Histoire de la Guerre du Péloponèse
- 2.85.1
Les Lacédémoniens envoyèrent à bord de leur flotte Timocratès, Brasidas et Lycophron, pour servir de conseil à Cnémos, avec ordre de se mieux préparer à un nouveau combat naval et de ne pas se laisser fermer la mer par un petit nombre de navires. Comme c’était leur premier essai de bataille navale, ils étaient surpris de leur défaite ; ils l’attribuaient moins à l’infériorité de leur marine qu’à une certaine mollesse, et n’avaient garde de comparer à la vieille expérience des Athéniens le temps si court de leur apprentissage. Ce fut donc par un mouvement de dépit qu’ils déléguèrent ces commissaires. Ceux-ci, dès leur arrivée, s’entendirent avec Cnémos pour demander des vaisseaux aux différentes villes et pour mettre en état ceux qu’ils avaient sous la main.
- 2.85.2
De son côté, Phormion fit parvenir à Athènes la nouvelle de ces préparatifs et du succès qu’il venait d’obtenir. Il demandait qu’on lui envoyât sans retard le plus de vaisseaux possible, un nouveau combat étant imminent. Les Athéniens lui expédièrent vingt vaisseaux, dont le commandant eut ordre d’aller premièrement en Crète. Nicias, Crétois de Gortyne, leur proxène, les avait appelés à Cydonie, promettant de mettre en leur pouvoir cette ville ennemie; en même temps il voulait se rendre agréable aux Polichnites, voisins des Cydoniens. Le commandant •de cette flotte partit donc pour la Crète ; et, de concert avec les Polichnites, il ravagea le territoire des Cydoniens. Les vents et une mer orageuse le retinrent là fort longtemps.
- 2.86.1
Pendant que les Athéniens s’attardaient en Crète, les Péloponésiens mouillés à Cyllène faisaient leurs dispositions pour un nouveau combat naval. Ils suivirent la côte jusqu’à Panormo s en Achaïe, où se trouvaient leurs troupes de tertre, prêtes à les seconder. Phormion avait fait voile pour le Rhion de Molycrie et jeté l’ancre en dehors du détroit avec les vingt vaisseaux qui avaient déjà combattu. Ce Rhion était dans la dépendance des Athéniens, tandis que l’autre, situé en face, appartient au Péloponèse. Un bras de mer, large de sept stades, les sépare et forme l’entrée du golfe de Crisa. Ce fut donc au Rhion d’Achaïe, à peu de distance de Panormos où était leur armée de terre, que les Péloponésiéns vinrent mouiller avec soixante-dix vaisseaux, dès qu’ils eurent vu les Athéniens en faire autant. Pendant six ou sept jours, les deux flottes restèrent en présence, occupées à s’exercer et à faire leurs préparatifs de combat. Les Péloponésiéns, iustruits par leur échec précèdent, ne voulaient pas s’éloigner des promontoires ni s’aventurer en pleine mer ; les Athéniens au contraire craignaient de s’engager dans le détroit, où ils sentaient bien que les ennemis auraient l’avantage. Enfin Cnémos, Brasidas et les autres généraux péloponésiéns résolurent de ne pas attendre, pour livrer bataille, que la flotte athénienne eût reçu des renforts. Ils convoquèrent donc leurs soldats ; et, les voyant pour la plupart effrayés et découragés de leur récente défaite, ils leur adressèrent l’exhortation suivante :
- 2.87.1
« Péloponésiéns, si l’issue du dernier combat inspire à quelques-uns de vous des craintes pour celui qui se prépare, ces appréhensions sont chimériques. Vous le savez : nos dispositions étaient défectueuses et plutôt prises en vue d’une expédition sur terre que d’un combat sur mer. Joignez à cela un concours de circonstances fortuites et défavorables, sans parler des fautes que l’inexpérience a pu nous faire commettra dans un premier engagement. Ce n’est donc pas au manque de cœur qu'on doit imputer notre défaite ; et il ne faudrait pas qu’un courage qui n’a pas été terrassé, mais qui porte en lui-même sa justification, se laissât ébranler par un résultat accidentel. Songez que tout homme peut être trahi par la fortune, mais que les braves restent toujours les mêmes et que l’inexpé-rience n'excuse pas la lâcheté.
- 2.87.2
« Quant à vous, votre inhabileté est amplement rachetée par votre valeur; nos ennemis, grâce à cette science qui vous effraye, si elle s’alliait au courage, pourraient, au moment de l’action, se rappeler et exécuter ce qu’ils ont appris ; mais, sans courage, il n’y a pas de savoir qui tienne devant le danger : la peur trouble la mémoire et met la science en défaut. A leur habileté opposez donc votre bravoure, et la crainte provenant d’une première défaite, la pensée qu’alors vous étiez pris au dépourvu. Aujourd’hui nous avons l’avantage du nombre et nous combattons à portée de nos hoplites, près d’une terre qui nous appartient. Or, la victoire accompagne d’ordinaire le parti le plus nombreux et le mieux préparé.
- 2.87.3
« Ainsi, de quelque côté que nous tournions nos regards, nous ne trouvons aycun motif raisonnable de crainte. Il n’est pas jusqu’à nos fautes passées qui ne nous servent de leçon pour l’avenir. Soyez donc pleins de confiance ; que chacun, pilote ou matelot, fasse son devoir dans le combat, que nul ne quitte son poste. Notre plan d’attaque ne le cédera point à celui de vos anciens généraux. Nous ne donnerons à personne le prétexte de se montrer lâche. Si toutefois quelqu’un en prend fantaisie, il subira un juste châtiment. Les braves au contraire recevront les récompenses de la valeur. »
- 2.88.1
Telles furent les exhortations adressées par les généraux péloponésiens à leurs soldats. Phormion ne redoutait guère moins le découragement des siens, qui entre eux parlaient avec effroi du grand nombre des vaisseaux ennemis. Il résolut donc de les réunir, afin de ranimer leur ardeur. Longtemps à l’avance il avait prép.aré leurs esprits, leur répétant qu’il n’y avait pas de flotte, si nombreuse fût-elle, dont ils ne dussent soutenir l’effort ; aussi les soldats s’étaient-ils faits à l’idée de ne jamais reculer, quelle que fût la multitude des vaisseaux péloponésiens. Cependant, comme il les voyait abattus, il voulut relever leur courage ; et, après les avoir rassemblés, il leur dit :
- 2.89.1
« Soldats, le nombre de vos ennemis, je le vois, vous inspire de l’inquiétude ; aussi vous ai-je convoqués pour dissiper une crainte mal fondée. a: D’abord, c’est à cause de leur première défaite et dans ie sentiment de leur infériorité, qu’ils ont réuni ce grand nombre de navires, au lieu de se mesurer contre nous à forces égales. Ensuite, ce qui leur inspire cette confiaflce audacieuse, c’est uniquement leur habitude des combats sur terre ; comme ils y sont ordinairement vainqueurs, ils se figurent que sur mer il en sera de même. Mais ici c’est à nous qu’appartient l’avantage, s’il est vrai que sur terre il leur soit acquis. Nous ne leur cédons point en bravoure, et l’audace est toujours en proportion de l’expérience.
- 2.89.2
« Les Lacédémoniens, qui n’ont en vue que leur propre gloire, mènent an combat leurs alliés pour la plupart malgré eux. Autrement ils ne reviendraient pas d’eux-mêmes à la charge après une si rude défaite. Ne redoutez point leur valeur. C'est vous qui leur inspirez une terreur bien plus forte et plus motivée, soit à cause de votre première victoire, soit par la pensée que vous n’accepteriez pas la bataille si vous ne comptiez pas la gagner. A la guerre, on cherche communément à s’assurer l'avantage du nombre plutôt que de la valeur. Il n’y a que les braves qui, malgré leur infériorité numérique, résisteift sans y être forcés. Cette remarque n’échappe point à nos adversaires. Ils sont plus effrayés de notre attitude imprévue qu’ils ne le seraient d’un armement moins disproportionné.
- 2.89.3
«, Que de fois n’a-t-on pas vu des armées plier devant des forces comparativement moindres, par défaut de tactique ou de valeur ! A ce double égard, nous sommes sans inquiétude.
- 2.89.4
« A moins d’absolue nécessité, je n’engagerai pas le combat dans le golfe ; je me garderai même d’y entrer. A des vaisseaux peu nombreux, mais exercés et agiles, ayant affaire à une flotte considérable et peu Habile à la manœuvre, une mer rétrécie n’est pas ce qui convient. Faute d’espace et de perspective, on ne peut ni heurter de l’avant, ni reculer à propos si l’on est serré de trop près, ni faire des trouées ou virer de bord, évolutions qui supposent des vaisseaux fins marcheurs. Le combat naval se transforme alors en une lutte de pied ferme; et, dans ce cas, l’avantage est au plus grand nombre.
- 2.89.5
« C’est mon affaire à moi d’y pourvoir autant que possible. Quant à vous, demeurez en bon ordre, chacun à son bord. Soyez prompts à saisir les commandements ; cela est d’autant plus nécessaire que l'ennemi est plus rapproché. Observez dans l’action la discipline et le silence ; rien n’est plus essentiel dans les batailles, surtout navales. Enfin montrez-vous dignes de vos précédents exploits. Le moment est décisif : il s’agit ou de ravir aux Péloponésietis toute espérance maritime ou de faire craindre aux Athéniens la perte prochaine de leur empire sur la mer. -·
- 2.89.6
« Encore un coup, je vous rappelle que vous avez déjà battu la plupart de ceux que vous allez combattre ; or des vaincus n’affrontent pas deux fois de suite avec une ardeur égale les mêmes dangers. »
- 2.90.1
C’est ainsi que Phormiôn exhorta ses soldats. Les Pélo-ponésiens, voyant que les Athéniens évitaient de, s’engager dans le golfe et dans une mer étroite, résolurent ie'les y attirer malgré eux. Ils appareillèrent donc au lever de l’aurore •et cinglèrent vers l’intérieur du golfe, dans la direction de leur propre territoire. Les vaisseaux étaient rangés sur quatre de front, l’aile droite en tête, dans leur ordre de mouillage. A cette aile ils avaient placé leurs vingt bâtiments les plus lestes, afin que, si Phormion, dans l’idée qu’on allait attaquer Naupacte, se portait au secours de cette place menacée, les Athéniens ne pussent leur échapper en débordant leur aile, mais qu’ils fussent enveloppés par ces vingt vaisseaux. Ce qu’ils avaient prévu arriva. Phormion, craignant pour la place qui était déserte, ne les eut pas plus tôt aperçus en mer, qu’il se hâta d’embarquer son monde et suivit à regret le rivage, le long duquel marchait comme auxiliaire l’infanterie .des Mes-séniens.
- 2.90.2
Quand les Péloponésiens voient les ennemis, rangés à la file ■sur un seul vaisseau, serrant la côte et déjà engagés dans le golfe, près de la terre, comme ils le désiraient, soudain, à un signal donné, ils font une conversion à gauche et se dirigent de toute leur vitesse contre la ligne des Athéniens. Ils comptaient l’envelopper tout entière; mais les onze vaisseaux delà tête échappent à cette évolution. Les Péloponésiens atteignent les autres, les acculent à la côte, les brisent et massacrent ceux des matelots qui ne se sauvent pas à la nage. Déjà ils remorquaient un certain nombre de vaisseaux vides, un même avec son équipage, lorsque les Messéniens, accourus le long du bord, entrent tout armés dans la mer, montent sur quelques-uns de ces navires traînés à la remorque, et, combattant du haut des ponts, obligent les ennemis à lâcher prise.
- 2.91.1
Sur ce point, les Péloponésiens étaient donc victorieux et avaient mis hors de combat la division ennemie. En même temps leurs vingt vaisseaux de l’aile droite poursuivaient les onze vaisseaux athéniens qui avaient échappé à leur mouvement de conversion. Ceux-ci les devancent et, à l’exception d’un seul, parviennent à gagner Naupacte. Ils abordent près du temple d’Apollon, tournent leurs proues en# dehors et s’apprêtent à se défendre, dans le cas où les ennemis viendraient les chercher près de terre. Les Péloponésiens arrivèrent plus tard; ils voguaient en chantant le péan, comme déjà vainqueurs. Le vaisseau athénien resté en arrière était poursuivi par un vaisseau de Leucade, fort en avant des autres. A quelque distance du rivage, se trouvait à l’ancre un bâtiment marchand. Le vaisseau athénien efl fait rapidement le tour, heurte de flanc le vaisseau leucadien et le coule à fond. Ce spectacle inattendu frappe de surprise et d’effroi les Péloponésiens, qui s'avançaient en désordre et comme sûrs de la victoire. Aussitôt quelques-uns abaissent leurs rames et font halte pour attendre le gros de la flotte ; manœuvre périlleuse en face d’un ennemi si rapproché ; d’autres, ne connaissant pas ces parages, échouent sur des bas-fonds.
- 2.92.1
A cet aspect, les Athéniens reprennent courage; ils s’exhortent unanimement, et poussant un cri, ils fondent sur leurs adversaires. Ceux-ci, déconcertés par les fautes qu’ils avaient commises et par le désordre où ils se trouvaient, ne font qu’une courte résistance et bientôt s’enfuient vers Panor-mos, d’où ils étaient partis. Les Athéniens les poursuivent, s’emparent des six vaisseaux les plus voisins, ressaisissent les leurs que les Péloponésiens avaient endommagés près de la côte et qu’ils traînaient à la remorque ; ils tuent les hommes ou les font prisonniers. Sur le vaisseau leucadien coulé près du bâtiment marchand, se trouvait le Lacédémonien Timo-cratès. Au moment où le navire sombrait, il s’égorgea lui-même ; son corps fut porté par les vagues dans le port de Naupacte.
- 2.92.2
Les Athéniens, revenus de la poursuite, érigèrent un trophée à l’endroit d’où avait eq lieu leur retour offensif. Ils recueillirent les morts et les débris jetés sur la rive et rendirent par composition ceux de l'ennemi. Les Péloponésiens dressèrent aussi un trophée pour avoir mis en fuite les Athéniens et désemparé leurs vaisseaux près du rivage. Ils consacrèrent sur le Rhion d’Achaïe, devant leur trophée, le bâtiment qu’ils avaient pris ; ensuite, craignant l’arrivée d’un renfort d’Athènes, ils rentrèrent tous pendant la nuit dans le golfe de Crisa et à Corinthe, excepté les Leucadiens. Les vingt vaisseaux athéniens, qui venaient de Crète et qui auraient dû rejoindre Phormion avant le combat, arrivèrent à Naupacte peu de temps après la retraite des ennemis. Là-dessus l’été se termina.
- 2.93.1
Avant de licencier l’armée navale qui s’était retirée à Corinthe et dans le golfe de Crisa^némos, Brasidas et les autres généraux péloponésiens voulurent, à l’instigation des Mégariens et au commencement de l’hiver, faire une tentative sur le Pirée, port d’Athènes. Il n’était ni gardé ni fermé; ce qui n’est pas surprenant, vu la grande supériorité de la marine athénienne. U fut résolu que chaque matelot prendrait sa rame, son coussinet, sa courroie , et se rendrait à pied de Corinthe à la mer qui est du côté d’Athènes; qu’après avoir promptement gagné Mégare, on tirerait de Niséa, chantier de cette ville, quarante vaisseaux qui s’y trouvaient, et qu’on cinglerait immédiatement contre le Pirée. Il n’y avait dans ce port aucune escadre de garde, et l’on était loin de s’attendre à un coup de main si hardi. Les Athéniens n’appréhendaient guère une agression ouverte et préméditée, ou, le cas échéant, ils croyaient qu’ils ne pouvaient manquer de la prévoir.
- 2.93.2
Leur plan arrêté, les Péloponésiens se mirent aussitôt en marche. Arrivés de nuit à Niséa, ils tirèrent les vaisseaux à la mer. Toutefois, intimidés par le danger et contrariés, dit-on, par le vent, ils cinglèrent, non plus contre le Pirée, selon leur première intention, mais vers le promontoire de Salamine qui fait face à Mégare ; il y avait là un fort avec une station de trois vaisseaux athéniens, qui tenaient cette ville bloquée. Ils assaillirent le fort, emmenèrent les trirèmes vides, et, grâce à leur incursion soudaine, ravagèrent le reste de l’île.
- 2.94.1
Cependant les signaux d’alarme étaient élevés pour annoncer à Athènes l’approche de l’ennemi. Dans tout le cours de cette guerre, il n’y eut pas de plus chaude alerte. Ceux de la ville croyaient que les ennemis étaient maîtres du Pirée ; ceux du Pirée, que Salamina était prise et que d’un instant à l’autre ils allaient être attaqués. Avec un peu plus de résolution, c’eût été chose facile, et le vent n’aurait pas été un obstacle.
- 2.94.2
Au point du jour, les Athéniens se portèrent en masse au Pirée, mirent des vaisseaux à flot, y montèrent à la hâte et en grand tumulte; puis cinglèrent vers Salamine, laissant la garde du Pirée aux gens de pied. Les Péloponésiens, avertis de leur approche, se rembarquèrent précipitamment pour Niséa, non sans avoir couru la plus grande partie de Salamine et enlevé des hommes, du butin et les trois vaisseaux du fort de Bou-doron. Il est juste de dire qu’ils n’étaient pas sans inquiétude au sujet de leurs bâtiments, qui, n’ayant pas été depuis longtemps à la mer, faisaient eau de toutes parts. De retour à Mégare, ils reprirent à pied le chemin de Corinthe. Les Athéniens, ne les trouvant plus dans les eaux de Salamine, se retirèrent également. Dès lors ils firent meilleure garde au Pirée, le tinrent fermé et prirent toutes les précautions désirables.
- 2.95.1
Au commencement de ce même hiver, Sitalcès, fils de Térès et roi des Thraces Odryses, fît une expédition contre Perdiccas fils d’Alexandre, roi de Macédoine, et contre les Chalcidéens du littoral de la Thrace. Il avait pour motif deux promesses, dont il voulait acquitter l’une et faire tenir l’autre. Perdiccas, désirant que ce prince le réconciliât avec les Athéniens, qui dans l’origine lui faisaient une guerre désastreuse, et qu’il n’appuyât pas les prétentions de Philippe, son frère et son compétiteur au trône de Macédoine, avait pris envers Sitalcès des engagements qu’il n’exécutait pas. D'autre part, Sitalcès, en contractant alliance avec les Athéniens, leur avait promis de pacifier la Chalcidiqne. Sitalcès menait avec lui le fils de Philippe, Amyntas, qu’il voulait faire roi de Macédoine. Il était accompagné d'une députation athénienne, conduite par Hagnon, et venue auprès de lui avec cette mission spéciale. Les Athéniens devaient coopérer à cette expédition avec une flotte et autant de troupes que possible.
- 2.96.1
Parti de chez les Odryses, Sitalcès appela d’abord aux armes ses sujets de Thrace, qui habitent en deçà des monts Hémus et Rhodope, jusqu’au Pont-Euxin et à l’Hellespont ; ensuite les Gètes d’au delà de l’Hémus, ainsique toutes les nations fixées en deçà du fleuve Ister, dans le voisinage du Pont-Euxin. Les Gètes et autres peuples de ces contrées confinent aux Scythes et font usage des mêmes armes que cette nation ; ils sont tous archers à cheval. Sitalcès appela aussi de leurs montagnes un grand nombre de Thraces indépendants et armés d’épées, connus sous le nom de Diens, la plupart habitant le Rhodope; les uns étaient stipendiés, les autres marchaient comme volontaires. Il se recruta pareillement chez les Agriens, les Lééens et les autres peuplades péoniennes qui lui étaient soumises. C’étaient les derniers peuples de son empire, lequel s’étendait jusqu’aux Grééens de Péonie et au Strymon. Ce fleuve prend sa source dans le mont Scombros, traverse le pays des Grééens, celui des Lééens, et forme la limite de l’empire de Odryses ; au delà sont les Péoniens indépendants. Du côté des Triballiens, également indépendants, les derniers peuples sujets des Odryses étaient les Trères et les Tilatéens. Ceux-ci habitent au nord du mont Scombros et s'étendent à l’occident jusqu’au fleuve Oskios, lequel sort de la même montagne que le Nestos et l’Hèbre. Cette montagne, grande et déserte, est un anneau de la chaîne du Rhodope.
- 2.97.1
Du côté de la mer, l’empire des Odryses s’étend d’Abdère à Pembouchure de lister dans le Pont-Euxin. C’est, pour un vaisseau rond, un trajet de quatre jours et de quatre nuits, en ligne directe et vent debout. Par terre, eu suivant le chemin le plus court, d’Abdère à l’ister, il y a onze journées de route pour un bon marcheur. Telle est l’étendue du littoral. En allant de la côte vers l’intérieur des terres, dans la plus grande largeur,· e’est-à-dire de Byzance jusqu’aux Lééens et au Strymon, il y a treize journées de route pour un bon marcheur.
- 2.97.2
Le tribut levé annuellement sur les peuples barbares et sur les villes grecques , au taux où il fut porté par Seuthès, successeur de Sitalcès, se montait à quatre cents talents d’argent (a), payables en numéraire. A quoi il faut ajouter les présents, en or et en argent, qu’on était obligé d’offrir et qui formaient une somme équivalente ; sans compter les étoffes brodées ou lisses et'autres cadeaux qu’il fallait faire,.non-seulement au roi, mais encore aux grands et aux nobles du pays. Chez les Odryses, comme chez le reste des Thraces, il règne une coutume opposée à celle des rois de Perse : c’est de recevoir plutôt que de donner. Il est plus honteux de refuser une demande que d’es-suyet un refus. Les Odryses ont encore exagéré oet usage, à raison de leur puissance ; chez eux on ne vient à bout de rien sans présents ; aussi leurs rois ont-ils acquis des richesses immenses. De toutes les nations européennes comprises entre le golfe Ionien et le Pont-Euxin, il n’y en a point dont les revenus et l’opulence soient plus considérables. Pour la force militaire et le nombre des combattants, les Odryses le cèdent beaucoup aux Scythes. Il n'est aucun peuple, je ne dis pas en Europe, mais en Asie, qui soit capable de se mesurer, à lui seul, contre les Scythes réunis. Mais pour l’intelligence des affaires, les Scythes sont loin d’avoir la même supériorité.
- 2.98.1
Possesseur d’un si vaste empire, Sitalcès se disposa donc à la guerre ; et, ses préparatifs terminés, il se mit en marche pour la Macédoine. Il traversa d’abord les pays de sa domination, puis la Cercine, montagne inhabitée, qui sépare les Sintes des Péoniens. Il la passa par une route qu’il avait précédemment ouverte en abattant des forêts, lors de sa guerre de Péonie. En franchissant cette montagne, au sortir du pays des Odryses, il avait à droite les Péoniens, à gauche les Sintes et les Médiens. Il parvint ensuite à Dobéros, ville de Péonie. Dans cette marche, son armée n'éprouva aucune perte,, si ce (a) Deux millions cent soixante mille francs. n’est par les maladies ; elle- se grossit plutôt par l’adjonction spontanée d’une foule de Thraces indépendants, alléchés par le pillage. Aussi dit-on qu’elle présentait un effectif de cent cinquante mille combattants, la plupart à pied, un bon tiers à cheval. C’étaient les Odryses, et après eux les Gètes, qui avaient fourni le plus de cavaliers. Parmi les fantassins, les pins aguerris étaient les montagnards indépendants, armés d’épées et descendus du Rhodope. Le reste consistait en une masse confuse, redoutable surtout par le nombre.
- 2.99.1
Rassemblés à Dobéros, ces différents corps se disposèrent à envahir par les montagnes la basse Macédoine, où régnait Perdiccas. A la Macédoine appartiennent aussi les Lyn-cestes, les Élimiotes, ainsi que plusieurs peuplades de l’intérieur, alliées et sujettes des Macédoniens, mais qui ont leurs rois particuliers. Quant au pays situé le long de la mer et appelé maintenant Macédoine, la conquête en fut faite par Alexandre, père de Perdiccas, et par ses ancêtres les Témé-nides , originaires d’Argos. Ils y établirent leur domination par la défaite des Pières, qu’ils expulsèrent de la Piérie. Ceux-ci allèrent habiter Phagrès et quelques autres places au pied du mont Pangée, de l’autre côté du Strymon. De nos jours encore, le pays situé au pied du Pangée, le long de la mer, s’appelle golfe Piérique. Ils chassèrent aussi de la Bottie les Bottiéens, qui habitent actuellement dans le voisinage des Chalcidéens. Ils conquirent sur les Péoniens une langue de terre, le long du fleuve Axios, depuis les montagnes jusqu’à Pella et à la mer. L’expulsion des Èdoniens leur valut le pays qu’on appelle Mygdonie et qui s’étend au delà de l’Axios jusqu’au Strymon. De l’Êordie ils expulsèrent pareillement les Éordiens ; cette nation fut exterminée, le peu qui échappa s’établit aux environs de Physca. De l’Almopie ils chassèrent les Almopes. Enfin ces Macédoniens subjuguèrent tous les autres peuples qui leur obéissent présentement, savoir Anthé-monte, la Grestonie, la Bisaltie et une grande partie de la Macédoine proprement dite. L’ensemble de ces pays porte le nom de Macédoine et avait pour roi Perdiccas fils d’Alexandre, lors de l'invasion de Sitalcès.
- 2.100.1
A l’approche d’une armée si formidable, les Macédoniens, désespérant de pouvoir tenir tête en rase campagne, se retirèrent dans les lieux de difficile accès et dans toutes les places fortes du pays. Ces places étaient rares ; ce fut plus tard seulement qu’Àrchélaos fils de Perdiccas, parvenu à la royauté, fit construire les forteresses aujourd’hui existantes, perça des routes droites et perfectionna toutes les branches du service public, en particulier ce qui tient à l’organisation militaire. Il amassa plus de chevaux, d’armes et de munitions de toute espèce que n’avaient fait, à eux tous, les huit rois ses prédécesseurs.
- 2.100.2
De Dobéros, les Thraces entrèrent d’abord dans Tancien royaume de Philippe et prirent Idomène de vive force. Gprty-nie, Atalante et quelques autres places firent leur soumission par attachement au fils de Philippe , Amyntas, qui se trouvait présent. Ils assiégèrent inutilement Europos ; ensuite ils pénétrèrent dans le reste de la Macédoine, à gauche de Pella et de Cyrrhos. Ils ne poussèrent pas jusqu’à la Bottiée et à laPiérie; mais ils saccagèrent la Mygdonie, la Grestonie et Anthémonte. Les Macédoniens ne songèrent pas même à se défendre avec leur infanterie ; mais ils firent venir de la cavalerie de cher leurs alliés de l’intérieur ; et, malgré leur infériorité numérique, ils attaquaient les Thraces toutes les fois que ceux-ci donnaient prise. Rien ne résistait au choc de ces cavaliers habiles et cuirassés; mais, enveloppés par des masses profondes, ils couraient parfois de grands dangers. Aussi finirent-ils par rentrer dans l'inaction, ne àe croyant pas en état de lutter contre des forces si disproportionnées.
- 2.101.1
Alors Sitalcès entama des pourparlers avec Perdiccas relativement aux motifs de son expédition; et, comme les Athéniens, comptant peu sur sa venue, ne paraissaient pas avec leurs vaisseaux, mais s’étaient contentés de lui envoyer des présents et des ambassadeurs, il détacha une partie de sa troupe contre les Chalcidéens et les Bottiéens, les renferma dans leurs murailles et ravagea leur pays. Pendant qu’il y campait, les peuples situés au midi, tels que les Thessaliens, les Magnètes et leurs autres sujets, enfin tout le reste des Grecs jusqu’aux Thermopyles, craignirent que cette armée ne se dirigeât contre eux et se mirent sur la défensive. L’alarme se répandit pareillement au delà du Strymon, chez ceux des Thraces septentrionaux qui habitent les plaines, c’est-à-dire chez les Panéens, les Odomantes, les Droens et les Derséens, tous peuples indépendants. Même en Grèce, les ennemis d’Athènes appréhendèrent que Sitalcès n’eût été appelé par elle, à titre d’allié, pour les combattre. Quant à lui, il suspendit sa marche pour dévaster simultanément la Chalcidique, la Bottique et la Macédoine. Mais, comme il n’atteignait aucun des buts de son expédition, et que son armée, mal approvisionnée, avait beaucoup à souffrir de l’hiver, il se laissa persuader par son neveu Seuthès fils de Spardacos, l’homme le plus puissant après lui, d’opérer immédiatement sa retraite. Seuthès avait été gagné en secret par Perdiccas, qui lui avait promis de lui donner sa sœur en mariage avec de grandes richesses. Sitalcès crut son neveu ; et, après une canàpagne de trente jours, dont huit passés en Chalcidique, il ramena promptement son armée dans ses foyers. Plus tard, Perdiccas tint parole à Seuthès en lui donnant sa sœur Stratonice. Telle fut l’expédition de Sitalcès.
- 2.102.1
Ce même hiver, après le licenciement de la flotte pélo-ponésienne, les Athéniens qui étaient à Naupacte mirent en mer sous le commandement de Phormion. Ils rangèrent la côte jusqu’à Astacos, prirent terre en cet endroit et pénétrèrent en Acarnanie, avec quatre cents hoplites tirés de leur flotte et quatre cents Messéniens. Ils chassèrent de Stratos, de Coronta et d’autres places les hommes d’une fidélité douteuse ; et, après avoir rétabli dans Coronta Cynès fils de Théolytos, ils regagnèrent leur bord. S’ils n’attaquèrent pas les OEniades, les seuls Acamaniens qui leur fussent toujours hostiles, c’est qu’ils ne crurent pas possible de le faire pendant l’hiver. En effet le fleuve Achéloüs, qui a sa source dans le Pinde, après avoir traversé le pays des Dolopes, des Agréens et des Amphilochiens, arrosé la plaine d’Acarnanie et baigné les murs de Stratos, se jette dans la mer non loin de la ville des OEniades et forme autour d’elle des lagunes, qui en rendent les approches impraticables en hiver. La plupart des îles Echinades sont situées en face d’OEniades, à l’embouchure de TAchéloûs, et constamment ensablées par ce grand fleuve. Aussi quelques-unes d’entre elles sont-elles déjà réunies au continent, et l’on peut prévoir qu’il en sera de même pour toutes dans un avenir peu éloigné . Le courant du fleuve est rapide, abondant et bourbeux ; les îles, par leur rapprochement, forment une barre qui arrête la vase. Comme elles s’entre-croisent et ne sont pas alignées, elles gênent l’écoulement direct du fleuve à la mer. Au surplus ces îles sont inhabitées et peu considérables.
- 2.102.2
On rapporte qu’Alcméon fils d’Amphiaraos, lorsqu’il errait après le meurtre de sa mère, reçut d’Apollon un oracle qui lui conseillait d’habiter en cet endroit, lui donnant à entendre qu’il ne serait pas délivré de ses frayeurs avant d’avoir trouvé à s’établir dans une contrée que le soleil n’éclairât pas encore et qui n’existât pas lorsqu’il avait commis son forfait et souillé le reste de la terre. Alcméon, à ce qu’on assure, fut longtemps à comprendre je sens de cet oracle. Enfin il remarqua ces allu-vions de TAchélous et pensa que, depuis le temps où il avait commis son parricide, cette terre devait avoir pris assez de consistance pour lui servir d’habitation. Il se fixa donc aux environs d’OEniades, s’y créa un royaume et donna à toute la contrée le nom de son fils Acarnan. Telle est la tradition répandue au sujet d’Alcméon.
- 2.103.1
Les Athéniens et Phormion, partis de l’Acarnanie et arrivés à Naupacte, retournèrent à Athènes au commencement du printemps. Ils conduisaient, indépendamment des vaisseaux qu’ils avaient pris, tous les combattants de condition libre, faits prisonniers dans les batailles navales. Ceux-ci furent échangés homme pour homme.
- 2.103.2
Là-dessus se termina cet hiver, ainsi que la troisième année de la guerre que Thucydide a racontée.
- 3.1.1
L'été suivant , à l'époque de la maturité des blés, les Péloponésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Archidamos, fils de Zeuxidamos et roi des Lacédémoniens, firent une expédition en Attique. Ils y campèrent et ravagèrent le pays. La cavalerie athénienne saisissait, comme d’ordinaire, toutes les occasions d'attaquer les emnemis. Elle empêchait leurs troupes légères de s’écarter du camp, et d'infester les environs de la ville. Les Péloponésiens restèrent en Attique aussi longtemps qu’ils eurent des vivres ; ensuite ils repartirent, et chacun regagna ses foyers.
- 3.2.1
L’invasion des Péloponésiens était à peine terminée, lorsque Lesbos, à l’exception de Méthymne, se souleva contre les Athéniens. Ce projet, déjà conçu avant la guerre, mais repoussé alors par les Lacédémoniens, dut se réaliser plus tôt que les Lesbiens n'auraient voulu. Leur intention, était, avant tout, d’obstruer l’entrée de leurs ports, d’élever des murailles, de construire des vaisseaux, enfin d’attendre l’arrivée de tout ce qui devait leur venir du Pont-Euxin, savoir des archers, des vivres et d’autres objets qu’ils avaient demandés. Mais l'entreprise fut dénoncée par les Ténédiens, leurs ennemis, par les Méthymniens et même par quelques citoyens de Mytilène, hommes de parti et proxènes des Athéniens. Ils firent savoir à Athènes qu’on forçait tous les habitants de Lesbos à se concentrer dans Mytilène, qu’on activait la défection, de concert avec les Lacédémoniens et les Béotiens, unis aux Lesbiens par l’identité de race ; enfin que, si l’on n’y mettait ordre, Lesbos serait perdue sans retour.
- 3.3.1
Les Athéniens, écrasés par la peste et par la guerre, qui. naissante encore, était déjà dans toute sa force, regardaient comme une affaire grave d’avoir de plus sur les bras Lesbos, qui pôssédait une marine et une puissance encore intacte. D’abord ils refusèrent d’ajouter foi à ces accusations, par la seule raison qu’ils eussent voulu les trouver fausses. Mais une ambassade qu’ils envoyèrent aux Mytiléniens n’ayant pas obtenu iju’ils cessassent leurs préparatifs et la concentration des Lesbiens à Mytilène, ils conçurent des craintes et se décidèrent à prendre les devants. Une flotte de quarante voiles était prête à cingler contre le Péîoponèse, sous le commandement de Cléip-pidès fils de Dinias et de deux autres généraux. Elle eut ordre de se rendre immédiatement à Lesbos. On savait que les Myti-léniens en corps de nation devaient célébrer, hors de leur ville, une fête en l’honneur d’Apollon Maléen , et l’on pensait qu’avec un peu de promptitude il serait possible de les surprendre. Si ce projet réussissait, rien de mieux ; dans le cas contraire, on ordonnerait aux Mytiléniens de livrer leurs vaisseaux et de raser leurs murailles ; s’ils refusaient, on leur ferait la guerre. La flotte partit. Il se trouvait alors à Athènes dix trirèmes my-tiléniennes, venues comme auxiliaires en vertu de l'alliance. Les Athéniens les saisirent et mirent leurs équipages en état d’arrestation. Heureusement pour les Mytiléniens, un homme passa d’Athènes en Eubée, se rendit par terre à Gérestos , y trouva un vaisseau marchand qui mettait à la voile, et, favorisé par le vent, parvint en trois jours d’Athènes à Mytilène . Il annonça aux Mytiléniens l’attaque dont ils étaient menacés. En conséquence, ils s’abstinrent de sortir pour la fête, et prirent des mesures défensives en barricadant les travaux ébauchés des murs et des ports.
- 3.4.1
Les Athéniens arrivèrent peu de temps après. Leurs généraux, voyant l’état des choses, notifièrent aux Mytiléniens les ordres dont ils étaient porteurs; et, sur leur refus d’obéir, ils se disposèrent à la guerre. Ainsi pris au dépourvu et brusquement forcés de combattre , les Mytiléniens s'avancèrent sur leurs vaisseaux à quelque distance du port, dans le dessein d’engager la bataille ; mais ils furent mis en fuite par les Athéniens. Ils entrèrent donc en pourparlers avec les généraux pour obtenir, s’il se pouvait, à des conditions acceptables, l’éloignement de la flotte. Les généraux athéniens y consentirent, ne se croyant pas en mesure de faire la guerre à toute l’île de Lesbos. Un armistice fut conclu. Des députés mytiléniens, parmi lesquels se trouvait un des dénonciateurs que le repentir avait saisi, se rendirent à Athènes pour solliciter le rappel de la flotte, en s’engageant à rentrer dans le devoir. Mais, comme on se défiait du succès de cette démarche, on fitpartir en même temps pour Lacédémone une trirème portant d’autres députés. Ceux-ci échappèrent à la flotte athénienne qui mouillait à Maléa au nord de la ville ; et, après une traversée des plus pénibles, ils arrivèrent à Sparte, où ils réclamèrent des secours.
- 3.5.1
Les députés envoyés à Athènes revinrent sans avoir rien obtenu. Alors les Mytiléniens prirent les armes, de concert avec le reste de nie, excepté la ville de Méthymne. Celle-ci avait fourni des renforts aux Athéniens, de même qu’Imbros, Lemnos et un certain nombre d’autres alliés. Les Mytiléniens firent une sortie générale contre le camp des Athéniens, et engagèrent une action où ils n’eurent pas le désavantage. Ils n’osèrent cependant pas bivaquer sur le champ de bataille; mais ils rentrèrent dans leurs murs et ajournèrent toute espèce de mouvement offensif jusqu’à l’arrivée des secours qu’ils attendaient du Pélo-ponèse. Méléas de Lacédémone et Herméondas de Thèbes venaient d’aborder à Lesbos. Envoyés avant la défection, ils n’avaient pu devancer la flotte athénienne ; mais ils avaient réussi à pénétrer dans le port sur une trirème après le combat. Ils conseillèrent d’envoyer des députés sur une seconde trirème; ce qui fut fait.
- 3.6.1
Cependant les Athéniens, encouragés par l’inaction de l’ennemi, appelèrent à eux leurs alliés. Ceux-ci vinrent avec d’autant plus d’empressement qu’ils n’entrevoyaient pour Lesbos aucune chance favorable. Les Athéniens mouillèrent au sud de Mytilène, établirent des deux côtés de la ville un camp retranché et bloquèrent les ports . La mer se trouva ainsi fermée aux Mytiléniens ; en revanche ils demeurèrent maîtres de la terre (avec les autres Lesbiens qui étaient déjà venus à leur secours), hormis le rayon des camps athéniens. Maléaservait aux assiégeants d’ancrage et de marché . Telles furent les premières opérations du siège de Mytilène.
- 3.7.1
A la même époque de l’été, les Athéniens envoyèrent autour du Péloponèse trente vaisseaux commandés par Asopios fils de Phormion. Les Acarnaniens avaient demandé qu’on leur donnât un fils ou un parent de Phormion pour général. Cette flotte côtoya le Péloponèse et ravagea le littoral de la Laconie. Ensuite Asopios renvoya la plupart de ses vaisseaux à Athènes, et n’en garda que douze avec lesquels il se rendit à Naupacte. Il fit lever en masse les Acarnaniens et marcha contre la ville d’OEniades . Lui-même remonta l’Achéloüs avec ses vaisseaux, tandis que l’armée de terre dévastait la campagne. Comme la ville résistait, Asopios licencia ses troupes de terre et fit voile pour Leucade. Il alla descendre à Néricos ; mais, pendant sa retraite, il fut tué, avec une partie de son monde, par les gens du pays, joints à un détachement de la garnison. Les Athéniens remirent à la voile, après avoir fait avec les Leucadiens une trêve pour enlever leurs morts.
- 3.8.1
Cependant les députés de Mytilène partis sur le premier vaisseau s’étaient rendus à Olympie, d’après l’invitation des Lacédémoniens, qui voulaient que tous les alliés les entendissent et délibérassent sur leur requête. C’était l’olympiade où Doriéus de Rhode fut vainqueur pour la seconde fois . Après la fête, on se réunit en conférence, et les Mytiléniens parlèrent ainsi :
- 3.9.1
« Lacédémoniens et alliés, le principe établi chez les Grecs nous est connu. Le peuple qui, pendant la guerre, se détache d’anciens alliés, est choyé par ceux qui ont intérêt à TaccueiUir ; mais il ne doit pas s’attendre à leur estime, parce qu’il passe pour traître envers ses précédents amis. Cette opinion serait fondée si, entre les transfuges et ceux dont ils se séparent, il y avait réciprocité de sentiments et d’affection, équilibre de ressources et de forces, enfin absence de tout motif valable de rupture ; mais, entre les Athéniens et nous, rien de pareil. Il n’est donc pas étrange que, ménagés par eux pendant la paix, nous les abandonnions pendant la guerre.
- 3.10.1
« Nous traiterons d’abord la question de justice et de probité, la première à considérer en fait d’alliance. Il ne peut exister d’amitié durable entre les individus ni d’union sincère entre les États sans une estime et une sympathie réciproques. Du désaccord des opinions naissent les divergences de conduite.
- 3.10.2
«Notre alliance avec les Athéniens date du jour où, vous retirant de la guerre médique, vous leur laissâtes le soin de la continuer. Toutefois nous entendions alors nous allier, non pas avec les Athéniens pour asservir la Grèce, mais avec les Grecs pour secouer le joug des Mèdes. Tant qu’ils commandèrent avec équité, nous les suivîmes avec zèle ; mais quand nous les vîmes faire trêve à la haine contre les Mèdes pour marcher à l’asservissement des alliés, nous commençâmes à concevoir des craintes.
- 3.10.3
« Les alliés, hors d’état de concerter leur défense à cause de la trop grande extension du droit de suffrage, furent successivement asservis, excepté nous et les habitants de Chios. Dès lors, n’ayant plus qu’une indépendance et une liberté nominales, nous accompagnâmes les Athéniens dans leurs expéditions. Mais, instruits par les exemples antérieurs, nous n’avions plus dans leur commandement la même confiance ; car il n’était pas vraisemblable qu’après avoir subjugué une partie des confédérés, ils ne fissedt pas subir le même sort aux autres, dès qu'ils en auraient les moyens.
- 3.11.1
« Si nous avions tous conservé l’indépendance, nous aurions été moins en butte à leurs entreprises. Mais, comme ils tenaient déjà sous le joug/ la majeure partie des alliés, et que nous étions les seuls avec lesquels ils marchaient encore de pair, il était naturel qu’au milieu de la soumission générale, ils vissent de mauvais œil notre égalité exceptionnelle, d’autant plus que leurs forees croissaient en proportion de notre isolement. Or une crainte réciproque est Tunique garant de toute alliance, parce que celui des deux associés qui pourrait avoir quelque velléité agressive est contenu par la pensée qu’il n’est pas le plus fort.
- 3.11.2
« Si jusqu’à ce jour ils nous ont laissé l’indépendance, c’était pour se ménager un argument spécieux, et parce qu’ils espéraient arriver plus aisément à leurs fins par la ruse que par la violence. Ils n’étaient pas fâchés de pouvoir dire, en nous montrant, que jamais des alliés leurs égaux ne les eussent aidés contre des peuples qu’ils n’auraient pas jugés coupables. En même temps ils poussaient les plus forts contre les plus faibles, afin d’avoir meilleur marché de ceux qui resteraient les derniers, lorsque autour d’eux tout serait soumis. Si au contraire ils eussent débuté par nous, quand les autres alliés possédaient encore leurs forces et avaient de plus un point d’appui, il leur eût été moins facile de nous réduire. D’ailleurs ils n’étaient pas sans inquiétude au sujet de notre marine ; ils craignaient qu’un jour elle ne se réunît à la vôtre ou à toute autre et ne devînt pour eux un danger.
- 3.11.3
« Pour nous maintenir, nous avons dû prodiguer toute sorte de flatterie à leur multitude et à ses chefs sans cesse renouvelés. Et cependant, à juger par l’exemple d’autrui, nous sentions que cela ne pouvait durer longtemps, si la guerre actuelle ne fût survenue.
- 3.12.1
« Était-ce donc une amitié ou une liberté solide que cet échange mutuel de procédés peu sincères? Ils nous ménageaient par crainte durant la guerre ; nous les ménagions à notre tour durant la paix ; et, tandis que chez les autres c’est Taffection qui est mère de la fidélité, entre nous c’était la peur. Nous étions retenus dans notre commune alliance moins par amitié que par crainte, et la rupture devait venir de celui des deux que la sécurité enhardirait.
- 3.12.2
« Il ne serait donc pas juste de nous blâmer pour avoir pris l’initiative, sans attendre qu’ils se fussent démasqués. Si nous eussions eu, comme eux, le pouvoir de préparer ou de différer l’attaque, notre conduite aurait dû se régler sur la leur ; mais, comme ils étaient toujours les maîtres de nous assaillir, nous devions l’être aussi de nous défendre.
- 3.13.1
« Telles ont été les raisons et les causes de notre défection. Elles prouvent clairement à qui veut les entendre que nous n’avons pas agi sans des motifs suffisants ; elles justifient nos défiances et nos mesures de sûreté. Du reste il y a longtemps que notre résolution était formée. La paix durait encore, lorsque nous envoyâmes auprès de vous pour traiter de notre défection ; mais nous fûmes arrêtés par votre refus. Aujourd’hui, sollicités par les Béotiens, nous avons répondu avec joie à leur appel. Nous avons cru devoir nous séparer à la fois et des Grecs , pour ne pas coopérer plus longtemps à leur oppression par notre alliance avec Athènes, mais pour aider au contraire à leur affranchissement ; et des Athéniens, pour les prévenir et ne pas être anéantis par eux dans la suite.
- 3.13.2
« Il est vrai que notre défection s’est opérée brusquement et sans préparatifs : raison de plus pour nous recevoir dans votre alliance et nous envoyer un prompt secours. Par là vous ferez voir que vous savez protéger ceux qui le méritent, et en même temps causer du dommage à vos ennemis. Jamais l’occasion ne fut plus belle. Les Athéniens sont aux abois par suite de l’épidémie et des dépenses toujours croissantes. Leurs vaisseaux sont les uns occupés dans vos parages, les autres destinés à agir contre nous. Il n’est donc pas à croire qu’il leur en reste beaucoup de disponibles, si dès cet été vous faites une nouvelle invasion par mer et par terre. Dans ce cas, de deux choses l’une : ou ils ne pourront soutenir votre agression, ou ils évacueront votre pays et le nôtre.
- 3.13.3
« Au surplus, ne vous figurez pas que vous allez courir des dangers personnels en faveur d’une terre étrangère. Tel qui croit Lesbos fort éloignée, en recueillera un avantage prochain ; car ce n’est pas l’Attique, ainsi qu’on le pense, qui sera le théâtre de cette guerre, mais les pays d’où les Athéniens tirent leurs revenus. Or c’est de leurs alliés que proviennent leurs richesses ; elles s’augmenteront encore s’ils nous subjuguent ; car nul ne fera plus défection et nos tributs iront grossir ceux qu’ils perçoivent. Notre condition sera même plus triste que celle de leurs anciens sujets. Si, au contraire, vous nous secourez avec zèle, vous y gagnerez ce qui vous manque le plus, une marine puissante ; vous abattrez plus facilement les Athéniens en leur enlevant leurs alliés, car chacun passera plus hardiment de votre côté ; enfin vous échapperez au reproche qu’on vous fait de ne pas soutenir ceux qui secouent le joug. En apparaissant comme des libérateurs, vous vous assurerez une victoire définitive.
- 3.14.1
t Respectez donc les espérances que les Grecs ont placées en vous. Respectez ce Jupiter Olympien, dans le temple duquel nous sommes assis comme des suppliants. Secourez les Mytiléniens en les recevant dans votre alliance. N’abandonnez pas un peuple qui s’expose seul au danger, mais dont les succès et plus encore les revers rejailliront sur tous les Grecs, suivant que vous accueillerez ou rejetterez sa demande. Montrez-vous tels que la Grèce l’attend et que nos craintes le réclament. »
- 3.15.1
Ainsi parlèrent les Mytiléniens. Les Lacédémoniens et leurs alliés, après les avoir entendus, agréèrent leur proposition et admirent les Lesbiens dans leur alliance. Une invasion en Attique fut résolue. Les alliés présents furent invités à envoyer promptement à l’Isthme les deux tiers de leurs contingents. Les Lacédémoniens s’y rendirent les premiers et préparèrent des appareils pour traîner les vaisseaux par-dessus l’isthme , du golfe de Corinthe dans celui d’Athènes ; car ils avaient l’intention d’agir à la fois sur terre et sur mer. Iis mettaient beaucoup d’ardeur à ces travaux; mais les alliés, occupés de leurs récoltes et déjà,las de la guerre, ne se rassemblaient qu'avec lenteur.
- 3.16.1
Les Athéniens sentirent que ces préparatifs étaient inspirés par l’opinion qu’on avait de leur faiblesse. Aussi voulurent-ils prouver qu’on s’était mépris, et que, sans rappeler leur flotte de Lesbos, ils pouvaient aisément repousser celle dont les menaçait le Péloponèse. Ils armèrent donc cent vaisseaux, qu’ils montèrent eux-mêmes avec les métèques ; les chevaliers et les pentacosiomédimnes furent seuls exemptés. Ils cinglèrent le long de l’Isthme, firent montre de leurs forces et opérèrent des descentes sur tous les points du Péloponèse où bon leur sembla. Les Lacédémoniens, déconcertés à cet aspect, se crurent trompés par les Lesbiens et jugèrent l’entreprise inexécutable. D’ailleurs ils ne voyaient point venir leurs alliés, et ils apprenaient que leur territoire était ravagé par les trente vaisseaux en croisière autour du Péloponèse . Ils prirent donc le parti de se retirer. Plus tard ils équioèrent une flotte à destination de Lesbos, et demandèrent aux villes alliées de fournir quarante navires. Alcidas fut désigné comme navarque pour cette expédition. Les Athéniens montés sur les cent vaisseaux, voyant les Lacédémoniens effectuer leur retraite, en firent autant de leur côté.
- 3.17.1
Jamais, depuis le début de cette guerre, les Athéniens n’avaient eu à la fois en activité une flotte plus magnifique et plus nombreuse. Cent vaisseaux gardaient l’Attique, l’Eubée et Salamine; cent autres croisaient autour du Péloponèse, sans compter ceux qui étaient à Potidée ou ailleurs ; de sorte que, dans ce seul été, Athènes eut à flot deux cent cinquante navires. Les irais nécessités par leur entretien, de même que par le siège de Potidée, contribuèrent surtout à épuiser le trésor. Chacun des hoplites qui assiégeaient Potidée recevait, pour lui et son valet, deux drachmes par jour. Ils étaient trois mille dès l'origine, nombre qui fut maintenu pendant toute la durée du siège (!e renfort amené par Phormion était de seize cents hommes, mais ils repartirent avant la fin). Cette même solde était payée à tous les vaisseaux . Telle fut la grandeur de cet armement naval, cause première de rembarras des finances.
- 3.18.1
Pendant le temps que les Lacédémoniens passèrent à l’Isthme, les Mytiléniens et leurs alliés firent par terre une expédition contre Méthymne, dont ils comptaient s’emparer par trahison. Ils assaillirent la place ; mais, n’ayant pas trouvé les facilités qu’ils attendaient, ils se retirèrent par Antissa, Pyrrha et Érésos . Ils mirent ces villes en meilleur état de défense et regagnèrent promptement leurs foyers. Après leur retraite, les Méthymniens firent à leur tour une expédition contre Antissa; mais, dans une sortie, ils furent battus par les Antisséens et par leurs auxiliaires. Ils perdirent beaucoup de monde ; le reste se retira précipitamment.
- 3.18.2
Quand les Athéniens apprirent que les Mytiléniens étaient maîtres de la terre et que l’armée de siège était insuffisante pour les tenir bloqués, ils envoyèrent, dès les premiers jours de l’automne, mille de leurs hoplites, commandés par Pachès fils d’Épicouros. Ces soldats se rendirent à Mytilène en faisant eux-mêmes l’office de rameurs. Dès leur arrivée, ils investirent la ville d’un mur simple et élevèrent des forts sur divers points des hauteurs. Mytilène se trouva ainsi étroitement cernée par terre et par mer. Là-dessus l’hiver commença.
- 3.19.1
Le besoin d’argent pour ce siège força les Athéniens à s’imposer alors pour la première fois une contribution de deux cents talents . Ils envoyèrent, pour lever le tribut chez les alliés, douze vaisseaux commandés par Lysiclès, lui cinquième. Ce général fit une tournée pour s’acquitter de sa mission ; mais, s'étant avancé en Carie à travers la plaine du Méandre, depuis Myonte jusqu’à la colline de Sandios, il fut assailli par les Cariens et les Anéites , et périt avec une grande partie de ses soldats.
- 3.20.1
Le même hiver, les Platéens, toujours assiégés par les Péloponésiens et par les Béotiens, pressés d’ailleurs par la famine et sans espoir de secours ni d’Athènes ni d’autre part, formèrent, de concert avec les Athéniens enfermés dans Platée, le projet de sortir tous ensemble en franchissant de force, s’il était possible, la muraille des ennemis. Ce plan fut conçu par le devin Théénétos fils de Tolmidas et par le général Eumolpidas fils de Daïmachos. Plus tard la moitié d’entre eux y renoncèrent, intimidés par la grandeur du danger. Deux cent vingt volontaires persistèrent seuls dans ce projet d'évasion, qu’ils exécutèrent de la manière suivante.
- 3.20.2
Ils firent des échelles de la hauteur du mur obsidional. La mesure en fut prise d’après le nombre des couches de briques çlacées dans la partie qui les regardait, et qu’on avait néglige de crépir. Plusieurs à la fois comptaient ces couches; si quelques-uns se trompaient, la plupart devaient rencontrer juste. D’ailleurs ils répétaient souvent l’opération, et la distance n’était pas si grande qu’on ne pût apercevoir distinctement la partie du mur qu’il s’agissait d’examiner. C’est ainsi qu’ils mesurèrent la hauteur des échelles, en la calculant d’après l’épaisseur d’une brique.
- 3.21.1
La circonvallation consistait en une double enceinte. L’une de ses faces regardait Platée, l’autre était tournée vers l’extérieur, pour s’opposer aux secours qui pouvaient venir d’Athènes. Entre les deux revers s’étendait un espace de seize pieds, distribué en logements pour l’armée de siège. Ces logements étaient contigus, de telle sorte que le tout ensemble présentait l’apparence d’un gros mur unique, crénelé des deux côtés. De dix en dix créneaux s’élevaient de grandes tours, d’une largeur égale à celle du mur et occupant tout l’intervalle compris entre les deux faces. On n’avait point réservé de chemin de ronde en dehors des tours ; celles-ci communiquaient par des ouvertures pratiquées dans leur centre. La nuit, parles temps pluvieux, les sentinelles abandonnaient la garde des créneaux et se retiraient dans les tours, qui étaient couvertes et peu distantes Tune de l’autre. Telle était la circonvallation de Platée.
- 3.22.1
Quand tout fut prêt, les assiégés attendirent une nuit orageuset où la pluie, le vent et l’absence de lune favorisassent leur évasion. A leur tête marchaient les auteurs de l’entreprise. Ils franchirent premièrement le fossé qui les environnait; puis ils atteignirent la circonvallation, sans être découverts par les sentinelles, qui ne pouvaient les apercevoir dans les ténèbres, ni les entendre à cause des mugissements du vent. D’ailleurs ils marchaient fort écartés les uns des autres, de peur que le choc de leurs armes ne les trahît. Ils étaient lestement équipés, et chaussés du pied gauche seulement, pour affermir leurs pas dans la glaise. Ils se dirigèrent vers une des courtines crénelées qui séparaient les tours et qu’ils savaient n’être pas gardées. D’abordceux qui portaient les échelles les dressèrent contre la muraille ; ensuite montèrent douze hommes armés à la légère, avec l’épée et la cuirasse, conduits par Amméas fils de Corébos, qui escalada le premier. Après lui montèrent ses douze compagnons, six vers chacune des deux tours. Ils étaient suivis par d’autres soldats armés à la légère et munis simplement de lances, afin de ne pas être gênés dans leur marche. D’autres, placés derrière eux, portaient leurs boucliers, qu’ils devaient leur passer lorsqu’on serait près de l’ennemi.
- 3.22.2
La plupart étaient déjà parvenus sur la muraille, lorsqu’ils furent découverts par les sentinelles retirées dans les tours. Un Platéen, en saisissant un créneau, avait détaché une brique. Au bruit de la chute, un cri s’élève; en un clin d’œil les assiégeants se précipitent sur le mur, sans savoir, dans cette nuit sombre et orageuse, d’où provenait l’alarme. En même temps, les Pla-téens demeurés dans la ville font une fausse attaque contre la partie du mur opposée à celle par où leurs gens montaient. Les Péloponésiens déconcertés restent immobiles, nul n’osant quitter son poste dans l’ignorance de ce qui se passait. Cependant les trois cents hommes qui avaient ordre d’accourir en cas d’alerte, s’avancent en dehors du mur vers l’endroit d’où partent les cris. Des signaux sont élevés pour donner l’éveil à Thèbes ; mais les Platéens de la ville élèvent sur leurs murailles un grand nombre d’autres signaux préparés dans ce but. Ils voulaient donner le change à l’ennemi et prévenir son arrivée, jusqu’à ce que leurs gens eussent effectué leur sortie et gagné un lieu de sûreté.
- 3.23.1
Pendant ce temps, les Platée ns exécutaient leur escalade. Les premiers arrivés au sommet s’emparèrent des deux tours en massacrant les sentinelles, et occupèrent les passages pour les intercepter à l'ennemi. Ensuite ils appliquèrent des échelles de la plate-forme contre les tours et y firent monter quelques-uns des leurs, afin d'écarter à coups de traits, d’en haut comme d’en bas, les adversaires qui s’approchaient. An même instant le reste des Platéens dresse à la fois beaucoup d’échelles, arrache les créneaux et franchit la plate-forme. A mesure qu’ils traversaient, ils s’arrêtaient sur le bord du fossé, d’où ils lançaient des flèches et des javelots contre les ennemis 1 qui longeaient le mur pour s’opposer à leur passage. Quand tous eurent traversé, ceux qui étaient dans les tours descendirent les derniers, non sans peine, et gagnèrent le fossé. En ce moment les trois cents s’avançaient contre eux avec des torches. Mais les Platéens, qui se trouvaient dans Tobscurite, les discernaient mieux, et, du bord du fossé, les perçaient de flèches et de javelots, en visant aux endroits découverts, tandis que l’ennemi, ébloui par la lueur des flambeaux, avait peine à les distinguer eux-mêmes au milieu des ténèbres. Ainsi tous les Platéens jusqu’au dernier parvinrent à franchir le fossé. Ce ne fut pas sans difficulté ni sans efforts ; car il s’y était formé une glace mince et sans consistance, comme il arrive par un vent d’est plutôt que de nord. La neige tombée pendant la nuit avait tellement rempli d’eau le fossé qu'ils en eurent jusqu’aux aisselles. Au reste, la violence de l’orage facilita leur évasion.
- 3.24.1
A partir du fossé, les Platéens en colonne serrée prirent le chemin de Thèbes, en laissant à main droite le monument du héros Andocratès . Ils pensaient bien qu’on ne les soupçonnerait pas de tenir la route qui menait chez leurs ennemis. Cependant ils voyaient les Péloponésiens les poursuivre avec des flambeaux sur le chemin qui conduit à Athènes par le Cithéron et les Dryoscéphales . Durant six ou sept stades, les Platéens suivirent la route de Thèbes ; ensuite ils la quittèrent pour se jeter dans la montagne du côté d’Érythres et d’Hysies. Une fois sur les hauteurs, ils gagnèrent Athènes, où ils arrivèrent au nombre de deux cent douze. Ils étaient partis plus nombreux ; mais quelques-uns étaient rentrés dans la ville avant l’escalade, et un archer avait été pris sur le bord du fossé extérieur. Après une poursuite mutile, les Péloponésiens reprirent leurs positions. Les Platéens restés dans la ville étaient dans une ignorance absolue ; et, sur le rapport de ceux qui avaient rebroussé chemin, ils croyaient que personne n’était échappé. Dès qu'il fit jour, ils envoyèrent un héraut pour renlèvement des morts ; mieux informés, ils se tinrent Iran-quilles. C’est ainsi que les Platéens s’évadèrent en traversant les lignes des ennemis.
- 3.25.1
Sur la fin du même hiver, le Lacédémonien Saléthos fut envoyé de Sparte à Mytilène sur une trirème. Il alla aborder à Pyrrha, d’où, continuant sa route par terre, il parvint à s’introduire dans Mytilène en franchissant par un ravin la circonvallation. Il apportait aux magistrats la double assurance d’une prochaine invasion en Attique et de renvoi de quarante vaisseaux à leur secours. Il ajoutait qu’il avait pris les devants pour le leur annoncer et pour s’occuper des autres dispositions. Les Mytiléniens reprirent courage et ne songèrent plus à traiter avec les Athéniens. Là-dessus l’hiver se termina, et avec lui la quatrième année de la guerre que Thucydide a racontée.
- 3.26.1
L’été suivant (a), les Péloponésiens expédièrent leurs quarante-deux vaisseaux à Mytilène, sous les ordres du na-varque Alcidas, tandis qu’eux-mêmes et leurs alliés envahissaient l’Attique. Ils voulaient que les Athéniens, doublement menacés, fussent moins en état d’attaquer la flotte qui cinglait vers Mytilène. L’invasion fut commandée par Cléoménès, oncle et tuteur de Pausanias fils de Plistoanax, qui était roi, mais encore enfant . Ils détruisirent tout ce qui avait reverdi dans les cantons de l’Attique antérieurement ravagés et tout ce qu’avaient épargné les invasions précédentes. Celle-ci fut, après la seconde, la plus désastreuse pour les Athéniens ; car les ennemis, s’attendant de jour en jour à apprendre de Lesbos quelques grandes nouvelles de leur flotte qu’ils croyaient déjà arrivée, étendirent leurs ravages sur la majeure partie du pays. Comme leurs espérances ne se. réalisaient pas et que leurs provisions étaient épuisées, l’armée fut dissoute et chacun regagna ses foyers.
- 3.27.1
Cependant les vaisseaux péloponésiens n’arrivaient pas à Mytilène et les vivres commençaient à y manquer. Une circonstance particulière hâta la capitulation. Saléthos, qui lui-même ne comptait plus sur l’arrivée de la flcitte et qui voulait faire une sortie contre les Athéniens, donna des armes aux (a) Cinquième année de la guerre, 427 av. J. C. hommes du peuple, qui jusqu’alors en avaient été dépourvus. Une fois armés, ils n’obéirent plus à leurs chefs ; mais, s’assemblant tumultueusement, ils exigèrent que les riches exposassent en public le blé qu’ils tenaient caché et le distribuassent à chacun ; ils menaçaient, dans le cas contraire, de traiter avec les Athéniens et de leur livrer la ville.
- 3.28.1
Les magistrats, sentant qu’il n’était plus possible de contenir le peuple et qu’ils avaient tout à craindre s’ils étaient exclus de la capitulation, traitèrent en commun avec Pachès et son armée. Il fut stipulé que les Mytiléniens s’en remettraient à la décision des Athéniens ; qu’ils recevraient l’armée dans leur ville; qu’enfin ils enverraient à Athènes des députés chargés de défendre leurs intérêts. Jusqu’à leur retour, Pachès s’engageait à ne mettre ni aux fers ni en esclavage ni à mort aucun Mytilénien. Tels furent les termes de la capitulation. Néanmoins ceux qui avaient entretenu le plus de relations avec Lacédémone, furent saisis de frayeur à l’entrée de l’armée ; et, ne se croyant pas en sûreté, ils allèrent s’asseoir au pied des autels. Pachès les releva sous promesse de ne leur faire aucun mal, et les mit en dépôt à Tenedos, jusqu’à ce que les Athéniens eussent statué sur leur sort.
- 3.28.2
Il détacha aussi quelques trirèmes contre Antissa, dont il se rendit maître, et prit toutes les mesures militaires qu’il jugea convenables.
- 3.29.1
Cependant les Péloponésiens montés sur les quarante vaisseaux, au lieu de faire diligence comme ils l’auraient dû, perdirent beaucoup de temps autour du Péloponèse et opérèrent leur traversée avec lenteur. Leur départ ne fut connu à Athènes que lorsqu’ils eurent touché à Délos. Ensuite ils atteignirent Icaros et Myconos , où ils reçurent le premier avis de la reddition de Mytilène. Voulant s’assurer du fait, ils allèrent descendre à Embatos sur la terre d’Ërythres, Où ils abordèrent sept jours après la prise de la ville. La nouvelle s’étatot confirmée, ils tinrent conseil sur le parti à prendre. Teutiaplos d’Élis prononça le discours suivant : j
- 3.30.1
« Alcidas et vous, généraux péloponésiens mes coflê-gues, mon avis est que nous cinglions sur Mytilène avant d’avoir été signalés. Les ennemis étant depuis peu maîtres de h ville, tout porte à croire que nous les trouverons faisant mauvaise garde, surtout du côté de la mer, où ils ne s’attendent pas à être attaqués et où nous sommes en forces. Il est même pro- I bable que leurs soldats sont dispersés négligemment dans les maisons, suivant l’usage des vainqueurs. Si donc nous les assaillons de nuit et à l’improviste, j’espère qu’avec le concours de ceux des habitants qui nous sont restés fidèles, nous aurons le dessus. Ne reculons pas devant le danger. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une surprise de guerre. Or le général qui, étant lui-même sur ses gardes, sait tenter de pareils oouds de vigueur, est ordinairement victorieux. »
- 3.31.1
Alcidas demeura sourd à ce langage. Alors quelques exilés ioniens, de même que les Lesbiens embarqués sur la flotte , lui conseillèrent, à défaut de ce projet, d’occuper une des villes ioniennes ou Cymé d’Éolide, qui servirait de point d’appui pour insurger l’Ionie. A les entendre, il y avait espoir d’y réussir ; car personne n’avait vu de mauvais œil leur arrivée. Quoi de mieux que de tarir la source principale des revenus des Athéniens ou du moins de leur occasionner les frafis d’une croisière? Ce serait d’ailleurs le moyen d’attirer Pissouthnès dans l’alliance. Mais Alcidas ne goûta pas davantage cette proposition. Du moment que Mytilène lui échappait, il n'eut rien de plus pressé que de regagner le Péloponèse.
- 3.32.1
Parti d’Embatos, il rangea la côte et prit terre à Myonnésos, place appartenant aux Téiens. Là il égorgea la plupart des prisonniers qu’il avait faits pendant la traversée ; après quoi il alla mouiller à Ëphèse. Alors des Samiens d’Anéa vinrent lui représenter qu’il s’y prenait bien mal pour affranchir la Grèce, en mettant à mort des hommes qui n’avaient pas porté les armes contre lui, qui ne lui étaient pas hostiles, et que la nécessité seule retenait dans l’alliance d’Athènes. Une telle conduite, disaient-ils, n’était guère propre à lui concilier ses ennemis, mais bien plutôt à lui aliéner ses amis. Alcidas prêta l’oreille à cette remontrance et relâcha les prisonniers qu’il avait encore, et qui étaient de Chios et d’autres endroits. En effet, loin de fuir à la vue de ses vaisseaux, on s’en approchait au contraire, parce qu’on les croyait d’Athènes ; on n’imaginait pas que jamais une flptte péloponésienne pût aborder en Ionie tant que les Athéniens auraient l’empire de la mer.
- 3.33.1
Alcidas partit précipitamment d’Éphèse, d’où son retour eut l’air d’une véritable fuite. Pendant qu’il était encore dans les eaux de Claros, il avait été avisé par la Salaminienne et par la Paralienne , qui venaient d’Athènes. Craignant donc d’être poursuivi, il gagna le large, bien décidé à ne pas toucher ailleurs qu’au Péloponèse, à moins d’absolue nécessité.
- 3.33.2
Pachès et les Athéniens apprirent du pays d’Érythres l'apparition de la flotte péloponésienne. Cette nouvelle se confirma bientôt de toutes parts. L’Ionie étant dépourvue de places fortes, on craigqit grandement que les Péloponésiens ne pillassent, même sans avoir l’intention d’y séjourner, les villes qui se trouvaient sur leur passage. Enfin la Salaminienne et la Paralienne vinrent elles-mêmes annoncer qu’elles avaient vu les ennemis près de Claros. En conséquence Pachès leur donna aussitôt la chasse. Il poussa même jusqu’à l’île de Patmos; mais, désespérant de les atteindre, il rebroussa chemin ; et, dès l’instant qu’il ne les avait pas rencontrés en mer, il s’estima heureux qu’ils ne se fussent pas enfermés dans un camp, ce qui l’eût condamné à établir un corps d’observation et une croisière.
- 3.34.1
Pachès revint en serrant la côte et relâcha à Notion. Cette place servait de port aux Golophoniens. Un certain nombre d’entre eux s’y étaient retirés depuis que la ville haute avait été prise par Itamanès et par les Barbares, qu’une faction avait appelés . Cet événement avait coïncidé avec la seconde invasion des Péloponésiens en Attique. Etablis à Notion, les réfugiés colopboniens avaient recommencé leurs querelles. Une partie d’entre eux avaient obtenu de Pissouthnès un renfort d’Arca-diens et de Barbares, les avaient placés dans un quartier retranché ; et, de concert avec ceux de la ville haute qui tenaient pour les Mèdes, ils faisaient la loi dans Notion. Leurs ad ver-saires, forcés de s’expatrier, appelèrent Pachès. Celui-ci demanda une entrevue à Hippias, chef des Arcadiens qui occupaient le quartier retranché, sous promesse de l’y réinstaller sain et sauf, dans le cas où l’on ne parviendrait pas à s’entendre. Mais Hippias ne fut pas plus tôt sorti, que Pachès l’arrêta, sans toutefois le mettre aux fers ; puis il assaillit brusquement la citadelle, s’en empara par surprise, et fit main basse sur les Arcadiens et sur les Barbares qui s’y trouvaient. Après quoi, selon sa promesse, il y reconduisit Hippias; mais, aussitôt entré, il le fit saisir et percer de traits. Là-dessus Pachès rendit Notion aux Colophoni ens, à l'exclusion des partisans des Mèdes. Plus tard les Athéniens peuplèrent Notion par l’envoi d’one colonie, conformément à leurs propres lois. Ils y réunirent tous les Golophoniens disséminés en différentes villes.
- 3.35.1
De retour à Mytilène, Pachès soumit Pyrrha et Éré-sos. Il prit le Lacédémonien Saléthos, caché dans la ville, et le fit partir pour Athènes en compagnie des Mytiléniens déposés à Ténédos et de tous ceux qu’il regardait comme auteurs de la défection. Il renvoya pareillement la majeure partie de ses troupes; et, demeurant avec le reste, il organisa à son gré Mytilène et tonte File de Lesbos.
- 3.36.1
A l'arrivée des Mytiléniens et de Saléthos, les Athéniens mirent immédiatement à mort ce dernier, malgré toutes les offres qu’il put leur faire, notamment d’éloigner de Platée les Péloponésiens, qui l’assiégeaient encore. Ils délibérèrent ensuite sur le sort des prisonniers. Dans un premier accès de colère, ils résolurent de faire périr, non-seulement ceux qui se trouvaient à Athènes, mais encore tous les Mytiléniens adultes, et de réduire en esclavage les femmes et les enfants. Ils ne leur pardonnaient pas de s’être portés à la révolte sans avoir, comme les autres, l’excuse de l’assujettissement. Ce qui augmentait l'irritation, c'était que la flotte péloponésienne eût osé s’aventurer en Ionie an secours de Mytilène; on y voyait l’indice d’une rébellion ourdie de longue main. Une trirème fut dépêchée à Pachès pour lui,notifier le décret et pour lui prescrire de passer immédiatement les Mytiléniens au fil de l’épée. Mais, dès le lendemain, les Athéniens se prirent à considérer l’énormité d’une sentence qui frappait un peuple entier au lieu des seuls coupables. Instruits de ce changement, les députés mytiléniens et leurs amis d’Athènes obtinrent des magistrats qu’ils remissent l'affaire en délibération. Ils y réussirent sans peine, car la majorité des citoyens désirait revenir sur le vote précédent. L’assemblée se forma sur-le-champ. On y entendit plusieurs orateurs, entre autres Cléon fils de Cléénétos, le même qui, la veille, avait fait passer le décret de mort. A cette époque, Athènes n’avait pas de citoyen plus violent ni plus écouté du peuple. Il monta de nouveau à la tribune et prononça le discours suivant :
- 3.37.1
« Mainte fois j’ai reconnu qu’un État démocratique n’est pas fait pour commander à d’autres; mais rien ne le prouve mieux que votre revirement actuel au sujet des Mytiléniens. Accoutumés dans vos rapports journaliers à une confiance et une sécurité réciproques, vous avez les mêmes dispositions envers vos alliés; et, lorsque leurs discours ou la commisération vous out fait commettre quelque faute, vous ne songez pas que votre faiblesse entraîne pour vous un péril, sans vous attirer de leur part aucune reconnaissance. Vous oubliez que votre domination est une véritable tyrannie , imposée à des hommes malintentionnés, qui n’obéissent qu’à contre-cœur, qui ne vous savent aucun gré des concessions, onéreuses pour vous, que vous leur faites ; mais qui se soumettent moins par déférence que par nécessité.
- 3.37.2
« Le pire à mes yeux serait qu’il n’y eût rien de stable dans nos résolutions, et que nous ne comprissions pas que mieux vaut pour un État avoir des lois imparfaites, mais immuables, que des lois excellentes, mais dépourvues de sanction ; que l’ignorance modeste est préférable à l’habileté vaniteuse ; et qu’en général les États sont mieux gouvernés par les médiocrités que par les intelligences d’élite. En effet les uns veulent se montrer plus sages que les lois et, dans les assemblées, faire toujours prévaloir leurs opinions personnelles, parce que c’est l’arène la plus favorable à leurs talents, — et voilà surtout ce qui perd les républiques; —tandis que les autres, se défiant de leurs propres lumières, ne croient pas en savoir plus que les lois. Ils sont, il est vrai, moins aptes à critiquer les discours d’un harangueur habile ; mais, jugeant avec plus de modestie que d’émulation, ils évitent mieux les écueils. C’est là ce que nous devons faire, nous autres orateurs, au lieu de nous engager dans une lutte d’éloquence ou de génie, et de vous donner des conseils contraires à nos propres convictions.
- 3.38.1
« Pour moi, je suis toujours le même. Je m’étonne qu’on ait remis en discussion l’affaire des Mytiléniens et provoqué des atermoiements qui sont tout en faveur des coupables. La colère de l’offensé contre l’offenseur va en s’amortissant; mais, quand la répression suit immédiatement l’outrage, la balance est égale et la vengeance complète.
- 3.38.2
« Je serais curieux de savoir qui osera me contredire et soutenir que les.crimes des Mytiléniens nous sont utiles, ou nos revers préjudiciables à nos alliés. Évidemment, à grand renfort de sophismes, il s’évertuera pour établir que ce qui a été voté ne l’a pas été; ou, séduit par l’appât du gain, il essayera, par un discours captieux, de vous faire prendre le change. Par malheur, dans ces sortes de luttes, c’est à d’autres que la ville décerne les prix; pour elle, elle ne se réserve que les dangers.
- 3.38.3
« La faute en est à vous, qui présidez mal aux débats ; à vous, qui vous posez en spectateurs des paroles et en auditeurs des actions. Vous jugez des éventualités futures d’après le dire des beaux parleurs. Pour les faits accomplis, vous en croyez moins vos yeux que vos oreilles, parce que vous êtes éblouis par le prestige de l’éloquence. Éternellement dupes de la nouveauté des discours, vous refusez de suivre une parole éprouvée. Esclaves de ce, qui est étrange, dédaigneux de ce qui est connu, vous aspirez tous au talent oratoire ; et, si vou§ ne pouvez y parvenir, vous prenez le contre-pied de ceux qui le possèdent, afin de n’ayoir pas l’air de vous mettre à la remorque d’une opinion, mais d’être les premiers à applaudir à une saillie. Prompts à courir au-devant des paroles, lents à prévoir les résultats ; cherchant je ne sais quel monde imaginaire, sans jamais vous inquiéter de la réalité ; en un mot, fascinés par le plaisir de Touïe, et plus semblables à des auditeurs de sophistes qu’à des citoyens délibérant sur les intérêts de l’État.
- 3.39.1
« Je m’efforce de vous détourner de ces travers, en vous montrant que les Mytiléniens vous ont fait le plus sanglant outrage que jamais ville ait commis. Quant à moi, si quelques cités se révoltent par impatience de votre joug ou par l’effet d’une pression étrangère, je suis presque tenté de leur pardonner/ Mais pour des gens qui habitent une île, une place fortifiée, que nos ennemis peuvent attaquer seulement du côté de la mer, où même ils ont assez de vaisseaux pour se défendre; qui d’ailleurs se gouvernent par leurs propres lois et qui étaient traités par vous avec une distinction sans exemple, je demande si une pareille conduite ne constitue pas un complot, une insurrection plutôt qu’une défection, — car la défection suppose une oppression violente, — enfin une connivence avec nos plus cruels ennemis pour les aider à nous détruire.
- 3.39.2
« Leur crime est bien plus grand que si, appuyés sur leurs propres forces, ils nous eussent fait une guerre déclarée. Rien ne leur a servi de leçon : ni le malheur des peuples qui, après s’être révoltés, sont retombés sous le joug ; ni la prospérité dont ils jouissaient, et qui aurait dû les retenir sur le bord de l’abîme. Pleins de confiance enl’avenir et d'un espoir au-dessus de leurs forces, quoique au-dessous de leurs prétentions, ils ont entrepris la guerre et préféré la violence à la justice. Dès qu’ils se sont crus les plus forts, ils nous ont assaillis sans avoir reçu d’injures. Combien d’États ne voit-on pas, brusquement parvenus à une prospérité inespérée, en concevoir de l’arrogance? Au contraire un bonheur qui n’a rien d’imprévu est moins dangereux que celui qu’on n’attendait pas. Il est plus aisé de repousser la mauvaise fortune que de se maintenir dans la bonne.
- 3.39.3
« Il y a longtemps que nous aurions dû traiter les Mytiléniens comme les autres. C’eût été le moyen de les rendre moins orgueilleux; car il est naturel à l’homme de mépriser qui lé ménage et de respecter qui lui tient tête. Qu’ils reçoivent donc aujourd’hui la juste punition de leur conduite.
- 3.39.4
« Et n’allez pas absoudre la multitude pour vous en prendre aux aristocrates seuls. Ils sont tous également coupables. Ils n’avaient qu’à recourir à vous, et ils seraient maintenant réintégrés dans leurs droits; mais ils ont préféré s’exposer avec les aristocrates et seconder leur insurrection. Songez-y bien : si vous infligez le même châtiment aux alliés qui se révoltent sous la pression des ennemis et à ceux dont la défection est spontanée, croyez-vous qu’il en soit un seul qui ne saisisse le plus léger prétexte pour s’insurger, quand il aura en perspective, s’il réussit, la liberté; s’il échoue, un sort supportable ? Nous au contraire, il nous faudra à chaque instant risquer nos biens et nos vies. Vainqueurs, nous ne trouverons qu’une ville ruinée, et nous perdrons à tout jamais les revenus qui alimentent nos forces ; vaincus, nous aurons de nouveaux ennemis ajoutés à ceux que nous avons déjà; et le temps qu’il eût fallu employer contre ceux-ci sera mis à combattre nos propres alliés.
- 3.40.1
« Il ne faut donc pas les bercer de l’espérance que, moyennant des discours ou de l’argent, ils obtiendront le pardon d’une faute imputable à la nature humaine. Ce n’est pas malgré eux qu’ils ont failli; c’est sciemment qu’ils ont cherché à nous nuire. Or les fautes involontaires sont les seules qui méritent le pardon.
- 3.40.2
» Quant à moi, je persiste à penser que vous ne devez pas revenir sur votre décision précédente, si vous voulez éviter les trois écueils les plus dangereux pour un empire, savoir la pitié, le charme des discours et l’indulgence. La pitié ne doit s’accorder qu’à charge de revanche, et nullement à ceux qui, insensibles aux ménagements, ne cesseront pas d’être nos ennemis mortels. Les orateurs dont les discours vous enchantent trouveront une arène dans d’autres occasions moins sérieuses que celle-ci, où la ville, pour un instant de plaisir, éprouvera un immense dommage, tandis qu’eux-mêmes seront payés de leur faconde à beaux deniers comptants. Enfin l’indulgence est due aux hommes qui vous sont et vous seront dévoués, mais non pas à ceux qui resteront toujours les mêmes, et qui n’en persévéreront pas moins dans leur hostilité, contre vous.
- 3.40.3
« Je me résume en peu de mots. Si vous suivez mes conseils, vous agirez avec justice envers les Mytiléniens et avec utilité pour vous-mêmes. Dans le cas contraire, vous ne gagnerez point leur affection et vous aurez prononcé votre propre déchéance. En effet, si leur révolte a été légitime, votre empire ne saurait l’être; et si, tout îdjuste qu’il est, vous croyez à propos de le conserver, l'intérêt, sinon le droit, vous fait un devoir de les punir. Autrement il ne vous reste plus qu’à vous démettre et à faire acte d’héroïsme à.l’abri du danger.
- 3.40.4
« Traitez-les donc comme ils vous eussent traités vous-mêmes. Echappés au danger, ne vous montrez pas moins sensibles à l’outrage que les provocateurs. Pensez à la manière dont ils n’auraient pas manqué d’en user envers vous, s’ils eussent 'remporté la victoire, surtout ayant eu les premiers torts. Lorsqu’on attaque saDs motif, on poursuit son adversaire à outrance, parce qu’il y aurait du danger à le laisser debout; car un ennemi gratuitement offensé est plus redoutable, s’il échappe, que celui envers qui les torts se balancent.
- 3.40.5
« Ne vous trahissez donc pas vous-mêmes. Reportez-vous par la pensée à l’instant où vous étiez menacés. Songez qu’alors rien ne vous eût coûté pour les réduire. Rendez-leur la pareille, sans vous laisser apitoyer sur leur sort actuel et sans oublier le danger naguère suspendu sur vos têtes. Punissez-les comme ils le méritent; et par leur exemple, faites voir clairement aux alliés que toute défection aura la mort pour salaire. Une fois qu’ils en seront convaincus, vous aurez moins souvent à négliger vos ennemis pour combattre vos alliés.»
- 3.41.1
Ainsi parla Cléon. Après lui Diodotos fils d’Eucratès, qui dans la précédente assemblée avait le plus vivement combattu le décret de mort porté contre les Mytiléniens, monta à la tribune et s’exprima en ces termes :
- 3.42.1
« Ce n’est pas moi qui me plaindrai de ce qu’on a remis en discussion l’affaire des Mytiléniens, ou qui désapprouverai jamais qu’on délibère plus d’une fois sur des causes majeures. Deux défauts me paraissent surtout contraires à la sagesse des délibérations, savoir la précipitation et la colère. L’une provient de légèreté, l’autre d’entêtement et d’ignorance.
- 3.42.2
« Quant à celui qui soutient que le langage n’est pas l’interprète des faits, il faut qu’il soit ou aveugle ou intéressé: aveugle, s’il croit qu’il existe un autre moyen de jeter du jour sur les questions obscures; intéressé, si voulant proposer quelque turpitude et désespérant d’appuyer par de bonnes raisons une mauvaise cause, il cherche par d’adroites calomnies à intimider ses adversaires et ses auditeurs. Mais la pire espèce est celle des gens qui accusent leurs antagonistes de trafiquer de l’art de la parole. S’ils se bornaient à les taxer d'ineptie, la défaite ferait perdre la réputation d’habileté, non celle de probité; mais, devant le reproche de corruption, l’on a beau triompher, le soupçon reste ; et, si l’on succombe, on paraît à la fois dénué de talent et de vertu.
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