste oisif, dépouillé de ce placide bien-être pour lequel il craint tant ; et celui qui, à la guerre, se laisse enfler par le succès, ne songe pas qu’il obéit aux entraînements d’une audace perfide. Bien des entreprises inconsidérées ont réussi contre des adversaires plus inconsidérés encore ; mais beaucoup d’autres, et même en plus grand nombre, paraissaient parfaitement conçues, qui n’ont au contraire abouti qu’à la honte. C’est que personne n’apporte dans l’exécution la même confiance que dans la conception d’un projet : on délibère en toute sécurité, et on faiblit, par crainte, quand il faut agir.
- 1.121.1
CXXI. « Quant à nous, c’est pour repousser une injustice et venger de justes griefs que nous réveillons aujourd’hui la guerre. Les Athéniens châtiés, nous déposerons à temps les armes.
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« Nous avons bien des chances de vaincre : d’abord nous avons pour nous le nombre et l’expérience des combats ; ensuite nous avons tous également l’habitude de l’obéissance. Quant à la marine, qui fait leur force, nous en formerons une avec les ressources particulières de chaque ville et les trésors déposés à Delphes et à Olympie. Au moyen d’un emprunt nous serons en mesure de débaucher, par une solde plus élevée, leurs matelots étrangers ; car la puissance athé- nienne est plutôt mercenaire que nationale ; la nôtre, fondée sur nos personnes bien plus que sur nos richesses, a moins à craindre à cet égard. Une seule victoire navale nous les livre vraisemblablement. S’ils résistent, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine, et, une fois égaux par la science, nous l'emporterons certainement par le courage : car les avantages que nous tenons de la nature, ils ne sauraient les acquérir par l’étude ; et la supériorité que leur donne la science, nous la leur enlèverons par le travail. Il nous faut de l’argent pour ces dépenses ; eh bien ! nous le fournirons : il serait vraiment étrange, quand leurs alliés ne se lassent pas de payer leur asservissement, que nous ne voulussions pas, nous, faire la moindre dépense pour nous venger de nos ennemis, pour assurer en même temps notre propre salut, et empêcher que ces mêmes richesses ne deviennent entre les mains des ra- visseurs l’instrument de notre ruine.
- 1.122.1
CXXII. « Nous avons encore d’autres moyens à leur opposer dans cette guerre : la défection de leurs alliés, dont la première conséquence est de tarir les revenus, source de leur puissance ; la construction de forteresses sur leur territoire , et tant d’autres ressources qu’on ne saurait prévoir actuellement. Car la guerre ne suit pas, tant s’en faut, une marche réglée à l’avance ; c’est elle-même qui, le plus souvent, combine ses moyens au gré des circonstances. Y rester maître de soi est le gage le plus sûr du succès ; s’y laisser emporter, c’est s’exposer à plus de revers.
- 1.122.2
« Songeons, en outre, que si chacun de nous n’avait à contester que sur des limites et contre des ennemis égaux en forces, on pourrait se résigner ; mais aujourd’hui les Athéniens, en état de lutter contre nous tous réunis, sont bien plus forts encore contre chaque ville isolément. Si donc nous ne nous réunissons tous ensemble, si peuples et villes ne se confédèrent dans une même pensée pour la défense commune, isolés, ils nous subjugueront sans peine ; et sachez que la défaite (quelque cruel que ce mot soit à entendre) n’apporterait avec elle rien moins que la servitude. Une pareille supposition, la seule pensée que tant de villes puissent être maltraitées par une seule, est déjà une honte pour le Péloponnèse. Éprouver un pareil sort ne paraîtrait alors que justice ; s’y résigner serait lâcheté. Nous montrerons-nous donc indignes de nos ancêtres ? Ils ont affranchi la Grèce entière ; et nous ne saurions affermir la liberté, même chez nous ! Nous laisserions une ville s’ériger en tyran, nous qui, lorsqu’un seul homme affecte la tyrannie dans un État, nous faisons gloire de le renverser ! Quant à nous, nous ne savons pas comment cette conduite échapperait au triple reproche d’imprévoyance, d’apathie ou d’incurie, trois vices funestes entre tous ; puisque c’est pour ne les avoir pas évités que vous en êtes venus à cette dédaigneuse indifférence qui a déjà causé bien des catastrophes, et qui, pour avoir conduit tant d’hommes à leur perte, a reçu le nom d’aveuglement.
- 1.123.1
CXXIII. « Mais à quoi bon critiquer longuement le passé, si ce n’est en vue des intérêts actuels ! C’est en faveur de l’avenir qu’il faut venir en aide au présent, sans épargner la peine ; car s’élever à la vertu par le travail est un exemple que nous ont légué nos pères. Si maintenant vous l’emportez un peu sur eux pur la richesse et la puissance, ne renoncez point, pour cela, à ces moeurs héréditaires ; car il n’est pas juste que ce qui a été acquis par la pauvreté soit perdu par l’opulence. Marchez donc, pleins d’une confiance que bien des motifs autorisent ; l’oracle s’est prononcé et le dieu luimême a promis de vous venir en aide ; tout le reste de la Grèce combattra avec vous, soit par crainte, soit par intérêt. D’ailleurs, vous ne serez pas les premiers à enfreindre la trêve, puisque le dieu, en vous ordonnant de combattre, la déclare rompue ; loin de là, vous prendrez en main la défense des traités indignement foulés aux pieds ; car c’est l’agresseur qui les viole, et non celui qui se défend.
- 1.124.1
CXXIV. « Ainsi tout vous convie à faire la guerre : nous vous y exhortons en commun ; et il est certain qu’elle entre dans les intérêts des villes et des particuliers. Ne tardez donc pas à secourir les Potidéates, c’est-à-dire des Doriens assiégés par des loniens (c’était le contraire autrefois), et sauvez en même temps la liberté de tous les autres Grecs ; car si nous abandonnons ceux qui sont aujourd’hui attaqués, si l’on sait, de plus, que nous nous sommes réunis sans oser les secourir, il n’est pas possible que les autres n’éprouvent pas bientôt le même sort. Considérez, généreux alliés, que nous en sommes venus à la dernière extrémité, et que le meilleur parti est celui que nous conseillons. Décrétez donc la guerre, sans vous inquiéter de ce qu’elle peut avoir de terrible pour le moment, sans songer à autre chose qu’aux longs jours de paix qui en résulteront ; car c’est par la guerre surtout qu’on affermit la paix ; et il n’y a pas la même sécurité à fuir la guerre par amour du repos.
- 1.124.2
« Voyez cette ville qui, au milieu de la Grèce, s’est érigée en tyran : elle nous menace tous également ; déjà elle commande aux uns ; elle médite l’assujettissement des autres ; marchons donc pour la réduire, et, par là, assurons et l’affranchissement des Grecs maintenant asservis, et notre propre sécurité dans l’avenir. »
- 1.124.3
Ainsi parlèrent les Corinthiens.
- 1.125.1
CXXV. Lorsque tous eurent donné leur avis, les Lacédémoniens firent voter sucessivement tous les alliés présents, les délégués des petites villes comme ceux des grandes. La majorité se prononça pour la guerre. Cette décision prise, il n’y avait pas moyen d’agir surle-champ, aucune disposition n’étant faite : on arrêta donc que chacun ferait ses préparatifs en toute hâte ; moins d’une année fut employée à prendre les mesures nécessaires, jusqu’au jour où l’Attique fat envahie et la guerre ouvertement déclarée.
- 1.126.1
CXXVI. Pendant ce temps ils envoyèrent des députés porter leurs griefs aux Athéniens, afin d’avoir, autant que possible, un prétexte spécieux de faire la guerre, si leurs plaintes n'étaient pas écoutées. Dans une première ambassade, les Lacédémoniens ordonnèrent aux Athéniens d’expier le sacrilège commis contre la déesse ; voici quel était ce sacrilège :
- 1.126.2
Un Athénien, nommé Cylon, vainqueur aux jeux olympiques, riche et d’une famille ancienne, avait épousé la fille de Théagène de Mégare, alors tyran de cette ville. Cylon ayant consulté l’oracle de Delphes, le dieu lui répondit d’occuper l’acropole d’Athènes, le jour de la plus grande fête de Jupiter. Il prit avec lui des forces que lui fournit Théagène, ainsi que ses amis gagnés au complot, et, quand vinrent les fêtes olym- piques du Péloponnèse, il s’empara de l’acropole. Son but était la tyrannie. Il crut que c’était là la plus grande fête de Jupiter et qu’elle avait, en quelque sorte, une signification pour lui-même, en sa qualité de vainqueur olympien. Avait-il été question de la plus grande fête de Jupiter dans l’Attique, ou en quelque autre lieu ? C’est ce à quoi il ne songea même pas, et ce que l’oracle n’avait pas indiqué. Car il y a aussi chez les Athéniens une grande fête de Jupiter Mélichius, appelée Diasia, et qui se célèbre hors de la ville·, le peuple tout entier y fait des sacrifices, et beaucoup offrent, au lieu de victimes, des symboles en usage dans le pays . Cylon, croyant bien comprendre l’oracle, exécuta son entreprise. Mais, dès que les Athéniens en furent informés, ils accoururent en masse de la campagne, environnèrent l’acropole et en firent le siége. Comme il traînait en longueur, las de rester campés devant la place, ils se retirèrent pour la plupart et remirent aux neuf archontes la garde de la citadelle, avec plein pou- voir de tout régler comme ils l’entendraient ; car, à cette époque, l’administration des affaires publiques était en grande partie confiée aux archontes. Ceux qui étaient assiégés avec Cylon eurent beaucoup à souffrir du manque de vivres et d’eau ; quant à lui, il parvint à s’échapper avec son frère ; les autres, se voyant serrés de près, — car quelques-uns mouraient de faim, — s’assirent en suppliants auprès de l’autel qui est dans l’acropole. Les Athéniens commis à la garde, les voyant mourir dans le temple, les firent relever, avec promesse de ne leur faire aucun mal ; mais, après les avoir emmenés, ils les égorgèrent. Quelques uns s’étaient réfugiés auprès des déesses vénérables ; ils les tuèrent aussi, en passant, jusque sur les autels. Pour ce fait, ils furent déclarés souillés et sacrilèges envers la déesse, eux et leur race. Les Àthéniens les expulsèrent ; le Lacédémonien Cléomène les fit aussi chasser plus tard par une des factions qui se partageaient Athènes : non-seulement on exila les vivants, mais on enleva les ossements des morts, pour les jeter hors du territoire. Cependant ils rentrèrent par la suite, et leurs descendants sont encore à Athènes.
- 1.127.1
CXXVII. Les Lacédémoniens invitèrent donc les Athéniens à rejeter loin d’eux cette souillure ; leur but, sans doute, était d’abord de venger la majesté des dieux ; mais ils savaient aussi que Périclès, fils de Xanthippe, tenait par sa mère à cette race sacrilège, et ils espé- raient , Périclès tombé, mener plus facilement à bien leurs affaires avec les Athéniens. Cependant ils comptaient moins encore le faire chasser, que soulever contre lui l’opinion publique, en laissant croire que par cette souillure il était en partie cause de la guerre. Car Périclès, l’homme le plus puissant de son temps, placé alors à la tête des affaires, était en toutes choses opposé aux Lacédémoniens, combattait leurs prétentions et excitait les Athéniens à la guerre.
- 1.128.1
CXXVIII. Les Athéniens, à leur tour, invitèrent les Lacédémoniens à expier le sacrilége de Ténare. Les Lacédémoniens avaient jadis arraché du temple de Neptune, à Ténare, les Hilotes suppliants, et les avaient massacrés. C’est même à cette cause qu’ils attribuèrent eux-mêmes le grand tremblement de terre de Sparte.
- 1.128.2
Ils les invitèrent aussi à expier leur sacrilège contre Pallas Chalcioeque. Voici en quoi il consistait : lorsque Pausanias, rappelé de son commandement dans l’Hellespont et mis en jugement, eut été absous, les Spartiates ne lui confièrent plus aucune mission au dehors ; mais lui-même prit, de son chef et sans l’aveu des Lacédémoniens, une trirème d’Hermione et retourna dans l’Hellespont. Le prétexte était la guerre que les Grecs faisaient sur ce point ; mais son véritable but était de reprendre les intrigues qu’il avait nouées avec le roi, dans le dessein de mettre la Grèce sous sa domination. Voici, du reste, le premier service qu’il avait rendu au roi et le commencement de toute cette affaire : lorsqu’il prit Byzance, à son premier voyage après son retour de Cypre, il avait fait prisonniers dans cette place occupée par les Mèdes, plusieurs parents et alliés du roi. Il les renvoya à ce prince, à l’insu des autres alliés, et publia qu’ils s’étaient échappés de ses mains. Il avait conduit cette intrigue de concert avec Gorgylus d’Érétrie, à qui il avait confié le commandement de Byzance et la garde des prisonniers. Il avait même en- voyé à Xerxès, par ce Gorgylus, une lettre dont voici le contenu, divulgué plus tard : « Pausanias, général de Sparte, voulant t’être agréable, te renvoie ces prisonniers de guerre. J’ai l’intention, si tu y consens, d’épouser ta fille, et de te soumettre Sparte et le reste de la Grèce. Je crois être en mesure d’exécuter ce dessein, en me concertant avec toi ; si donc quelqu’une de ces propositions t’agrée, envoie-moi vers la mer un homme sùr, par l’intermédiaire duquel nous nous entendrons à l’avenir. »
- 1.129.1
CXXIX. Tel était le contenu de la lettre. Xerxès en fut charmé et députa vers la mer Artabaze, fils de Pharnace. Il lui ordonna de prendre le commandement de la satrapie de Dascylion, en remplacement de Mégabatès qui en était alors investi. En même temps il lui remit une réponse écrite, pour Pausanias, avec mission de l’expédier à Byzance au plus vite, de montrer à Pausanias le sceau royal, et, dans le cas où il ferait quelques ouvertures sur ses propres affaires, d’agir pour le mieux et en sujet dévoué. A son arrivée, Artabaze exécuta les ordres qu’il avait reçus, et envoya la lettre. Cette réponse était ainsi conçue :
- 1.129.2
« Ainsi parle le roi Xerxès à Pausanias : pour ce qui est des hommes que tu as sauvés à Byzance, et que tu m’as renvoyés à la côte opposée, ma reconnaissance envers toi reste gravée dans ma maison1 et à jamais ineffaçable. Quant à tes propositions, je les agrée. Que ni le jour, ni la nuit, ne t’arrêtent et n’interrompent un instant l’exécution de les promesses ; que la dépense en or et en argent n’y soit pas un obstacle, ni le nombre des troupes, partout où leur appui te serait nécessaire. Je t’envoie Artabaze, homme sûr et fidèle ; traite en toute sécurité avec lui mes affaires et les tiennes, et fais ce qu’il y aura de mieux et de plus convenable pour tous deux. »
- 1.130.1
CXXX. Après la réception de cette lettre, Pausanias, qui déjà jouissait d’une grande considération chez les Grecs pour avoir commandé à Platée, conçut encore plus d’orgueil, et ne voulut plus s’en tenir aux moeurs de son pays : il sortait de Byzance en costume médique ; lorsqu’il traversait la Thrace, des Mèdes et des Égyptiens l’escortaient, armés de lances ; sa table était servie à la manière persique ; déjà il ne pouvait plus contenir sa pensée, et, dans de petites choses, il trahis- sait les grands desseins dont il méditait l’accomplissement. Il ne se laissait aborder que difficilement, et se montrait, avec tout le monde sans exception, d’une humeur si intraitable, que personne ne pouvait plus paraître devant lui. Ce ne fut pas là un des moindres motifs qui déterminèrent les alliés à passer aux Athéniens.
- 1.131.1
CXXXI. Ces procédés motivèrent son rappel, quand on les connut à Lacédémone. Lorsque les Lacédémoniens le virent ensuite reprendre la mer sans leur ordre, sur un vaisseau d’Hermione, et continuer les mêmes intrigues ; lorsqu’on sut qu’après avoir été expulsé de Byzance par les Athéniens il ne revenait pas à Sparte, mais s’était établi à Colone en Troade, d’où il traitait, disait-on, avec les barbares, on comprit que ce n’était pas à bonne intention qu’il prolongeait là son séjour, et on perdit patience. Les éphores lui envoyèrent un héraut, porteur d’une scytale, avec ordre de ne pas quitter le héraut ; sinon, Sparte lui déclarerait la guerre. Pausanias, voulant écarter tout soupçon, et comptant d’ailleurs sur l’argent pour échapper à l’ac- cusation, revint une seconde fois à Sparte. Les éphores le firent d’abord jeter en prison ; car ils ont ce droit, même avec un roi ; mais Pausanias en sortit, grâce à ses intrigues, et s’offrit à rendre compte de sa conduite si quelqu’un voulait l’accuser.
- 1.132.1
CXXXII. Personne à Sparte, ni parmi ses ennemis, ni dans le reste des citoyens, n’avait aucun indice certain qui pût autoriser à frapper un homme du sang royal et, de plus, revêtu alors de la plus haute dignité : car Plistarque, fils de Léonidas, roi de Sparte, trop jeune encore, était sous la tutelle de Pausanias, son cousin. Cependant son éloignement pour les moeurs nationales et son affectation à imiter celles des barbares faisaient gravement soupçonner qu’il ne voulait pas se contenter de sa fortune présente. On passait en revue sa conduite antérieure, pour voir s’il ne s’était écarté en rien des lois établies ; on se rappelait qu’à l’époque où les Grecs avaient consacré à Delphes un trépied, sur les prémices du butin enlevé aux Mèdes, il avait osé s’approprier l’offrande, en y faisant graver ce distique :
- 1.132.2
Le général des Grecs, après avoir détruit l’armée des Mèdes, Pausanias, a consacré ce monument à Phébus.
- 1.132.3
Les Lacédémoniens avaient sur-le-champ effacé cette inscription, pour faire graver sur le trépied le nom des villes qui avaient consacré ce monument de leur commune victoire sur les barbares. Néanmoins on faisait de cela un crime à Pausanias, et, dans la situation où il se trouvait, on y trouvait bien plus d’analogie encore avec ses desseins du moment. Le bruit courait aussi qu’il avait des intelligences avec les Hilotes ; et cela était vrai : il leur avait promis la liberté et le rang de citoyens s’ils voulaient se soulever avec lui et seconder en tout ses desseins. Cependant ni ces griefs, ni les déclarations de quelques Hilotes, n’avaient paru aux Lacédémoniens mériter assez de créance pour qu’on innovât rien à son égard, et qu’on se départit de l’usage établi chez eux de ne jamais se hâter de prononcer, sans preuves incontestables, une peine capitale contre un Spartiate. Enfin, dit-on, un homme d’Argila, autrefois mignon de Pausanias, et investi de toute sa con- fiance, ayant été chargé par lui de porter à Artabaze ses dernières lettres pour le roi, devint son dénonciateur. La pensée qu’aucun des messagers envoyés avant lui n’était revenu lui avait inspiré quelques craintes : il contrefit donc le cachet, afin de n’être pas découvert s’il s’était trompé dans ses conjectures, ou si Pausanias réclamait les lettres pour y faire quelque changement. Cela fait, il ouvrit les lettres et y trouva la confirmation de ses soupçons ; car elles contenaient l’ordre de lui donner la mort.
- 1.133.1
CXXXIII. Ces lettres, communiquées par lui aux éphores, fortifièrent leur conviction. Toutefois ils voulurent entendre personnellement quelque aveu de la bouche de Pausanias ; d’après leurs instructions, cet homme se rendit en suppliant à Ténare, s’y construisit une cabane séparée en deux par une clôture, et fit cacher dans l’intérieur quelques-uns des éphores. Pausanias vint à lui et lui demanda ses motifs pour se constituer suppliant : alors les éphores entendirent distinctement et les reproches de cet homme à Pausanias sur ce qu’il avait écrit à son sujet, et les détails circonstanciés qu’il lui donnait sur tout le reste ; comment il ne l’avait jamais compromis dans ses messages auprès du roi ; comment Pausanias l’avait cependant choisi pour le dévouer à la mort, à l’égal du commun de ses serviteurs. Ils entendirent également Pausanias convenir de tout, l’engager à ne pas s’irriter de ce qui venait de se passer, l’assurer qu’il pouvait sans crainte sortir du temple sur sa parole, le presser enfin de partir sans délai et de ne pas entraver ses négociations.
- 1.134.1
CXXXIV. Après avoir tout entendu par eux-mêmes, Les éphores se retirèrent, et, désormais bien convaincus du crime, ils résolurent d’arrêter Pausanias dans la ville. On raconte qu’il allait être pris sur le chemin, mais que, voyant un des éphores s’avancer, il comprit à son air dans quel but il venait à lui ; sur un signe secret d’un autre éphore, qui l’avertit par bienveillance, il les prévint et courut se réfugier dans le temple de Pallas Chalcioeque. Ce temple était tout près ; il entra dans un petit réduit qui en dépendait, afin de ne point souffrir des intempéries de l’air, et s’y tint en repos. Les éphores, dans le premier moment, ne purent l’atteindre ; mais ensuite, l’ayant découvert dans ce réduit, ils enlevèrent le toit et les portes, l’y renfermèrent en murant les issues, et restèrent à l’assiéger par la faim. Lorsqu’ils s’aperçurent, à sa position dans le réduit, qu’il allait rendre le dernier soupir, ils le tirèrent du temple, respirant encore ; et il mourut aussitôt. On allait le jeter dans le Céada, où l’on précipite les criminels ; mais on se décida ensuite à l’ensevelir dans le voisinage. Plus tard, l’oracle de Delphes ordonna aux Lacédémoniens de transporter son tombeau au lieu où il était mort. (On le voit encore aujourd’hui sous les portiques en avant du temple, ainsi que l’indique une inscription gravée sur des colonnes.) L’oracle déclara aussi qu’il y avait sacrilège, et qu’ils eussent à donner à Pallas Chalcioeque deux corps au lieu d’un : les Lacédémoniens firent faire deux statues d’airain et les consacrèrent, comme expiation de la mort de Pausanias.
- 1.135.1
CXXXV. Les Athéniens, se fondant sur la déclaration de sacrilége faite par le dieu, insistèrent de leur côté pour une expiation. Les Lacédémoniens envoyèrent des députés à Athènes accuser Thémistocle, comme coupable de médisme, à l’égal de Pausanias. Ils avaient trouvé, disaient-ils, dans les pièces du procès de Pausanias, la preuve de sa culpabilité, et demandaient qu’il subît la même peine. Thémistocle, alors frappé d’ostracisme, vivait à Argos, et faisait des excursions dans le reste du Péloponnèse. Les Athéniens, cédant à ces réclamations, acceptèrent l’offre des Lacédémoniens de poursuivre Thémistocle de concert avec eux, et leur adjoignirent des commissaires, avec ordre de l’amener, quelque part qu’ils le trouvassent.
- 1.136.1
CXXXVI. Thémistocle, prévenu à temps, s’enfuit du Péloponnèse et se retira chez les Corcyréens qu’il avait obligés. Mais ceux-ci lui ayant observé qu’ils craignaient, en le gardant, de s’attirer l’inimitié des Péloponnésiens et des Athéniens, il se fit transporter par eux sur le continent en face de Corcyre. Toujours poursuivi par les commissaires envoyés sur ses traces, traqué par eux partout où il cherchait asile, il fut contraint, dans un moment de détresse, de se retirer chez Admète, roi des Molosses, qui ne l’aimait pas. Admète se trouvait alors absent. Il s’établit en suppliant auprès de sa femme, et, sur ses conseils, il s’assit au foyer, tenant leur enfant dans ses bras. Le roi étant rentré peu après, il se fit connaître et lui représenta que, bien que lui-même eût été contraire à ses sollicitations auprès des Athéniens, il serait indigne d’Admète de se venger sur un exilé· ; que celui dont il avait eu à se plaindre était maintenant beaucoup plus faible que lui, et qu’il était généreux de ne se venger que de son égal ; que d’ailleurs s’il s’était montré opposé au roi, c’était dans une circonstance où il ne s’agissait que d’intérêts et non de la vie ; tandis qu’Admète, en le livrant (il lui fit connaître alors par qui il était poursuivi et pour quel motif), lui arrachait l’existence. Admète, à ces mots, fit relever Thémistocle qui était resté assis, tenant le fils du roi dans ses bras : c’était la forme de supplication la plus solennelle.
- 1.137.1
CXXXVII. Lorsque les Lacédémoniens et les Athéniens arrivèrent, peu de temps après, il refusa de le livrer, malgré leurs pressantes sollicitations ; et, sur le désir qu’exprima Thémistocle de se rendre auprès du roi de Perse, il le fit conduire par terre jusqu’à Pydna, ville d’Alexandre, sur l’autre mer. Il y trouva un bâtiment qui faisait voile pour l’Ionie, s’y embarqua et fut poussé par la tempête devant le camp des Athéniens qui assiégeaient Naxos. L’équipage ne le connaissait pas ; mais la crainte l’obligea à dire au commandant qui il était et les motifs de sa fuite. Il lui déclara que, s’il ne le sauvait pas, il le considérerait comme un traitre gagné à prix d’argent pour le livrer ; que le plus sûr était de ne laisser personne sortir du vaisseau, jusqu’à ce qu’on pût reprendre la mer ; qu’enfin, s’il consentait à lui rendre ce service, il n’oublierait pas de le reconnaître dignement. Le commandant accéda à sa demande ; il mouilla à distance, pendant un jour et une nuit, au-dessus du camp des Athéniens, et alla aborder à Éphèse. Thémistocle reconnut ce service par un présent en argent ; car ses amis lui envoyèrent par la suite, d’Athènes et d’Argos, les richesses qu’il y avait secrètement déposées. De là il s’avança vers l’intérieur, guidé parmi Perse de la côte, et envoya une lettre à Artaxerxès, fils de Xerxès, qui venait de monter sur le trône. En voici le contenu : « Je suis Thémistocle ; je me rends près de toi ; j’ai fait à votre maison plus de mal qu’aucun des Grecs, tout le temps que j’ai été dans la nécessité de me défendre contre les attaques de ton père ; mais je lui ai fait beaucoup plus de bien encore dans sa retraite, lorsqu’il y avait sécurité pour moi et danger pour lui. J’ai donc droit à quelque reconnaissance. (Il rappelait ici qu’il avait prévenu Xerxès que les Grecs se préparaient à quitter Salamine ; et que c’était lui qui, en faisant répandre faussement la nouvelle de la rupture des ponts, l’avait alors empêchée). Maintenant encore je puis, on venant à toi, te rendre de grands services, moi qui suis poursuivi par les Grecs pour l’amitié que je te porte. Je veux, dans un an, t’expliquer moi-même pourquoi je me rends auprès de toi. »
- 1.138.1
CXXXVIII. Le roi admira, dit-on, sa résolution, et l’engagea à y donner suite. Thémistocle, dans l’intervalle, apprit tout ce qu’il put de la langue des Perses et des usages du pays. Au bout d’un an, il se présenta devant le roi et reçut de lui plus d’honneurs et de puissance que n’en avait jamais obtenu aucun des Grecs. Il dut cette distinction à son illustration antérieure, à l’espérance qu’il faisait concevoir au roi de lui soumettre la Grèce, et surtout à la perspicacité dont il donna des preuves.
- 1.138.2
En effet, on remarquait chez Thémistocle une intelligence naturelle aussi sûre que puissante ; et, à cet égard, il méritait tout particulièrement l’admiration qu’inspire un homme supérieur. Une pénétration innée, que l’étude n’avait pas eu besoin de former, à laquelle l’étude n’avait rien ajouté, lui permettait de juger sai- nement, presque sans réflexion, les faits les plus imprévus, au moment même où ils se présentaient ; quant à l’avenir, il était rare que ses conjectures fussent démenties. Il avait une égale sûreté de coup d’oeil et pour traiter les questions dont il avait l’habitude, et pour saisir celles dont il n’avait point l’expérience. Pardessus tout il savait démêler à l’avance, au milieu des événements, ce qui était avantageux ou nuisible. En un mot, il excellait, grâce à la vigueur de son intel- ligence, à improviser presque sans travail tout ce qu’exigeaient les besoins du moment. Une maladie termina sa vie. On a aussi prétendu qu’il s’empoisonna lui-même, ne croyant pas pouvoir tenir les promesses qu’il avait faites au roi.
- 1.138.3
Son tombeau est à Magnésie-d’Asie, sur la place publique ; car il était gouverneur de cette contrée, le roi lui ayant donné, pour le pain, Magnésie qui rapportait annuellement cinquante talents ; pour le vin Lampsaque, qu’on réputait le vignoble le plus fertile d’alors ; et Myonte pour la table. Ses parents assurent avoir rapporté, d’après ses ordres, ses restes dans l’Attique, sa patrie, et les y avoir ensevelis à l’insu des Athéniens ; car, ayant été banni pour trahison, il ne pouvait y être enseveli.
- 1.138.4
Ainsi finirent Pausanias de Lacédémone et Thémistocle d’Athènes, les deux hommes les plus illustres de la Grèce à cette époque.
- 1.139.1
CXXXIX. Telles furent, lors de la première ambassade, les injonctions que firent et reçurent les Lacédémoniens pour l’expulsion des sacriléges. Ils renouvelèrent plus tard leurs réclamations ; de plus, ils enjoignirent aux Athéniens de lever le siége de Potidée et de rendre à Égine son indépendance ; ils insistaient surtout, et d’une manière formelle, sur le retrait du décret qui interdisait aux Mégariens les ports de domination athénienne et le marché de l’Attique ; à cette condition, disaient-ils, ils ne feraient pas la guerre. Mais les Athéniens ne voulurent écouter aucune réclamation, pas plus celle relative au rapport du décret que les autres : ils accusaient les Mégariens de cultiver un terrain sacré, resté en litige entre eux, et de donner asile à leurs esclaves fugitifs. Enfin les derniers députés de Lacédémone, Ramphias, Mélésippus et Agésandre, sans revenir en rien sur les réclamations antérieures, firent cette simple déclaration : « Les Lacédémoniens veulent la paix ; elle subsisterait si vous laissiez aux Grecs leur indépendance. » Les Athéniens se formèrent alors en as- semblée et invitèrent chacun à donner son avis. Il fut résolu qu’après délibération on répondrait sur l’ensemble, une fois pour toutes. Bien des paroles furent échangées et les deux opinions opposées trouvèrent des partisans, les uns soutenant qu’il fallait faire la guerre, les autres que le décret ne devait pas être un obstacle à la paix, et qu’il fallait le rapporter. Périclès, fils de Xanthippe, s’avança alors ; c’était, à cette époque, l’homme le plus éminent d’Athènes, le premier en tout, et pour la parole et pour l’action. Il les exhorta en ces termes :
- 1.140.1
CXL. « Athéniens, mon opinion n’a pas changé : nous ne devons pas céder aux Péloponnésiens. L’ardeur avec laquelle on se détermine à la guerre ne persiste pas, je le sais, quand il faut agir ; el les pensées des hommes tournent au gré des événements. Néanmoins je sens qu’aujourd’hui encore il me faut persévérer à vous donner les mêmes conseils ; je crois juste que ceux d’entre vous qui les auront adoptés soutiennent les résolutions prises en commun, même si tout ne réussit pas au gré de nos espérances ; sinon, qu’ils ne viennent point, en cas de succès, l’attribuer après coup à leur propre sagesse ; — car il peut se faire qu’il y ait inconséquence dans la marche des événements, tout aussi bien que dans les pensées des hommes ; et c’est pour cela que nous avons coutume d’accuser la fortune, toutes les fois qu’un événement imprévu vient tromper notre attente.
- 1.140.2
« Les dispositions hostiles des Lacédémoniens contre nous étaient évidentes auparavant ; elles le sont encore plus aujourd’hui. Car, bien que les traités portent que les différends réciproques seront réglés à l’amiable, chacun de nous restant provisoirement nanti de ce qu’il a entre les mains, ils n’ont jamais voulu ni réclamer l’arbitrage, ni l’accepter lorsque nous l’avons offert ; ils aiment mieux dans leurs réclamations en appeler aux armes qu’à la justice ; et déjà ce sont des ordres, ce ne sont plus des plaintes qu’ils vous apportent. Ils nous ordonnent de lever le siége de Potidée, de rendre l’indépendance à Égine, et de rapporter le décret contre les Mégariens. Enfin voilà leurs derniers députés qui viennent nous enjoindre de laisser la liberté à tous les Grecs. Ils proclament bien haut que, le décret rapporté, il n’y aura pas de guerre ; mais n’allez pas, pour cela, vous imaginer qu’en refusant de le rapporter nous ferions la guerre pour bien peu de chose. Il ne faut pas qu’un jour, regardant en arrière, vous trouviez en vous le regret d’avoir fait la guerre pour un motif futile : dans ce peu de chose, il y a l’affer- missement de votre puissance et l’épreuve de votre fermeté. Si vous leur cédez, bientôt ils vous feront des injonctions plus rigoureuses, dans l’espoir que, par crainte, vous obéirez encore. En tenant ferme, au contraire, vous leur montrerez clairement que le mieux est d’agir avec vous sur le pied de l’égalité.
- 1.141.1
CXLI. « Avisez donc, d’après cela : ou bien obéissez avant d'avoir éprouvé aucun dommage, ou bien, si nous faisons la guerre, ce qui me paraît le meilleur parti, ne cédez pour aucun motif, grave ou léger, afin de n’être pas réduits à craindre sans cesse de perdre ce que vous possédez ; car il y a toujours esclavage dans l’obéissance à un ordre, que l’objet en soit important ou non, lorsqu’il vient d’un égal et précède tout jugement.
- 1.141.2
« Quant à la guerre et aux ressources des deux partis, vous vous convaincrez par les détails suivants que nous ne le céderons en rien : les Péloponnésiens vivent de leur travail ; ils n’ont ni richesses privées, ni fortune publique. Ils n’ont pas davantage l’expérience des longues guerres, de celles qu’on fait au-delà des mers ; parce que, grâce à leur pauvreté, leurs luttes entre eux sont de courte durée. Dans cette situation, ils ne peuvent ni équiper des vaisseaux, ni même faire sur terre de fréquentes expéditions au dehors ; car il leur fau- drait tout à la fois abandonner leurs propriétés et prendre sur eux-mêmes les frais de la guerre ; d’ailleurs la mer leur est interdite. C’est avec des trésors en réserve, bien plus que par des contributions forcées, qu’on soutient la guerre ; et des hommes qui vivent de leur travail sont bien plus disposés à sacrifier dans les com- bats leur corps que leur pécule ; car ils ont l’espérance d’échapper au danger, tandis qu’ils no sont point sûrs de n'avoir pas épuisé prématurément leurs ressources ; surtout si, contre leur attente, la guerre traîne en longueur, comme cela est ici vraisemblable.
- 1.141.3
« Les Péloponnésiens et leurs alliés sont en état de tenir tête à tous les Grecs réunis, dans une affaire unique ; mais ils ne peuvent faire une guerre soutenue, contre un ennemi qui a des ressources toutes différentes ; car, n’ayant pas un conseil unique, ils ne peuvent exé- cuter sur l’heure une résolution soudaine. En regard de l’égalité du suffrage, il y a chez eux différence de race, opposition d’intérêts ; et, par suite, rien n’arrive à bonne fin. Les uns sont surtout préoccupés de telle vengeance qu’ils ont en vue, les autres ne voient que leurs intérêts privés, qu’ils craignent par-dessus tout de compromettre ; on se rassemble lentement ; on n’accorde que peu d’attention aux affaires publiques ; on s’occupe le plus souvent des siennes propres. Chacun pense ne pas nuire, par sa négligence, à l’intérêt général, persuadé qu’un autre y pourvoira pour lui ; si bien que, tous faisant en particulier le même raisonnement, le bien public se trouve, en somme, avoir été sacrifié sans qu’on s’en doutât.
- 1.142.1
CXLII. « La plus grande difficulté pour eux sera le manque d’argent ; ils ne s’en procureront que lentement, perdront du temps ; et, à la guerre, les occasions n’attendent pas.
- 1.142.2
« Ni les forts qu’ils pourraient élever chez nous, ni leur marine, ne peuvent non plus nous inquiéter sérieusement : pour ce qui est des fortifications, ils n’élèveront pas sans doute une ville comme la nôtre ; c’est difficile en temps de paix, à plus forte raison en pays ennemi, en face d’une ville comme Athènes, fortifiée aussi, et de longue main. S’il ne s’agit que d’une forteresse, ils pourront nous inquiéter par des incursions sur quelques parties de notre territoire, et en donnant asile à nos transfuges ; mais ils ne nous empêcheront certes pas d’aller chez eux par mer assiéger leurs places ; nous les harcèlerons à notre tour avec la flotte qui fait notre force. Nous trouverons dans notre expérience de la mer plus de ressources pour la guerre con- tinentale qu’ils n’en trouveront dans leur armée de terre pour une lutte maritime. Devenir marins habiles ne sera pas chose facile pour eux ; puisque vous-mêmes, adonnés à la pratique de cet art depuis la guerre médique, vous ne l’avez pas encore porté à la perfection·, comment donc des laboureurs, des hommes étrangers à la mer, arriveraient-ils à quelque résultat, surtout lorsque vos nombreux vaisseaux, sans cesse à leur poursuite, ne leur permettront pas même de s’exercer ? Ils pourraient peut-être se risquer contre quelque faible division, leur nombre les rassurant sur leur ignorance ; mais, contenus par des flottes considérables, ils seront condamnés à l’inaction ; le défaut d’exercice les rendra plus ignorants, et l’ignorance plus timides. La marine est un art aussi difficile que tout autre ; on ne peut pas s’y appliquer au hasard et accessoirement ; loin de là, elle n’admet pas qu’on fasse, même accessoirement, rien autre chose.
- 1.143.1
CXLIII. « Supposons même qu’ils mettent la main sur les trésors d’Olympie et de Delphes, et qu’ils tentent de nous débaucher, par une solde plus élevée, nos matelots étrangers : ce serait là un danger, si nous n’étions en état de leur tenir tête à nous seuls, en nous embarquant avec les métoeques ; mais, cet avantage, nous le possédons ; et, ce qui est surtout décisif, nous trouvons parmi nos nationaux des pilotes et des équipages meilleurs et plus nombreux que dans tout le reste de la Grèce. D’ailleurs, aucun étranger ne voudrait, pour quelques jours de haute paie, aller au danger et s’exposer à être exilé de sa patrie, dans le seul but de combattre à leurs côtés, avec moins d’espérance de vaincre.
- 1.143.2
« Telle est, ou à peu près, ce me semble, la situation des Péloponnésiens. La nôtre est toute différente ; à l’abri des critiques que je viens de leur adresser, nous avons encore sur eux d’autres avantages considérables. S’ils envahissent notre pays par terre, nous attaquerons le leur par mer, et alors la dévastation d’une partie seulement du Péloponnèse ne peut plus se comparer à celle de l’Atlique, même tout entière : ils n’auront pas une autre contrée à occuper sans combat ; nous, au contraire, la terre ne nous manquera pas, et dans les iles, et sur le continent ; car c’est une grande chose que l’empire de la mer. Examinez plutôt : si nous étions insulaires, quelle puissance serait plus inexpugnable ? Aussi devons-nous songer à nous rapprocher le plus possible de cet état, en abandonnant nos champs, nos habitations du dehors, et en nous bornant à garder la mer et notre ville. Ne nous laissons point emporter par l’indignation à combattre les Péloponnésiens, bien plus nombreux que nous : vainqueurs, nous aurions bientôt à faire face à des armées tout aussi nombreuses ; vaincus, nous perdrions ce qui fait notre force, l’assistance de nos alliés ; car ils ne se tiendront pas en repos du moment où nous ne serons plus en état de marcher contre eux.
- 1.143.3
« Ne gémissons pas sur nos maisons et nos terres ; ne songeons qu’aux hommes ; car ce ne sont pas ces choses qui nous possèdent, mais nous qui les possédons. Si même j’espérais vous persuader, je vous engagerais à aller de vos propres mains ravager vos champs, afin de montrer par là aux Péloponnésiens qu’ils ne seront pas pour vous un motif de soumission à leurs ordres.
- 1.144.1
CXLIV. « Bien d’autres motifs encore me font espérer la victoire ; pourvu cependant que vous ne prétendiez pas, tout en faisant la guerre, accroître votre domination et ajouter volontairement aux périls de l’entreprise. Car je crains plus nos propres fautes que les desseins de nos adversaires. Mais je reviendrai à ce sujet, pour le traiter plus tard, dans le cours des événements. Maintenant, renvoyons les députés avec cette réponse : Nous ouvrirons aux Mégariens notre marché et nos ports, si les Lacédémoniens, de leur côté, consentent à ne pas éloigner de chez eux, comme étrangers, nous et nos alliés. Car, de part et d’autre, nous conservons sur ce point toute liberté, les traités ne renfermant aucune prescription contraire : nous rendrons aux villes leur indépendance, si elles en jouissaient lors de la conclusion du traité, et si les Lacédémoniens permettent aux villes de leur domination d’adopter, non pas un gouvernement approprié aux intérêts de Lacédémone, mais celui qu’elles choisiront librement ; nous nous soumettons à un arbitrage, conformément au traité ; enfin nous ne commencerons pas la guerre, mais nous nous défendrons contre les agresseurs.
- 1.144.2
« Voilà ce qu’il est juste de répondre, ce qui en même temps convient à la dignité de cette ville. Sachons, d'ailleurs, que la guerre est inévitable ; que si nous l’entreprenons volontairement, nos adversaires pèseront sur nous avec moins de force, enfin que des plus grands dangers naissent, pour les États et les particuliers, les plus grands honneurs. Ainsi nos pères se sont levés contre les Mèdes ; ils n’avaient point, en marchant à l’ennemi, nos immenses ressources ; ils abandonnaient tout ce qu’ils possédaient ; et pourtant, par la sagesse de leurs desseins bien plus que par les faveurs de la fortune, avec une ardeur supérieure à leurs forces, ils ont repoussé les barbares et sont parvenus à ce haut degré de puissance. Ne restons pas audessous d’eux ; mais luttons de toutes nos forces contre l’ennemi, et efforçons-nous de transmettre intacte cette puissance à nos descendants. »
- 1.145.1
CXLV. Ainsi parla Périclès. Les Athéniens, persuadés qu’il leur conseillait ce qu’il y avait de mieux, rendirent un décret conforme à son avis ; et, dans leur réponse aux Lacédémoniens, ils se réglèrent pour chaque point sur son opinion. Ils disaient, en général, que jamais ils ne concéderaient rien à aucune injonction ; mais qu’ils étaient prêts à traiter sur le pied de l’égalité, et à faire juger leurs contestations conformément au traité. Les députés se retirèrent, et il n’y eut plus dès lors d’ambassade.
- 1.146.1
CXLVI. Tels furent, de part et d’autre, les griefs et les motifs de rupture avant la guerre ; ils dataient des affaires d’Épidamne et de Corcyre. Cependant le commerce réciproque subsistait encore, les relations internationales continuaient sans héraut, mais non pas sans défiance ; car il y avait atteinte profonde aux garanties des traités, et prétexte de guerre.
- 2.1.1
I. Ici commence la guerre entre les Athéniens et les Péloponnésiens, assistés de leurs alliés respectifs. Pendant sa durée, les communications n’eurent plus lieu sans l’intermédiaire d’un héraut ; et les hostilités, une fois commencées, se poursuivirent sans interruption. J’ai suivi pas à pas, dans ce récit, l’ordre des événements, par été et par hiver.
- 2.2.1
II. La trêve de trente ans, conclue après la prise de l’Eubée, subsista quatorzeans. La quinzième année,— Chrysis exerçait alors le sacerdoce à Argos depuis qua- rante-huit ans, Enésius était éphore à Sparte, et Pythodore avait encore l'archontat pour deux mois à Athènes, — le sixième mois après la bataille de Potidée, au commencement du printemps, des Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, sous les ordres des béotarques Pythangelus, fils de Philidès, et Diem- porus, fils d’Onétoridès, entrèrent en armes à Platée, ville de Béotie, alliée des Athéniens. C’était au moment du premier sommeil. Ce furent des habitants de Platée, Nauclide et ses complices, qui les appelèrent etleur ouvrirent les portes. Ils voulaient, dans des vues d’ambition personnelle, tuer ceux des citoyens qui leur étaient opposés, et soumettre la ville aux Thébains. Cette intrigue avait été concertée avec Eurymaque, fils de Léontiadès, homme très puissant à Thèbes. Les Thébains, en effet, avaient toujours été en différend avec Platée, et, prévoyant la guerre, ils voulaient l’occuper d’avance, pendant que les hostilités n’étaient pas ouvertement déclarées. Aussi leur fut-il d’autant plus facile d’y pénétrer sans être découverts, aucune garde n’étant encore établie. Ils rangèrent leurs armes sur la place, et là, au lieu de suivre le conseil que leur donnaient ceux qui les avaient appelés de se mettre à l’oeuvre sur-le-champ et d’envahir les maisons du parti ennemi, ils curent la pensée de recourir à des proclamations conciliantes, afin d’amener la ville à un accord amiable. Ils firent donc publier par le héraut que ceux qui voudraient entrer dans leur ligue, sur le pied des conventions anciennement faites entre tous les Béotiens, eussent à venir en armes se joindre à eux. Ils pensaient que par ce moyen la ville se soumettrait sans difficulté.
- 2.3.1
III. Quand les Platéens s’aperçurent que les Thébains étaient dans leurs murs, et que la ville avait été surprise, ils furent d’abord saisis de terreur ; car ils croyaient les ennemis beaucoup plus nombreux, la nuit empêchant de distinguer. Ils consentirent donc â traiter, reçurent les propositions qu’on leur faisait et restèrent en repos, avec d’autant moins de difficulté que les Thébains ne faisaient contre personne aucune entreprise hostile. Mais, au milieu de ces pourparlers, ils s’aperçurent que les Thébains étaient en petit nombre et qu’en les attaquant ils pourraient en venir à bout aisément ; car la grande majorité du peuple plaléen ne voulait pas se détacher des Athéniens. L’attaque fut donc résolue : ils se réunirent en perçant les murs mitoyens, afin de n’être pas découverts dans le parcours des rues, mirent en travers des rues des chars dételés, en guise de murailles, et firent, autant que possible, toutes les dispositions qui leur parurent appropriées à la circonstance. Les préparatifs terminés, ils profitèrent du reste de la nuit, et, à l’approche de l’aurore, sortirent de leurs maisons pour l’attaque ; ils avaient calculé qu’au lieu d’avoir à combattre un ennemi enhardi par la clarté du jour et placé dans des conditions égales, ils auraient affaire à une troupe ef- frayée par l’obscurité, et inférieure à eux-mêmes pour la connaissance des lieux. Ils s’élancèrent donc et en vinrent aux mains sans délai.
- 2.4.1
IV. Les Thébains, dès qu’ils se virent trompes, se concentrèrent, firent face de tous côtés aux attaques, et les repoussèrent deux ou trois fois ; mais quand ensuite les Platéens se précipitèrent sur eux à grand bruit ; quand femmes et serviteurs, avec des cris et des hurlements, lancèrent du haut des maisons des tuiles et des pierres ; quand survint en même temps, au milieu des ténèbres, une pluie abondante, la terreur les saisit et ils se mirent à fuir par la ville. Mais, ignorant pour la plupart les passages par où ils pouvaient s’échapper, fuyant dans la boue et dans l’obscurité (on était alors à la fin de la lune), poursuivis d’ailleurs par un ennemi qui leur coupait la retraite grâce à sa connaissance des lieux, beaucoup d’entre eux périrent. Un Platéen ferma la porte par laquelle ils étaient entrés, la seule qui fût ouverte ; il se servit, au lieu de verron, d’un fer de lance au moyen duquel il fixa la barre. Ainsi, même de ce côté, il n’y avait plus d’issue. Poursuivis par la ville, quelques-uns gravirent le mur et se précipitèrent en dehors ; presque tous périrent. Quelques-uns arrivèrent , sans être aperçus, à une porte non gardée, en brisèrent la serrure avec une hache qu’une femme leur donna, et s’échappèrent ; mais ce fut le petit nombre ; car on ne tarda pas à s’en apercevoir. D’autres périrent dispersés çà et là dans la ville. Le gros des fugitifs, tout ce qui était resté en corps, donna dans un grand bâtiment dépendant de la muraille, et dont l’entrée, placée à leur portée, se trouvait ouverte. Ils prirent cette entrée pour une des portes de la ville et crurent avoir devant eux une issue vers le dehors. Les Platéens, les voyant enfermés, délibérèrent s’ils ne les brûleraient pas dans cette situa- tion, en mettant le feu au bâtiment, ou s’ils prendraient à leur égard quelque autre parti. Enfin ces malheureux capitulèrent et se rendirent à discrétion, eux et leurs armes. Tous ceux qui restaient errants dans la ville en firent autant. Tel fut le sort de ceux qui étaient entrés à Platée.
- 2.5.1
V. D’autres Thébains étaient en marche, et tout un corps d’armée devait arriver avant la fin de la nuit, pour appuyer ceux qui étaient entrés, s’ils rencontraient quelque difficulté. Ils reçurent en chemin la nouvelle de ce qui s’était passé, et continuèrent à avancer au secours des leurs. Platée est à quatre-vingt-dix stades de Thèbes ; la pluie qui survint la nuit retarda leur marche ; le fleuve Asopus se gonfla et devint difficile à traverser. Ils cheminèrent sous la pluie, ne passèrent le fleuve qu'avec peine, et arrivèrent trop tard ; déjà les leurs étaient ou tués, ou prisonniers. A cette nouvelle, les Thébains songèrent à un coup de main contre ceux des Platéens qui étaient hors de la ville ; car naturellement beaucoup d’habitants, ne pouvant prévoir cette surprise en pleine paix, étaient à la campagne avec leurs effets. Les Thébains voulaient faire quelques prisonniers qui leur répondissent de leurs compatriotes enfermés dans la ville, s’il y en avait à qui on eût laissé la vie. Tel était leur dessein : ils délibéraient encore quand les Platéens, soupçonnant leurs projets et inquiets pour ceux qui étaient au dehors, envoyèrent un héraut leur déclarer que leur tentative sur Platée, en pleine paix, était une violation des lois les plus sacrées ; qu’ils eussent à ne faire aucun mal à ceux du dehors, s’ils ne voulaient que les Platéens missent à mort les prisonniers qu’ils avaient entre les mains ; que si, au contraire, ils sortaient du territoire, on s’engageait à les leur rendre. Tel est du moins le récit des Thébains, et ils ajoutent que cette convention fut jurée. Les Platéens prétendent, au contraire, qu’ils ne s’étaient pas engagés tout d’abord à rendre les prisonniers, mais seulement après pourparlers et en cas d’accommodement ; ils nient s’être liés par serment. Les Thébains sortirent donc du pays, sans faire aucun mal. Les Platéens, après avoir rentré en toute hâte ce qui était au dehors, massacrèrent aussitôt leurs prisonniers. Parmi eux se trouvait Eurymaque, avec qui les traîtres s’étaient concertés.
- 2.6.1
VI. Cela fait, ils envoyèrent un messager à Athènes, rendirent aux Thébains leurs morts par convention, et firent dans la ville toutes les dispositions que parurent exiger les circonstances. Les Athéniens apprirent bientôt ce qui avait eu lieu à Platée, et sur-le-champ ils arrêtèrent tous les Béotiens qui étaient dans l’Attique. En même temps ils envoyèrent un héraut ordonner aux Platéens do ne prendre aucune décision à l’égard des Thébains prisonniers, avant que les Athéniens eussent aussi délibéré sur leur sort ; car leur mort n’avait pas encore été annoncée à Athènes. Le premier courrier étant parti au moment même de l’entrée de Thébains, et le second peu de temps après qu’ils avaient été vaincus et arrêtés, on n’y connaissait rien de ce qui s’était passé ensuite, et c’était dans cette ignorance qu’on avait expédié le message. Quand le héraut arriva, il trouva les Thébains égorgés. Les Athéniens envoyèrent ensuite des troupes à Platée· ; ils y mirent garnison et emmenèrent les hommes inutiles à la défense, ainsi que les femmes et les enfants.
- 2.7.1
VII. Après le coup de main sur Platée, la trêve était ouvertement rompue : les Athéniens sc préparèrent à la guerre ; les Lacédémoniens et leurs alliés en firent autant de leur côté. De part et d'autre on se disposa à envoyer des ambassades au roi et chez les autres barbares, partout enfin où chacun espérait obtenir des secours. En même temps ils agissaient auprès des villes en dehors de leur domination pour les rattacher à leur alliance. Les Lacédémoniens, indépendamment des vaisseaux que leur fournissaient l’Italie et la Sicile, ordonnèrent aux villes qui avaient embrassé leur parti d’en construire d’autres, en proportion de leur importance, de manière à ce que la flotte comptât en tout cinq cents vaisseaux. Ils avertirent leurs alliés de préparer une somme déterminée, de se tenir d’ailleurs en repos, et de n’admettre qu’un vaisseau athénien à la fois jusqu’à ce que tous les préparatifs fussent terminés. Les Athéniens, de leur côté, firent le recensement de leurs alliés et envoyèrent de toutes parts des députés, particulièrement dans les pays qui entourent le Péloponnèse, à Corcyre, à Céphallénie, chez les Acarnanes, à Zacynthe ; car ils sentaient qu’avec l'amitié de ces peuples ils pourraient, en toute confiance, porter le ravage autour du Péloponnèse.
- 2.8.1
VIII. De part et d’autre on ne formait que de vastes desseins, et on se préparait à la guerre de toutes ses forces. Cela se conçoit ; au début, on embrasse toujours avec plus d’ardeur ; et, d’ailleurs, il y avait alors, dans le Péloponnèse et à Athènes, une nombreuse jeunesse qui n’était pas fâchée, grâce à son inexpérience, d’essayer de la guerre. Tout le reste de la Grèce contemplait, dans une attente inquiète, la lutte engagée entre les États souverains. De nombreuses prédictions circulaient ; partout les devins chantaient des oracles, soit dans les villes qui allaient en venir aux mains, soit dans le reste de la Grèce, Délos avait éprouvé peu auparavant un tremblement de terre, ce qui n’était pas arrivé encore, aussi haut que remontassent les souvenirs des Grecs. On disait et on croyait que c’était là un présage des événements qui se préparaient, et on recherchait curieusement dans le passé tous les indices du même genre. On était, en général, beaucoup plus porté pour les Lacédémoniens, par ce motif surtout qu’ils avaient annoncé l’intention d’affranchir la Grèce. De toutes parts, villes et particuliers rivalisaient d’ardeur et s’empressaient à embrasser leur cause, soit en paroles, soit en action ; chacun croyait que quelque chose pécherait là où il ne serait pas de sa personne ; conséquence naturelle de l’exaspération générale contre les Athéniens ! les uns voulant s’affranchir de leur domination, les autres craignant d’y être soumis. Tels étaient les préparatifs et les dispositions réciproques quand on se jeta dans la lutte.
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IX. Voici les alliés qu’avait chacun des deux partis au début des hostilités : du côté des Lacédémoniens étaient tous les peuples du Péloponnèse en deçà de l'isthme, excepté les Argiens et les Achéens qui avaient des relations d’amitié avec les deux nations rivales. Seuls parmi les Achéens, les habitants de Pellène prirent tout d’abord parti pour les Lacédémoniens ; tous les autres les imitèrent ensuite ; en dehors du Péloponnèse, les Mégariens, les Phocéens, les Locriens, les Béotiens, les Ambraciotes, les Leucadiens, les Anactoriens. Ceux qui fournirent des vaisseaux furent les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les habitants de Pellène, d’Élée, d’Ambracie et de Leucade. Les Béotiens, les Phocéens, les Locriens envoyèrent de la cavalerie , les autres villes de l’infanterie. Tels étaient les alliés des Lacédémoniens.
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Ceux d’Athènes étaient Chio, Lesbos, Platée, les Messéniens de Naupacte, la plus grande partie des Acarnanes, les Corcyréens, les Zacynthiens, et un grand nombre d’autres villes qui leur payaient tribut dans une foule de contrées : ainsi la Carie maritime, les Doriens limitrophes de la Carie, l’Ionie, l’Hellespont, la presqu’ile de Thrace, toutes les îles situées à l’orient entre le Péloponnèse et la Crète, toutes les autres Cyclades, à l’exception seulement de Mélos et de Théra. Chio, Lesbos et Corcyre fournissaient des navires, les autres de l’infanterie et de l’argent. Tels étaient les alliés des deux partis et les ressources dont ils disposaient pour la guerre.
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