Histoire de la Guerre du Péloponèse
- 3.42.3
« Tout cela ne fait pas le compte de la république ; car la crainte la prive de ses conseillers. Les choses iraient bien mieux pour elle, si de tels citoyens étaient de moins habiles orateurs; ils ne l’entraîneraient pas dans tant de fautes. Le bon citoyen n’use pas d’intimidation envers ses adversaires; il lutte contre eux à armes égales et ne doit son triomphe qu’à la supériorité de ses avis. De son côté, une sage république, sans refuser au meilleur conseiller les honneurs qu’il mérite, ne devrait pas les exagérer. Loin d’infliger une peine à l’orateur qui succombe, elle devrait ne lui témoigner aucune défaveur. De cette façon, le vainqueur se laisserait moins aller, parle désir de nouvelles distinctions, à parler contre son sentiment et pour plaire à la multitude, comme aussi le vaincu n’aurait pas recours à la flatterie pour regagner la popularité.
- 3.43.1
« Nous faisons précisément le contraire. Ce n’est pas tout : pour peu qu’un orateur soit soupçonné de vues intéressées, quelle que soit l’excellence de ses conseils, nous nous méfions de sa vénalité prétendue et nous privons ainsi l’État d’avantages réels. Les choses en sont venues au point que les meilleures idées, émises sans détour, ne sont pas moins suspectes que les pires. D’où il résulte que, non-seulement l’auteur de la plus dangereuse proposition est obligé de recourir à l’artifice pour convaincre la multitude, mais l’avis le plus utile a besoin du mensonge pour se faire accepter. Avec cette humeur ombrageuse, notre ville est la seule qu’on ne puisse servir ouvertement et sans la tromper. Faites franchement une offre profitable, et aussitôt l’on vous supçonne de rechercher secrètement quelque bénéfice personnel et plus grand.
- 3.43.2
« En présence de telles dispositions et lorsqu’il y va de nos intérêts les plus graves, il nous importe à nous autres orateurs de voir un peu plus loin que vous, qui ne donnez qu’un court espace de temps à l’examen des affaires ; car nous sommes responsables de nos avis et vous ne l’êtes pas de vos votes . Si du moins l’auteur d’un projet et celui qui l’adopte avaient les mêmes risques à courir, vos jugements seraient plus équitables; mais non: si l’affaire tourne mal, vous sévissez contre celui qui vous a persuadés et qui n’avait que sa propre opinion, et vous n’avez garde de vous en prendre à vous-mêmes, bien que votre faute ait été celle du grand nombre.
- 3.44.1
« Pour moi, si j’ai pris la parole au sujet des Mytilé-niens, ce n’est pour contredire ni pour accuser personne; car, à considérer sagement les choses, ce n’est pas de leurs torts qu’il s’agit, mais du meilleur parti à prendre pour nous-mêmes. Me fùt-il démontré qu’ils sont coupables au premier chef, ce ne serait pas pour moi une raison de conclure à la mort, si nous n’y trouvions pas notre avantage; comme aussi je ne leur ferais grâce qu’en tant que le bien de l’État l’exigerait. J’estime que nous avons à délibérer sur l’avenir encore plus que sur le présent. Cléon soutient que la peine capitale sera utile dans la suite, parce qu’elle diminuera les défections; et moi, la considération de nos intérêts futurs me conduit à une conclusion diamétralement opposée. Ne vous laissez pas engager, par ce que son argumentation peut avoir de spécieux, à repousser ce qu’il y a de vraiment utile dans la mienne. Son discours, motivé par votre colère contre les Mytiléniens, est de nature à vous persuader; toutefois nous n’avons point ici à leur faire leur procès ni à peser la justice de leur conduite, mais à délibérer sur ce que réclame notre intérêt à leur égard.
- 3.45.1
« Dans la plupart des États, la peine de mort est établie contre plusieurs délits, dont quelques-uns sont loin d’égaler en gravité le crime des Mytiléniens. Cependant l’espérance induit à braver ce danger. C’est que tout homme qui s’y expose compte sur la réussite de ses desseins; comme aussi toute ville qui entreprend une révolte ne le fait qu’avec la pensée de trouver en elle-même ou dans des alliances étrangères les moyens de la soutenir. Il est naturel à tous les hommes de commettre des fautes, soit comme États soit comme individus, et il n’y a pas de loi qui puisse y mettre obstacle. On a parcouru successivement toute l’échelle des peines, en les aggravant sans cesse pour se mettre en garde contre les malfaiteurs. Il est à croire qu’autrefoiselles étaient pïus douces pour les plus grands crimes; ma;s, comme on les bravait, elles ont fini avec le temps par aboutir pour la plupart à la mort ; et néanmoins on brave'la mort elle-même. Il faut donc ou trouver un meilleur système d’intimidation, ou convenir que la peine de mort est une barrière illusoire.
- 3.45.2
« Tous les hommes sont poussés vers les dangers ; le pauvre par l’audace de la nécessité ; le riche par l’orgueil de l’opulence ; les autres par l’irrésistible entraînement des passions dont chacun dans sa position est possédé. A ces causes si fécondes en malheurs, ajoutez encore l’espérance et la convoitise. Celle-ci ouvre la voie, celle-là s’y engage sur ses traces. L’une forme des projets, l’autre compte sur le hasard pour les réaliser; et, comme elles agissent dans l’ombre, elles sont plus redoutables que les dangers manifestes. Enfin la fortune y joint ses excitations. Quelquefois elle surgit à l’improviste et précipite les faibles dans le péril. C’est surtout le cas pour les Etats, parce qu’il s’agit pour eux des plus grands intérêts, la liberté ou l’empire; et que chaque citoyen, se voyant appuyé par la masse, s’exagère follement ses propres forces. En un mot il est absurde, Userait d’une insigne naïveté, de croire que la nature humaine, une fois lancée à la poursuite de quelque objet, se laissera maîtriser par le frein des lois ou par toute autre crainte.
- 3.46.1
« Il ne faut donc pas, par trop de confiance en l'efficacité de la peine de mort, prendre une résolution fâcheuse, en ôtant aux insurgés toute idée de repentir et d’une prompte réparation de leur faute. Réfléchissez que, dans l’état actuel des choses, lorsqu’une ville révoltée se voit dans l’impossibilité de résister, elle capitule pendant qu’elle est encore à même de rembourser les frais de la guerre et de payer le tribut pour l’avenir ; mais, dans l'autre hypothèse, croyez-vous qu’il y en eût une seule qui ne fit les plus grands préparatifs et ne se défendît jusqu’à la dernière extrémité, s’il ne devait y avoir aucune différence entre une prompte soumission et une résistance désespérée ? Et comment ne serait-ce pas un dommage pour nous de faire à grands frais le siège d’une place déterminée à ne pas se rendre, ou, si nous la prenons, de la trouver ruinée et de perdre pour toujours les subsides qu’elle nous fournissait? Ce sont pourtant ces tributs qui soutiennent notre puissance.
- 3.46.2
« Gardons-nous donc de nous nuire à nous-mêmes en frappant les coupables avec la dernière sévérité. Cherchons plutôt, par des punitions mitigées, à laisser aux villes des ressources pécuniaires suffisantes. Plaçons notre sûreté, non dans la rigidité de nos lois, mais dans la vigilance'de nos actes. Aujourd'hui nous faisons l’inverse. Si un peuple libre, assujetti à notre empire, essaye — comme c'est naturel — de s’y soustraire, et que nous parvenions à le réduire, nous nous croyons obligés de le punir sévèrement. Ce qu’il faudrait, ce n’est pas de châtier avec rigueur des hommes libres qui se révoltent, mais de les garder avec rigueur avant leur rébellion, afin de leur en ôter jusqu’à la pensée, ou, après les avoir soumis, de n’imputer leur crime qu’au petit nombre.
- 3.47.1
« Considérez encore quelle énorme faute vous commettriez en suivant l’avis de Cléon. Pour le moment, dans toutes les villes, le peuple a de la sympathie pour vous ; il ne se joint pas aux soulèvements des aristocrates, ou, s’il y est contraint, il ne tarde pas à se tourner contre ceux qui l’y ont poussé ; en sorte que vous avez un auxiliaire dans la population des villes que vous allez combattre. Mais si vous frappez le peuple de Mytilène, qui n’a point trempé dans la rébellion, et qui n’a pas plus tôt eu des armes qu’il s’est empressé de vous ouvrir les portes, d’abord vous commettrez une injustice en immolant des bienfaiteurs, ensuite vous donnerez beau jeu aux aristocrates. Sitôt qu’ils voudront insurger un État, ils auront le peuple pour eux, parce que vous aurez montré que la même punition attend les innocents comme les coupables. Et quand le peuple serait coupable, encore faudrait-il fermer les yeux, afin de ne pas nous aliéner le seul allié qui nous reste. Enfin je crois qu’il est beaucoup plus avantageux pour le maintien de notre empire d'endurer patiemment une offense que de frapper, avec toute la rigueur du droit, des hommes que nous devons épargner. Cléon a beau dire, il est impossible que, dans ce châtiment, l'intérêt se rencontre avec la justice.
- 3.48.1
«.Reconnaissez donc la supériorité de mon avis; et, sans trop accorder à la. pitié ni à l’indulgence, — contre lesquelles je serais le premier à vous prémunir, — écoutez uniquement la voix de la raison. Jugez de sang-froid ceux des Mytiléniens que Pachès a envoyés comme coupables, et laissez les autres daus leurs foyers. C’est pour l’avenir le parti le plus sage, et c’est celui qui dans le présent effrayera le plus nos ennemis. Contre des adversaires, la prudence est une arme plus sûre que la force aveugle. »
- 3.49.1
Ainsi parla Diodotos. Les Athéniens, après avoir entendu ces deux opinions contradictoires, demeurèrent indécis, et les voix se partagèrent presque à égalité. Néanmoins l’avis de Diodotos prévalut. On expédia donc en toute hâte une nouvelle trirème, de peur que l’autre, qui avait un jour et une nuit d’avance, n’arrivât la première, et que les Mytiléniens ne fussent égorgés. Les députés de Mytilène approvisionnèrent le bâtiment de vin et de farine ; ils promirent à l’équipage une forte récompense s’il arrivait k temps. Aussi les matelots firent-ils une telle diligence que, tout en ramant, ils mangeaient de la farine délayée dans du vin et de l’huile , se relevant alternativement pour ramer et pour dormir. Par bonheur, aucun vent ne contraria leur marche. D’ailleurs le premier vaisseau, porteur d’un message de deuil, ne s’était guère pressé, tandis que l’autre faisait force de rames. Le premier ne devança donc le second que du temps nécessaire à Pachès pour lire le décret et se mettre en devoir de l’exécuter ; l’arrivée du second l’arrêta. A cela tint que Mytilène fût détruite.
- 3.50.1
Quant aux Mytiléniens que Pachès avait envoyés comme auteurs de la révolte, les Athéniens, d’après l’avis de Gléon, les mirent à mort. Ils étaient un peu plus de mille. Mytilène fut démantelée et livra ses vaisseaux. Pour l’avenir, les Lesbiens ne furent frappés d’aucun tribut; mais tout leur territoire, celui de Méthymne excepté, fut partagé en trois mille lots, dont trois cents furent réservés aux dieux et le reste distribué par la voie du sort à des colons tirés d’Athènes. Les Lesbiens continuèrent à cultiver leurs terres, mais ils durent payer une redevance annuelle de deux mines par lot. Les Athéniens s’emparèrent aussi de toutes les places que Mytilène possédait sur le continent, et les soumirent à leur domination. Tels furent les événements de Lesbos.
- 3.51.1
Le même été, après la réduction de Lesbos, les Athéniens, commandés par Nicias fils de Nicératos, firent une expédition contre Minoa, île située en face de Mégare. Les Mégariens y avaient bâti une tour et en avaient fait une place forte.
- 3.51.2
Nicias voulait que les Athéniens se rendissent maîtres de ce point, plus rapproché du continent que Boudoron et Salamine, et qu’ils y tinssent garnison. Par ce moyen, les Pélopo-nésiens ne pourraient plus expédier clandestinement, comme cela s’était vu, des trirèmes ou des bâtiments armés en course, et les arrivages maritimes à Mégare seraient interceptés. Nicias s’empara donc, par mer et avec des machines, de deux tours en saillie du côté de Niséa; et, après avoir rendu libre le passage entre l’île et le continent, il ferma par un mur l’en-droit par où il était possible, à l’aide d’un pont jeté sur les bas-fonds, de porter secours à l’île, peu distante de la terre ferme. Tout cela fut l’ouvrage de quelques jours. Nicias construisit un fort dans Minoa, y laissa garnison et repartit avec l’armée.
- 3.52.1
Presque au même moment, dans le cours de Pété, les Platéens, à bout de subsistances et hors d’état de tenir plus longtemps, se rendirent aux Péloponésiens dans les circonstances suivantes. Les assiégeants avaient livré un assaut que les Platéens n’avaient pas été en mesure de repousser. Instruit de leur faiblesse, le général lacédémonien ne voulut pas forcer la ville ; ses instructions le lui défendaient. Les Lacédémoniens, prévoyant le cas où l’on ferait la paix avec Athènes et où l’on stipulerait la rétrocession des places prises pendant la guerre, avaient voulu que Platée fit exception, comme s’étant rendue volontairement. Un héraut déclara donc aux Platéens que, s'ils consentaient à remettre leur ville aux Lacédémoniens et à les prendre pour juges, on ne punirait que les coupables et que personne ne serait frappé sans jugement. Sur ce message, les assiégés aux abois se rendirent. Pendant quelques jours, les Péloponésiens leur fournirent des vivres, en attendant que les juges, au nombre de cinq, fussent, venus de Lacédémone. A leur arrivée, on ne formula contre les Platéens aucune accusation expresse; on se contenta de les faire comparaître et de leur demander si, dans le cours de la présente guerre, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés. Ils obtinrent pourtant de développer leur défense, et ils en confièrent le soin à deux d’entre eux, Astymachos fils d'Aso-polaos et Lacon fils d’Aïmnestos, proxène des Lacédémoniens. Ces délégués parlèrent en ces termes :
- 3.53.1
« Lacédémoniens, quand nous avons livré notre ville, nous l’avons fait par confiance en vous. Alors nous étions loin de nous attendre à un jugement tel que celui-ci ; nous comptions sur plus de formes. Si nous n’avons voulu, comme nous ne voulons encore, d’autres juges que vous, c’est que nous pensions que vous tiendriez la balance égale. Maintenant nous craignons de nous être doublement trompés ; car nous soupçonnons à bon droit qu’il y va pour nous de la vie, et nous avons des doutes sur votre impartialité. Ce qui nous les suggère, c’est d’abord l’absence de toute accusation précise que nous aurions pu repousser; — il nous a fallu demander nous-mêmes la parole ; — puis la question sommaire qu'on noos adresse. Vraie, notre réponse nous condamne ; fausse, elle porte avec soi sa réfutation. De quelque côté que nous tournions les regards, notre embarras est le même. Nous sommes cependant contraints, quand la prudence ne nous en ferait pas un devoir, de hasarder quelques mots de justification. Garder le silence dans la situation où nous sommes, ce serait nous exposer au reproche de n’avoir pas fait tout notre possible pour nous sauver.
- 3.53.2
« A ces difficultés se joint encore celle de vous convaincre. Si nous étions inconnus les uns aux autres, nous pourrions alléguer en notre faveur des témoignages nouveaux pour vous; mais vous savez d’avance tout ce que nous pourrions dire. Ce que nous craignons, ce n’est pas que vous ne jugiez nos mérites inférieurs aux vôtres, et no nous fassiez un crime de cette infériorité, mais bien plutôt que dans le dessein de complaire à d'autres, vous ne nous fassiez plaider une cause déjà jugée.
- 3.54.1
« Néanmoins nous essayerons de nous défendre en exposant, d'une part, la justice de notre conduite dans nos démêlés avec les Thébains, de l’autre les droits que nous avons à votre reconnaissance et à celle de toute la Grèce.
- 3.54.2
« Et d’abord, quant à la question sommaire qui nous est posée : c Avez-vous, dans le cours de la guerre actuelle, rendu « quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés? » voici notre réponse : Si c'est à des ennemis que cette question s’adresse, vous ne devez pas trouver mauvais qu’ils ne vous aient rendu aucun service ; si au contraire c’est à des amis, ce serait plutôt vous qui seriez coupables d’avoir tourné vos armes contre eux. Mais où notre conduite fut exemplaire, ce fut pendant la paix et dans la guerre contre le Barbare. Nous ne rompîmes point celle-là les premiers, et seuls des Béotiens nous combattîmes celui-ci pour la liberté de la Grèce. Bien qu'habitant la terre ferme, nous prîmes part au combat naval de l'Artémision ; et, dans la journée qui eut lieu sur notre territoire, nous étions près de vous et de Pausanias . Tous les autres dangers qui, dans ce temps, menacèrent les Grecs, nous les partageâmes avec un zèle au-dessus de nos forces. Lorsque, après le tremblement de terre et la retraite des Hilotes sur le mont lthome, Sparte était plongée dans la consternation, nous envoyâmes à votre secours le tiers de nos citoyens . Ce sont là de ces traits qui méritent de n’être pas oubliés.
- 3.55.1
« Tels sont les services que nous vous rendîmes jadis. Si depuis lors nous sommes devenus vos ennemis, c’est uniquement par votre faute. Lorsque, opprimés par les Tliébains, nous eûmes recours à votre alliance, vous nous renvoyâtes aux Athéniens, sous prétexte qu’ils étaient proches et vous trop éloignés. Toutefois, durant cette guerre, vous n’avez reçu de nous, ni de près ni de loin, aucune offense signalée. Il est vrai que, malgré vos instances, nous avons refusé d’abandonner les Athéniens. Mais comment nous en faire un crime ? Ne nous avaient-ils pas protégés contre les Thébains, quand vous refusiez de le faire? C’eût été nue honte de les trahir après avoir reçu leurs bienfaits, sollicité leur appui, et obtenu chez eux le droit de cité . Dans les ordres que les uns ou les autres vous intimez à vos alliés, s’il y a quelque chose de répréhensible, ceux qui donnent l’impulsion vers le mal sont plus à blâmer que ceux qui la reçoivent.
- 3.56.1
« Les Thébains ont commis envers nous plusieurs offenses. Vous connaissez la dernière, qui a été la cause de tous nos malheurs. Ils ont cherché à s’emparer de notre ville en pleine paix, dans un temps de fête. En les punissant, nous n’avons fait qu’user de cette loi universelle qui autorise à repousser la force par la force. Aujourd’hui vous auriez tort de nous sacrifier à eux. Si vous substituez à la justice votre intérêt actuel et leur inimitié pour nous, votre sentence paraîtra fausse, inique et entachée d’égoïsme.
- 3.56.2
« D’ailleurs, s’ils semblent aujourd’hui vous être utiles, nous le fûmes bien davantage, nous et les autres Grecs, dans un temps où vous couriez un plus grand danger. Maintenant c’est vous qui faites trembler les autres ; mais lorsque le Barbare apportait à tous la servitude, ils étaient avec lui. Or il est juste de mettre en compensation de notre faute présente, si tant est que c’en soit une, notre dévouement passé. Vous le trouverez même d’autant plus méritoire qu’il brilla dans un moment où il était rare de voir quelqu’un des Grecs opposer de la résistance aux armes de Xerxès. Alors on exaltait ceux qui avaient l’héroïque imprudence de mépriser l’invasion et d’affronter le péril pour la bonne cause. Nous fûmes de ce nombre ; et, après avoir été portés aux nues, nous craignons aujourd’hui de périr pour nous être conduits d’après les mêmes principes, c’est-à-dire pour nous être attachés aux Athéniens d’après la justice, plutôt qu’à vous d’après l’intérêt. Il ne faut pourtant pas avoir deux poids et deux mesures, ni admettre que l'intérêt du moment prenne le pas sur la reconnaissance éternellement due à de fidèles alliés.
- 3.57.1
« Considérez encore qu’aujourd’hui vous êtes regardés par le plus grand nombre des Grecs comme des modèles de vertu. Or, si vous nous condamnez contre toute justice, — cette cause aura du retentissement, car votre renommée est grande et la nôtre n’est pas tout à fait nulle,— prenez-y garde, on ne vous verra pas sans horreur porter contre des braves, vous plus braves encore, une sentence indigne, ni suspendre dans les temples nationaux les dépouilles des bienfaiteurs de la Grèce. Il paraîtra révoltant que Platée soit détruite par les Lacédémoniens ; que vos pères l’aient inscrite sur le trépied de Delphes à cause de son courage, et que vous l’effaciez de la Grèce en considération des Thébains. Voilà donc le degré d’infortune auquel nous sommes réduits! Si les Mèdes eussent triomphé, notre ruine était consommée; et aujourd’hui nous sommes supplantés dans votre vieille amitié par les Thébains ; nous nous sommes vus aux prises avec les deux dangers les plus terribles : risquant naguère de mourir de faim si nous ne livrions pas notre ville, et maintenant d’étre condamnés à mort. Ces mêmes Platéens qui montrèrent pour les Grecs un dévouement sans bornes, sont repoussés de partout, délaissés, sans secours. De nos alliés d'alors nui ne vient à notre aide ; et vous, Lacédémoniens, notre unique espérance, nous craignons que vous ne nous donniez aucun appui.
- 3.58.1
«Au nom des dieux qui reçurent nos serments, au nom du patriotisme dont nous fîmes preuve, nous vous conjurons de vous laisser fléchir et de rompre les engagements que les Thébains ont pu vous arracher. Demandez-leur qu’en retour de nos services ils vous permettent d’épargner des hommes qu’il serait indigne d’immoler. Au lieu d’une reconnaissance honteuse, assurez-vous une reconnaissance honorable; et, par une lâche condescendance, n’attirez pas sur vous le déshonneur. Un instant suffit pour détruire nos corps ; mais ce sera pour vous une tache indélébile; car vous frapperez en nous, non pas des ennemis, ce qui serait juste, mais des amis que la nécessité seule a forcés de vous combattre. En nous faisant grâce de la vie, vous remplirez un devoir sacré. Rappelez-vous que notre reddition a été volontaire ; que nous vous avons tendu les mains ; — or, la loi des Grecs défend de tuer des suppliants ; — qu’enfin nous avons été de tout temps vos bienfaiteurs.
- 3.58.2
« Tournez les yeux sur les tombeaux de vos ancêtres, immolés par les Mèdes et inhumés dans notre territoire. Chaque année notre ville leur offrait des vêtements d’honneur et d’autres sacrifices d'usage . Nous leur présentions les prémices de tontes nos récoltes, comme des amis au nom d’une terre amie, comme des alliés à de vieux compagnons d’armes. Par une sentence inique, vous ferez précisément l’inverse. Songez-y bien : quand Pausanias leur donna la sépulture, il crut les confier à une terre amie et à des amis ; et vous, si vous nous tuez, si vous livrez aux Thébains le pays de Platée, que ferez-vous sinon de priver vos pères et vos parents de l'honneur dont ils jouissent et de les abandonner aux mains de leurs meurtriers? Cette terre où les Grecs furent affranchis, la ferez-vous esclave ? ces temples des dieux qu’ils invoquèrent pour triompher des Mèdes, les rendrez-vous déserts et les dépouillerez-vous des sacrifices institués par leurs fondateurs ?
- 3.59.1
« Lacédémoniens, une telle conduite serait indigne de votre gloire, contraire au droit des Grecs, injurieuse pour vos ancêtres. Ce serait immoler des bienfaiteurs pour une inimitié étrangère et sans motif légitime. Épargnez-nous plutôt, et que vos cœurs s’ouvrent à une sage commisération. Songez à l'atrocité du sort qui nous menace, songez au caractère des victimes et à l’instabilité de la fortune, qui frappe souvent ceux qui le méritent le moins.
- 3.59.2
« Quant à nous, comme le devoir et la nécessité nous y obligent, invoquant à grands cris les dieux que tous les Grecs adorent et les serments que vos ancêtres ont prêtés, nous nous réfugions auprès des sépulcres de vos pères ; nous implorons ceux qui ne sont plus ; nous vous conjurons, au nom de notre amitié, de ne pas nous livrer aux Thébains, nos ennemis mortels. Nous vous rappelons cette journée dont pour nous l’éclat fut si beau, tandis que celle-ci nous menace du sort le plus déplorable.
- 3.59.3
« Enfin pour terminer, chose à la fois nécessaire et pénible pour nous, dont le trépas suivra peut-être la conclusion de ce discours, nous vous disons : Ce n’est pas aux Thébains que nous avons remis notre ville, — nous eussions préféré la plus horrible des morts, celle de la faim, — mais c’est à vous que nous sommes venus avec confiance. Si donc nous ne pouvons rien gagner sur vous, il serait juste de nous replacer dans notre ancienne position et de nous laisser le choix du danger. Lacédémoniens, nous vous en conjurons, nous citoyens de Platée, si dévoués aux Grecs et aujourd’hui vos suppliants ; n'allez pas, au mépris de la foi jurée, nous sacrifier aux Thébains, nos implacables ennemis. Soyez plutôt nos sauveurs ; et, an moment ou vous affranchissez les Grecs, ne devenez pas les instruments de notre ruine.»
- 3.60.1
Lorsque les Platéens eurent fini de parler, les Thébains, craignant l’effet produit sur les Lacédémoniens par leur discours, se présentèrent et dirent qu’ils désiraient être entendus, puisque, contrairement à leur avis, on avait permis aux Platéens d’alion-ger outre mesure leur réponse à la question proposée. On j consentit, et ils s'exprimèrent en ces termes :
- 3.61.1
« Nous n'aurions pas demandé la parole, si les Platéens s’étaient contentés de répondre brièvement à la question, en s’abstenant de nous mettre en cause et de présenter en leur faveur une apologie superflue, avec force louanges sur des faits que nul ne songe à leur reprocher. Ceci nous oblige à une défense et à une réplique, afin qu'ils ne tirent avantage ni de notre démérite ni de leur gloire, et que vous ne portiez un jugement qu’après avoir entendu la vérité sur les deux parties.
- 3.61.2
« L'origine de nos démêlés avec eux remonte à l’époque où, après nous être rendus maîtres de la Béotie, nous constituâmes Platée et avec elle d’autres villes dont nous avions expulsé la population mélangée . Alors, en dépit de la règle admise primitivement, ils déclinèrent notre suprématie et, seuls des Béotiens, foulèrent aux pieds les lois du pays. Puis, lorsque nous voulûmes les contraindre, ils s’unirent aux Athéniens et, conjointement avec eux, nous firent bien des maux, qu'à notre tour nous leur rendîmes.
- 3.62.1
t Quand le Barbare vint attaquer la Grèce, ils furent, disent-ils, les seuls des Béotiens qui ne firent pas cause commune avec lui. C'est là surtout ce dont ils se prévalent pour s’exalter eux-mêmes et pour nous insulter. Nous au contraire nous prétendons que, s’ils ne prirent point le parti des Mèdes, c’est que les Athéniens ne le prirent pas non plus; et la preuve, c’est que plus tard, lorsque Athènes menaça la liberté de la Grèce, ils furent en Béotie ks seuls partisans des Athéniens. D’ailleurs considérez quelle était notre situation respective à l’époque de ces événements. Notre ville n’était alors gouvernée ni par une aristocratie soumise aux lois, ni par une démocratie ; elle subissait le régime le plus contraire à la légalité et à la modération, en un mot le plus voisin de la tyrannie. Une poignée d’oligarques possédaient seuls toute l'autorité. Ce sont eux qui, dans l’espoir d’affermir leur domination si le Méfie avait le dessus, continrent le peuple par la force et appelèrent les. Barbares. Lorsqu’elle agit ainsi, notre ville dans son ensemble n’était donc pas maîtresse d’elle-méme; et il serait injuste de lui imputer une faute où les lois n’eurent aucune part. Mais lorsque, après la retraite des Mèdes, l’ordre légal fût rétabli; lorsque plus tard les Athéniens attaquèrent toute la Grèce et s’efforcèrent de subjuguer notre pays travaillé par les dissensions, considérez si la victoire que nous remportâmes sur eux à Coronée n’affranchit pas la Béotie, et si maintenant nous ne contribuons pas de tout^aotre pouvoir à la délivrance des Grecs, en fournissant des chevaux et un contingent plus fort que pas un des alliés. Telle est notre réponse à l’accusation de mé-disme.
- 3.63.1
« Nous essayerons maintenant de démontrer que c’est vous plutôt qui êtes coupables envers la Grèce et qui méritez les derniers châtiments. A vous entendre, c’est pour vous venger de nous que vous êtes devenus alliés des Athéniens et que vous avez reçu droit de cité chez eux. Mais, s’il en était ainsi, vous auriez dû les appeler contre nous seuls, au lieu de vous joindre à eux pour opprimer les autres. Supposé même qu’ils vous entraînassent malgré vous à leur suite, il ne tenait qu'à vous de réclamer cette alliance conclue avec les Lacédémoniens contre les Mèdes, qui est votre éternel refrain. Elle suffisait amplement pour vous mettre à l’abri de nos attaques et — chose essentielle — pour assurer la liberté de vos délibérations. Mais non, c’est de vôtre plein gré, sans aucune espèce de contrainte, que vous avez pris le parti des Athéniens. Vous ne pouviez, dites-vous, abandonner sans honte des bienfaiteurs. Il était bien plus honteux et plus injuste de trahir tous les Grecs, qui avaient reçu vos serments, que les seuls Athéniens, dès l'instant que ceux-ci travaillaient à l’asservissement , ceux-là à l’affranchissement de la Grèce. Vous ne leur avez pas témoigné une reconnaissance égale ni exempte de déshonneur ; car vous les avez appelés, dites-vous, pour vous garantir de l’oppression, et vous vous êtes joints à eux pour opprimer les autres. Or il y a moins de honte à ne pas s’acquitter d’une dette qu’à reconnaître par des actes injustes des services loyalement rendus.
- 3.64.1
«Vous avez bien fait voir que si, dans le temps, vous ne suivîtes pas le parti des Mèdes, ce ne fut point à cause des Grecs, mais parce que les Athéniens ne le suivaient pas, et parce qpe vous vouliez imiter les uns et faire le contraire des autres. Et vous prétendriez vous faire un titre d’une valeur déployée pour plaire à autrui ! cela n’est pas soutenable. Vous avez préféré les Athéniens ; vous devez donc partager avec eui toutes les chances de la lutte. N’alléguez pas l’alliance d'alors, comme si elle devait vous protéger aujourd’hui. Vous y avez renoncé, vous l’avez violée vous-mêmes en aidant à asservir les Êginètes et d’autres de vos confédérés, au lieu d’y mettre obstacle. Tout cela, vous ne l’avez pas fait contre votre volonté, ainsi que nous, mais bien sous l’empire des lois qui vous régissent encore et sans la moindre contrainte. La dernière sommation que nous vous avons faite avant l’investissement, de rester paisibles et neutres, vous l’avez repoussée. Qui donc mieux que vous mériterait Γexécration de tous les Grecs, vous qui ne faites montre de vertu que pour leur nuire? Le bien que vous avez fait jadis, votre conduite récente a prouvé qu’il ne vous appartenait pas, et l’étemel penchant de votre nature s’est révélé dans tout son jour. Quand les Athéniens ont marché dans la voie de l’injustice, vous les y avez suivis.
- 3.64.2
« Voilà ce que nous avions à dire sur notre médisme involontaire et sur votre libre attachement aux Athéniens.
- 3.65.1
« Quant à la dernière offense que vous prétendez avoir reçue, lorsque, selon vous, nous avons attaqué votre ville contre le droit, en pleine paix et dans un temps de fête, même à cet égard nous ne croyons pas être plus répréhensibles que vous. Si de nous-mêmes nous étions venus chez vous, dans l’intention de livrer bataille et de ravager hostilement votre pays, nous serions inexcusables ; mais s’il est vrai que plusieurs de vos citoyens, les premiers par la fortune et par la naissance, nous aient spontanément appelés pour vous retirer d’une alliance étrangère et vous rattacher à la confédération nationale des Béotiens, où est donc notre criipe? ceux qui donnent l’impulsion sont plus à blâmer que ceux qui la reçoivent. D’ailleurs, à nos yeux, il n'y a eu de tort ni de leur part ni de la nôtre. Citoyens comme vous, ayant même plus à perdre, ils nous ont ouvert les portes et nous ont introduits en amis, nullement en ennemis. Ils voulaient empêcher les mauvais citoyens de se pervertir davantage, et procurer aux honnêtes gens ce qu’ils avaient droit de prétendre. Ils voulaient corriger les esprits sans attenter aux personnes, vous rattacher à vos alliances naturelles sans vous ravir votre patrie, vous concilier l’amitié générale sans vous créer aucun ennemi.
- 3.66.1
« La preuve de nos intentions pacifiques, c’est que, loin d’inquiéter personne, nous avons, par une proclamation, invité dès l’abord à se joindre à nous quiconque voulait se gouverner d’après les institutions nationales de la Béotie. Vous y avez adhéré de grand cœur; et, la convention faite, vous avez commencé par rester tranquilles. Plus tard, — j’admets que nous eussions eu tort d’entrer chez vous sans l’assentiment de la multitude, — au moins fallait-il nous imiter en nous engageant à nous retirer sans violence. Mais non ; vous n’avez pas plus tôt reconnu notre petit nombre, que vous nous avez assaillis en dépit de la convention. Ceux dont nous regrettons le plus la perte, ce ne sont pas tant les victimes du combat ; jusqu’à un certain point leur mort a été légitime ; mais ceux qui vous tendaient les mains, ceux à qui vous aviez fait quartier et promis la vie sauve, les avoir égorgés au mépris des plus saintes lois, n’est-ce pas là une atrocité? Quoi ! vous avez commis coup sur coup trois perfidies ,· rupture de la convention, massacré de sang-froid, violation de votre promesse d’épargner les prisonniers si nous respections vos campagnes, et vous venez dire que c’est nous qui sommes dans nos torts et que vous ne méritez aucunes représailles ! Il n’en sera rien, si du moins ces juges font leur devoir; mais vous recevrez le juste salaire de votre conduite.
- 3.67.1
« Nous sommes entrés dans ces détails, ô Lacédémoniens, afin de motiver à vos yeux la sentence que vous allez rendre, et de légitimer plus encore aux nôtres la vengeance qui nous anime. Ne vous laissez pas attendrir par l’énumération de leurs anciens services, si tant est qu’ils soient réels. Les bienfaits passés peuvent être un moyen de défense pour les victimes d’une injustice ; mais ils doivent attirer une double . animadversion sur les auteurs d’actes infâmes, parce que leur crime est un démenti donné à leurs mérites précédents. Que leurs doléances et leurs supplications ne leur soient d’aucun secours, non plus que leurs appels aux sépulcres de vos pères et à leur propre abandon. A notre tour, nous évoquerons notre jeunesse impitoyablement massacrée, elle dont les pères sont morts à Goronée pour entraîner dans votre parti la Béotie, ou, vieux et délaissés dans leurs demeures solitaires, vous supplient bien plus fortement de les venger. La pitié n’est due qu’à l’infortune imméritée ; une souffrance aussi juste que la leur doit être au contraire un sujet de joie.
- 3.67.2
«Pour ce qui est de leur isolement actuel, ils ne doivent l’imputer qu’à eux-mêmes. Ils ont sciemment repoussé les meilleurs alliés, foulé aux pieds les plus saintes lois par un esprit de haine plutôt que de justice. Même aujourd’hui la satisfaction qu’ils nous auront donnée ne sera pas équivalente à leur crime ; elle sera fixée par la loi, car ce n’est point, comme ils le disent, à la suite d’un combat et les mains étendues qu’ils se sont livrés, mais en vertu d’une convention formelle et en se soumettant à un jugement.
- 3.67.3
« Lacédémoniens, prêtez main forte à la loi des Grecs, qu'ils ont violée ; et, comme nous avons souffert de cette violation, récompensez le zèle dont nous avons fait preuve. Qu’il ne soit pas dit que nous avons été supplantés dans votre amitié par la séduction de leurs discours. Montrez aux Grecs par un grand exemple qu’à vos yeux le langage ne prévaudra jamais sur les actes : louables, une courte mention leur suffit; coupables, jl leur faut de belles phrases pour voile. Mais si des chefs, comme vous aujourd’hui, savent établir contre les coupables des jugements expéditifs, on cherchera moins à pallier des actions criminelles par des discours pompeux. »
- 3.68.1
Ainsi parlèrent les Thébains. Les juges lacédémo-niens décidèrent qu’on s’en tiendrait à la question de savoir si, dans le cours de la guerre, les Platéens leur avaient rendu quelque service. A leur avis, pour se conformer à l’ancien traité conclu par Pausanias après la défaite des Mèdes, ils auraient dû rester en repos avant la guerre, et plus tard accepter la proposition de demeurer neutres aux termes du même traite; ce à quoi ils n’avaient pas voulu consentir. Ils pensaient que les Platéens, en repoussant leurs justes exigences, s'étaient mis en dehors des traités et s’étaient attiré leur infortune. Es les firent donc comparaître l’un après l’autre et leur demandèrent si, dans le cours de la guerre actuelle, ils avaient rendu quelque service aux Lacédémoniens et à leurs alliés. Sur leur réponse négative, on les emmenait à la mort. Il n’y en eut aucun d'excepté. On égorgea de la sorte non moins de deux cents Platéens, outre vingt-cinq Athéniens qui avaient soutenu le siège avec eux. Les femmes furent réduites en esclavage.
- 3.68.2
Quant à la ville, les Thébains la donnèreüt à habiter pour une année à des Mégariens exilés pour cause de sédition et à ceux des Platéens qui s’étaient déclarés pour eux et n’avaient pas été enveloppés dans la ruine de leur patrie. Plus tard ils rasèrent complètement Platée. Avec les matériaux, ils construisirent près du temple de Junon un hospice de deux cents pieds en long et en large, avec deux étages de logements. Ils employèrent à cette construction la charpente et les portes des maisons de Platée. Les ustensiles d'airain et de fer trouvés dans la ville servirent à faire des lits consacrés à Junon. Un temple de marbre, large de cent pieds, fut aussi élevé en l’honneur de cette déesse. Les terres furent confisquées et affermées pour dix ans au profit des Thébains.
- 3.68.3
Le motif principal, pour ne pas dire Tunique, du peu de sympathie que les Lacédémoniens témoignèrent pour Platée, fut le désir de complaire aux Thébains, dont ils croyaient avoir besoin pour la guerre commencée récemment.
- 3.68.4
Ainsi périt Platée, quatre-vingt-treize ans après qu’elle était entrée dans l'alliance d’Athènes .
- 3.69.1
Cependant les quarante vaisseaux péloponésiens qui avaient été au secours de Lesbos et qui, comme on Ta vu, avaient gagné le large pour se soustraire à la poursuite des Athéniens, essuyèrent dans les parages de la Crète un coup de vent qui les dispersa. Ils regagnaient isolément le Péloponèse, lorsqu’ils rencontrèrent à Cyllène treize trirèmes de Leucade et d’Àmbracie, commandées par Brasidas fils de Tsllis, placé comme conseil auprès d’Alcidas. Les Lacédémoniens, voyant leur expédition de Lesbos manquée, voulaient augmenter leur flotte et cingler vers Corcyre, alors en proie aux dissensions. Pour cet effet, il fallait profiter de ce que les Athéniens n’avaient que douze vaisseaux à Naupacte, et ne pas attendre qu'il leur vînt des renforts. Brasidas et Alcidas se préparèrent donc à cette entreprise.
- 3.70.1
Les troubles de Corcyre avaient pris naissance au retour des citoyens faits prisonniers dans les batailles navales d’Épidamne. Les Corinthiens les avaient relâchés, soi-disant sous une caution de huit cents talents fournie par leurs pro-xènes, mais en réalité parce que ces prisonniers promettaient de leur soumettre Corcyre. Ils se mirent donc à l’oeuvre; et, par leurs démarches individuelles, ils cherchèrent à soulever la ville contre les Athéniens.
- 3.70.2
Sur ces entrefaites, il arriva deux vaisseaux, l’un d’Athènes, l’autre de Corinthe, qui amenaient des députés. On tint une assemblée, où il fut décidé que les Corcyréens, sans rompre avec Athènes, renoueraient leurs anciennes relations avec les Péloponésiens. Il y avait alors à Corcyre un certain Pithias, proxène volontaire des Athéniens et chef du parti démocratique. Les hommes dont nous venons de parler le citèrent en justice, comme asservissant Corcyre aux Athéniens. Il fut absous ; et, à son tour, il attaqua les cinq plus riches de ses adversaires, les accusant de couper des échalas dans les bocages de Jupiter et d’Alcinoüs. L’amende était d'un statère par échalas. Condamnés et hors d’état de payer cette somme exorbitante, ils allèrent s'asseoir en suppliants dans les temples, afin qu'on leur fixât plusieurs termes pour le payement. Mais Pithias, qui se trouvait alors membre du conseil, obtint qu’on appliquât la loi à la rigueur. Poussés à bout, et informés que Pithias voulait profiter du temps où il était encore en charge pour engager le peuple à faire avec les Athéniens une alliance offensive et défensive, ils formèrent un complot; et, s’armant de poignards, ils firent irruption dans la salle du conseil. Ils tuèrent Pithias, ainsi qu’une soixantaine d’autres conseillers ou de simples particuliers. Quelques rares partisans de Pithias se réfugièrent sur la trirème athénienne qui était encore dans le port.
- 3.71.1
Là-dessus les conjurés convoquèrent les Corcyréens et dirent que tout était pour le mieux ; que c’était l'unique moyen d’échapper au joug d’Athènes; qu’à l’avenir il fallait rester en paix, sans recevoir à la fois plus d’un vaisseau des deux nations belligérantes, et, s’il s’en présentait davantage, les traiter en ennemis. Cette déclaration faite, ils contraignirent le peuple de la ratifier. Des députés furent aussitôt envoyés à Athènes pour présenter la conduite des Corcyréens sous le jour le plus favorable et pour inviter les réfugiés à ne faire aucune démarche intempestive, s’ils ne voulaient pas exciter un soulèvement.
- 3.72.1
A l’arrivée de ces députés, les Athéniens les saisirent comme des factieux, ainsi que tous ceux qu'ils avaient gagnés, et les déposèrent à Ëgine. Là-dessus une trirème corinthienne aborda à Corcyre, avec des députés lacédémoniens. Alors ceux qui étaient au pouvoir attaquèrent le parti populaire et furent vainqueurs dans un premier combat; mais, la nuit venue, le peuple se retira dans la citadelle et dans le haut de la ville, s’y réunit et s’y retrancha. Il occupa aussi le port Hyllaïque. Ceux du parti opposé étaient maîtres de l’agora, où la plupart d’entre eux avaient leurs habitations, de même que du port qui l’avoisine et qui regarde le continent.
- 3.73.1
Le lendemain il y eut de légères escarmouches. Chacun des deux partis envoya dans les campagnes pour appeler les esclaves en leur promettant la liberté. La plupart se joignirent au peuple : le parti contraire reçut du continent un renfort de huit cents hommes.
- 3.74.1
Après un jour d’intervalle, eut lieu un nouvel engagement où le peuple fut vainqueur, grâce à l’avantage des positions et du nombre. Les femmes secondèrent bravement les combattants. £lles lançaient des tuiles du haut des toits et affrontaient le tumulte avec un courage au-dessus de leur sexe. Sur le soir, les aristocrates en déroute craignirent que le peuple ne se portât au chantier de la marine, ne l’enlevât d’emblée et ne les massacrât eux-mêmes. Pour fermer tout accès, ils mirent le feu aux maisons et aux logis qui entouraient l’agora, sans épargner les leurs plus que les autres. Des richesses immenses, appartenant au commerce, furent consumées ; et, si le vent eût chassé les flammes du côté de la ville, elle eût été complètement détruite. Cet incident mit fin au combat. Les deux partis firent une trêve et passèrent la nuit sur le qui-vive. Le vaisseau de Corinthe, voyant le peuple victorieux, partit furtivement, et la plupart des auxiliaires repassèrent sans bruit sur la terre ferme.
- 3.75.1
Le jour suivant, le général athénien Nicostratos fils de Diitréphès arriva de Naupacte avec douze vaisseaux et cinq cents hoplites messéniens. Il ménagea un rapprochement entre les deux partis. Il fut convenu qu’on mettrait en accusation les dix principaux auteurs de l’émeute, — ceux-ci prirent la fuite aussitôt ; — que les autres citoyens feraient la paix entre eux et concluraient avec les Athéniens une alliance offensive et défensive. Après cette négociation, Nicostratos se disposait à reprendre la mer ; mais les chefs du peuple lui demandèrent de leur laisser cinq de ses vaisseaux, afin de tenir en respect leurs adversaires. Ils offraient d’équiper un pareil nombre de leurs propres navires, qui partiraient avec lui. Nicostratos y consentit. Alors ils firent choix de leurs ennemis pour composer les équipages. Ceux-ci, craignant d’être envoyés à Athènes, s’assirent en suppliants dans le temple des Dioscures. Nicostratos essaya de les relever et de les rassurer; mais ce fut en vain ; aussi le peuple saisit-il ce prétexte pour s’armer, comme si leur refus de s’embarquer cachait quelque intention perfide. Il enleva de leurs maisons les armes qui s’y trouvaient ; et, sans l’intervention de Nicostratos, il aurait massacré ceux d’entre eux qu’il rencontra dans la rue. Les autres, témoins de ce qui se passait, allèrent s’asseoir dans le temple de Junon . Ils n’étaient pas moins de quatre cents. Le peuple, qui redoutait quelque agitation, leur persuada de quitter cet asile, et les transféra dans l’île située en face du temple de Junon, où il leur fit passer des vivres.
- 3.76.1
Sur ces entrefaites, quatre ou cinq jours après la translation de ces citoyens dans l’île, les vaisseaux péloponé-siens, rassemblés à Cyllène depuis leur retour d’Ionie, survinrent au nombre de cinquante-trois. Ils étaient, comme précédemment, commandés par Alcidas, avec Brasidas pour conseiller. Ils jetèrent l’ancre aux Sybota , port du continent, et au point du jour ils cinglèrent vers Corcyre.
- 3.77.1
L’alarme fut extrême. Effrayés à la fois de leur situation intérieure et de l’approche de cette flotte, les Cor-cyréens armèrent à la hâte soixante vaisseaux; et à mesure qu’ils étaient prêts, ils les envoyèrent contre l’ennemi. Les Athéniens leur conseillaient au contraire de les laisser sortir eux-mêmes les premiers et de venir ensuite les soutenir avec toutes leurs forces. Les vaisseaux corcyréens s’avançant isolément, il y en eut deux qui dès l’abord passèrent à l’ennemi; sur d’autres les équipages se battaient entre eux et le désordre était complet. Témoins de cette confusion, les Péloponésiens opposèrent vingt vaisseaux à ceux de Corcyre ; tout le reste de leur flotte se porta contre les douze bâtiments athéniens, parmi lesquels étaient la Salaminienne et la Paralienne.
- 3.78.1
Les Corcyréens, attaquant maladroitement et avec peu de vaisseaux à la fois, furent très-maltraités. Les Athéniens appréhendaient de se voir enveloppés et accablés par le nombre. Aussi ne se portèrent-ils point sur le gros ni sur le centre de la flotte ennemie; mais, se dirigeant sur l’une des ailes, ils coulèrent bas un vaisseau. Ensuite la flotte pélopo-nésienne s’étant rangée en cercle, ils se mirent à en faire le tour, en essayant d’y jeter le désordre. Ceux qui étaient opposés aux Corcyréens s’aperçurent de leur intention; et, craignant qu’il n’en fût comme à Naupacte , ils vinrent au secours des leurs. Ainsi toute la flotte réunie se porta contre les Athéniens. Dès lors ceux-ci commencèrent à reculer, mais sans tourner le dos, afin de donner aux Corcyréens le temps de se replier, tandis qu’eux-mêmes, s’éloignant avec beaucoup de lenteuT, continuaient de faire tête aux ennemis. Telle fut l’issue de ce combat naval, qui finit au coucher du soleil.
- 3.79.1
Toute la peur des Corcyréens était que l’ennemi ne profitât de sa victoire pour attaquer la ville, pour enlever de l’île les citoyens qu’on y avait déposés ou pour provoquer une réaction. Ils ramenèrent donc au temple de Junon les détenus de l’île et firent bonne garde dans leurs murs. Les Péloponésiens, quoique vainqueurs, n’osèrent pas attaquer la ville de Gorcyre ; ils regagnèrent leur station du continent, emmenant treize vaisseaux qu’ils avaient pris. Le lendemain, ils attaquèrent pas davantage la ville, bien que le trouble et l’alarme y fussent au comble, et que Brasidas insistât, dit-on, auprès d’Alcidas pour qu’il prît ce parti. Mais son avis n’ayant pas prévalu, les Péloponésiens se contentèrent de faire une descente sur la pointe Leucimme et de ravager le pays.
- 3.80.1
Pendant ce temps, le peuple de Gorcyre, qui appréhendait une attaque maritime, entra en pourparlers avec les suppliants et leur parti, pour éviter une catastrophe. Il détermina quelques-uns d’entre eux à monter sur les trente vaisseaux, qu’on n’avait pas laissé d’équiper, dans l’attente de la flotte ennemie. Les Péloponésiens se retirèrent après avoir couru la campagne jusqu’au milieu du jour. Pendant la nuit, les signaux de Leucade leur annoncèrent l’approche de soixante vaisseaux athéniens. En effet, à la première nouvelle des troubles de Corcyre et du prochain départ de la flotte d’Alcidas, les Athéniens avaient expédié cette escadre, sous les ordres d’Eurymédon fils de Thouclès. Les Péloponésiens se hâtèrent donc de partir cette nuit même. Ils serrèrent la côte, firent passer leurs vaisseaux par-dessus l’isthme de Leucade, parce qu’ils craignaient d’être découverts en doublant le cap, et regagnèrent leurs foyers.
- 3.81.1
Quand les Gorcyréens connurent l’arrivée de la flotte athénienne, et la retraite des ennemis, ils firent entrer dans la ville les Messéniens qui jusque'à étaient restés dehors, et envoyèrent dans le port Hyllaïque les vaisseaux qu’ils avaient équipés. Pendant ce trajet, ils égorgèrent ceux de leurs adversaires qu'ils purent saisir. Quant à ceux qu’ils avaient engagés à monter sur les vaisseaux, ils les firent descendre à terre et les massacrèrent jusqu’au dernier ; puis, allant au temple de Junon, ils obtinrent d’une cinquantaine des suppliants qu’ils se soumissent à un jugement et les condamnèrent tous à mort. Ceux qui n’avaient pas été leurs dupes, — c’était le plus grand nombre, — voyant ce qui se passait, se tuèrent mutuellement dans le temple même; quelques-uns se pendirent aux arbres; enfin chacun se donna la mort comme il put.
- 3.81.2
Durant les sept jours que la flotte d’Eurymédon fut à Gorcyre, les Gorcyréens massacrèrent tous ceux qu’ils regardaient comme ennemis de la démocratie. Quelques-uns furent victimes d’inimitiés particulières; des créanciers furent tués par leurs débiteurs. La mort parut sous mille formes. De toutes les horreurs communes en pareille circonstance, il n’y en eut point qui ne fût commise et même surpassée. Le père tuait son fils; on arrachait des asiles sacrés tes suppliants ou on les égorgeait au pied des autels. Enfin quelques-uns périrent murés dans le temple de Bacchus. Tant fut atroce cette sédition; elle le parut encore davantage, parce qu’elle fut la première.
- 3.82.1
Plus tard la Grèce en totalité fut ébranlée. La division régnant partout, les chefs du parti populaire appelaient les Athéniens, l’aristocratie les Lacédémoniens. En temps de paix, on n’aurait eu ni le prétexte ni l’idée d’attirer ces auxiliaires ; mais, une fois la guerre allumée et les deux partis acharnés à s’entre-détruire, le recours à l’intervention étrangère devint plus facile aux agitateurs. Ces déchirements occasionnèrent aux Ëtats des calamités sans nombre, calamités qui sont et seront toujours le partage de la nature humaine, quoique, selon les conjonctures, elles puissent varier de violence ou de caractère. Durant la paix et la prospérité, les États et les individus ont un meilleur esprit, parce qu’ils ne sont pas sous le joug d’une nécessité impérieuse; mais la guerre, détruisant le bien-être journalier, est un maître brutal, qui règle les passions de la multitude sur les circonstances du moment.
- 3.82.2
Les villes étaient en proie aux dissensions. Si Tune d’elles était restée en arrière des autres, elle aspirait à renchérir sur leur exemple, à imaginer de nouveaux excès, à raffiner sur l’atrocité des vengeances. On en vint à changer arbitrairement l’acception des mots. L’audace irréfléchie passa pour un courage à toute épreuve ; la lenteur prudente pour une lâcheté déguisée ; la modération pour un prétexte de la timidité; une grande intelligence pour une grande inertie. L’emportement aveugle devint le trait distinct de l’homme de cœur ; la circonspection, un spécieux subterfuge. L’homme le plus irascible fut regardé comme le plus sûr; celui qui osait lui tenir tête fut déclaré suspect. C’était faire preuve de finesse que d’attirer ses ennemis dans le piège et surtout de l’éluder. Prenait-on ses mesures pour se passer de ces artifices, on était taxé de trahison ou de pusillanimité. Rien ne valait plus d’éloges que de prévenir une perfidie ou d’y exciter celui qui n’y songeait pas. Les liens dn sang étaient moins forts que l’esprit de parti, parce que celui-ci inspirait plus de dévouements à toute épreuve; en effet, de telles associations n’étaient pas formées sous l’égide des lois, mais plutôt contre elles et dans un but coupable; elles ne reposaient pas sur la crainte des dieux, mais sur la complicité du crime. Accueillait-on les ouvertures d’un adversaire, c’était par mesure de prudence et non par générosité. On attachait bien plus de prix à se venger d’une offense qu’à ne l’avoir pas reçue. Les serments de réconciliation qu’on prêtait quelquefois n’avaient qu’une force passagère, arrachés qu’ils étaient à l’embarras des partis; mais que l’occasion fût donnée, et le premier qui reprenait courage en voyant son rival sans défense l’attaquait plus volontiers en trahison qu’à visage découvert. Il y trouvait deux avantages : l’un de frapper à coup sûr, l’autre de se faire une réputation d’habileté en ne devant son triomphe qu’à l’astuce. Aux yeux du vulgaire, il est plus aisé aux fripons de passer pour adroits qu’aux simples pour honnêtes. On rougit de la maladresse ; on tire vanité de la méchanceté.
- 3.82.3
Tous ces maux eurent leur source dans la fureur de dominer, inspirée par la cupidité et par l’ambition ; puis, les rivalités éveillées, la passion s’en mêla. Les chefs du parti prenaient pour mot d’ordre, ceux-ci l’égalité des droits, ceux-là une aristocratie tempérée ; et, sous le masque du bien public, ils ne travaillaient qu’à se supplanter mutuellement. Ils donnaient un libre cours à leur audace et à leurs vengeances, sans nul souci de la justice ou de l’intérêt commun, sans autre règle que leur caprice. Une fois au pouvoir, ils s’empressaient, à l’aide de sentences iniques ou à force ouverte, de satisfaire leurs inimités actuelles. Ni les uns ni les autres ne respectaient la bonne foi ; mais ceux qui, au mépris des lois divines, réussissaient à commettre quelque noirceur, palliée d’un nom honnête , étaient les plus estimés. Les citoyens qui se tenaient à l’écart tombaient sous les coups des deux partis, soit parce qu’ils refusaient de prendre part à la lutte, soit parce qu’on était jaloux de leur tranquillité.
- 3.83.1
C’est ainsi que les dissensions remplirent la Grèce de toute sorte de crimes. La candeur, compagne de la droiture de caractère, devint un objet de risée et disparut ; on éleva bien plus haut la duplicité cauteleuse. Ni langage ne fut assez fort ni serment assez terrible pour cimenter une réconciliation. Ne pouvant compter sur personne, on cherchait à se mettre à couvert plutôt qu’à faire preuve d’une confiante loyauté. Ceux qui avaient le plus d’avantages étaient les hommes d’une intelligence bornée. La conscience de leur inhabileté et du talent de leurs adversaires leur faisant eraindre d’être dupes des beaux discours de leurs ennemis ou de leur souplesse d’esprit, ils allaient droit au but ; tandis que les autres, dédaignant même de prévoir les desseins de leur§ adversaires et croyant l’action superflue là où l’adresse -semblait suffire, se trouvaient désarmés et succombaient.
- 3.84.1
Ce fut Corcyre qui donna le signal de ces attentats. On y commit tous les excès qu’on peut attendre d’an peuple longtemps gouverné avec plus de hauteur que de sagesse et qui trouve l'occasion de se venger; toutes les violences suggérées par le désir d’échapper brusquement à une longue misère en s’emparant du bien d’autrui; enfin tontes les cruautés, toutes les barbaries naturelles à des gens qui n'ont pas l’ambition pour mobile, mais qui, poussés par un sentiment aveugle d'égalité , s’acharnent impitoyablement sur des rivaux. En ce temps donc, toutes les lois furent renversées dans cette malheureuse cité ; la nature humaine, secouant le joug du droit qu’elle ne supporte qu’avec impatience, prit plaisir à se montrer docile à la passion, rebelle à la justice, haineuse de toute supériorité. Si l’envie n'avait pas tant de force malfaisante, on n’eût pas préféré la vengeance à la pitié, l’âpreté du gain au respect du droit. C’est que les hommes, sous l’empire d’une colère aveugle, se plaisent à violer les lois tutélaires qui laissent au malheur quelque espoir de salut, an risque de ne pouvoir les invoquer eux-mêmes, si jamais le danger les force d’y avoir recours.
- 3.85.1
Tels furent les effets des premiers troubles de Cor-cyre . Eurymédon et les Athéniens reprirent la mer. Plus tard les Corcyréens fugitifs, qui, au nombre de cinq cents, avaient échappé au carnage, se saisirent des forts construits sur le continent, ainsi que de la côte située en face de Corcyre et qui lui appartenait. Partant de là, ils pillèrent les habitants de l’île, leur firent beaucoup de mal, et réduisirent la ville à une affreuse disette. En même temps ils députèrent à Lacédémone et à Corinthe pour solliciter leur retour. Comme leurs démarches étaient infructueuses, ils se procurèrent des moyens de transport et des auxiliaires, passèrent dans l’île au nombre de six cents en tout, brûlèrent leurs vaisseaux, afin de se mettre dans la nécessité de vaincre ; puis, s’étant établis sur le mont Istone, ils y oâtirent un fort, infestèrent les environs de la ville et se rendirent maîtres de la campagne.
- 3.86.1
Sur la fin du même été, les Athéniens enVoyèrent en Sicile vingt vaisseaux, commandés par Lâchés fils de Méla-nopus et par Charœadès fils d’Euphilétos. Les Syracusains et les Léontins étaient alors en guerre. Les·premiers avaient pour alliées toutes les villes doriennes qui, dès l’origine, s’étaient rangées du côté de Lacédémone, sans toutefois prendre une part active aux hostilités. Camarine seule faisait exception. Les Léontins avaient pour eux les villes chalcidéennes et Camarine. En Italie, les Locriens tenaient pour Syracuse, les Rhégiens pour les LéontiDS, à cause de leur commune origine. Les alliés des Léontins députèrent à Athènes , où ils firent valoir d'anciens traités et leur qualité d’ioniens. Ils sollicitèrent l’envoi d’une flotte pour les secourir contre les Syracusains, qui leur fermaient la terre et la mer. Les Athéniens accueillirent cette requête sous prétexte de parenté avec les Léontins, mais au fond pour empêcher les Péloponésiens de tirer des grains de Sicile et pour essayer de soumettre cette île à leur domination. Ils allèrent se poster à Rhégion en Italie, d’bù ils firent la guerre conjointement avec leurs alliés. Sur quoi T’été finit.
- 3.87.1
L’hiver suivant, il y eut à Athènes une recrudescence de peste. Sans avoir complètement disparu, l’épidémie avait laissé quelque relâche. Cette seconde irruption dura toute une année ; la première avait régné deux ans. Rien ne contribua plus à l’affaiblissement d’Athènes. Parmi les citoyens inscrits au rôle, il mourut non moins de quatre mille quatre cents hoplite» et de trois cents cavaliers, et sur le reste de la population, une foule incalculable. A cette époque, on ressentit de fréquents tremblements de terre, à Athènes, en Eubée et en Béotie, surtout à Orchomène.
- 3.88.1
Le même hiver, les Athéniens qui étaient en Sicile dirigèrent, de concert avec les Rhégiens, une expédition de trente vaisseaux contre les îles d’Éole . En été le manque d'eau Tendait impossible une tentative de ce genre. Ces îles appartiennent aux Lipariens, colonie de Cnide. Ils habitent Tune d’elles, qui a peu d’étendue et se nomme Lipara ; ils partent de là pour aller cultiver les autrésj savoir Didyme, Strongyle et Hiéra. Les indigènes croient que c’est dans Hiéra que Vulcain a ses forges, parce qu’il s’en échappe beaucoup de feu pendant la nuit et de fumée pendant le jour. Ces lies sont situées en face du pays des Sicules et des Messiniens; elles étaient alliées de Syracuse. Les Athéniens les ravagèrent; mais, n’ayant pu les soumettre, ils s’en retournèrent à Rhégion. Là-dessus l’hiver finit, ainsi que la cinquième année de la guerre que Thucydide a racontée.
- 3.89.1
L’été suivant , les Péloponésiens et leurs alliés, sous la conduite d’Agis fils d’Archidamos, s’avancèrent jusqu’à l’Isthme, dans le dessein d’envahir l’Attique ; mais ils en furent détournés par de nombreux tremblements de terre, et l^mvasion n’eut pas lieu. A l’époque de ces secousses, il se manifesta à Orobies en Eubée un phénomène extraordinaire. La mer s’éloigna du rivage ; puis elle revint subitement à flots amoncelés, engloutit une portion de la côte et en abandonna une autre ; en sorte que ce qui jadis était terre fait maintenant partie de la mer. Beaucoup d’hommes y perdirent la vie ; il n'échappa que ceux qui parvinrent à se réfugier sur les hauteurs. L’île d’Ata-lante, voisine des Locriens-Opontiens, éprouva une submersion semblable, qui détruisit une partie du fort des Athéniens. Deui vaisseaux se trouvaient à sec sur la plage ; il y en eut un de fracassé. A Péparéthos la mer se retira, mais sans causer d’inondation ; une secousse abattit un pan de la muraille, ainsi que le prytanée et un certain nombre de maisons. La cause de ce fait me paraît être que, là où les commotions furent le pins fortes, la mer fut refoulée, et que, par un retour impétueux, elle submergea le rivage ; sans tremblement de terre, je ne pense pas que rien de pareil puisse arriver.
- 3.90.1
Durant cet été, la Sicile fut le théâtre de divers combats livrés soit par les Siciliens entre eux, soit par les Athéniens et leurs alliés. Je me bornerai à citer ce qu’il y eut de plus important dans ces engagements partiels. Après la mort de Cha-rœadès, qui périt dans une rencontre aveo les Syracusains, Lâchés eut seul le commandement de la flotte. Il alla, conjointement avec les alliés, attaquer Mylæ, place dépendante de Messine et gardée par deux tribus de Messiniens. Ces gens dressèrent une embuscade aux Athéniens débarqués ; mais ceux-ci les mirent en déroute et en tuèrent un grand nombre. Ensuite les Athéniens assaillirent la place, et obligèrent les habitants à leur livrer la citadelle et à marcher avec eux contre Messine. A l’approche de cette armée, les Messiniens firent leur soumission, en donnant des otages et toutes les sûretés voulues.
- 3.91.1
Le même été, les Athéniens envoyèrent autour du Pé-loponèse trente vaisseaux commandés par Démosthène fils d’Al-cisthénès et par Proclès fils de Théodoros. Soixante autres vaisseaux et deux mille hoplites furent dirigés contre Mélos, sous les ordres de Nicias fils de Nicératos. Quoique insulaires, les Méliens refusaient obstinément de se soumettre et d’entrer dans l’alliance . Les Athéniens avaient résolu de les y contraindre ; mais ils eurent beau ravager leur territoire, ils ne purent les amener à composition. Ils quittèrent donc Mélos et passèrent à Oropos en Péraïque . Ils abordèrent de nuit, et les hoplites étant descendus se mirent aussitôt en marche vers Tanagra en Béotie. A un signal donné les Athéniens de la ville, commandés par Hipponicos fils de Gallias et par Eurymédon fils de Thou-clès, vinrent en masse les rejoindre par terre. Ils campèrent ce jour-là dans le territoire de Tanagra, le ravagèrent et y passèrent la nuit. Le lendemain, ils vainquirent en bataille les Tana-gréens, qui avaient fait une sortie avec un certain nombre de Thébains venus à leur secours. Ils enlevèrent des armes, érigèrent un trophée, et se retirèrent les uns à Athènes, les autres sur la flotte. Nicias, avec ses soixante vaisseaux, suivit la côte; et, après avoir dévasté les rivages de la Locride, il effectua son retour.
- 3.92.1
Vers la même époque, les Lacédémoniens fondèrent la colonie d’Héraclée en Trachinie ; voici à quelle occasion. Les Maliens sont divisés en trois branches, savoir les Paraliens, les Hiéréens et les Trachiniens. Ceux-ci, écrasés par la guerre que leur faisaient leurs voisins du mont OEta, avaient d’abord songé à se donner aux Athéniens ; mais ensuite, craignant de ne pas trouver auprès d’eux tout l’appui désirable, ils, envoyèrent Tisaménos à Lacédémone en qualité d’ambassadeur. Les Doriens, mère patrie des Lacédémoniens, se joignirent à cette députation pour appuyer la demande ; ils étaient eux-mêmes inquiétés par les OEtéens. En conséquence, les Lacédémoniens résolurent d’envoyer une colonie pour protéger à la fois les Trachiniens et les Doriens. La place leur semblait avantageusement située pour la guerre contre les Athéniens ; on pouvait y construire des vaisseaux et menacer l’Eubée, qui n’est séparée que par un bras de mer ; enfin elle devait leur faciliter le passage en Thrace . Pour ces divers motifs, ils entreprirent avec ardeur cet établissement. Ils consultèrent l’oracle de Delphes ; et, sur sa réponse favorable, ils envoyèrent des colons tirés de leur sçin ou de leurs Périèques; ils invitèrent à s’y joindre tous ceux des Grecs qui le voudraient, excepté toutefois les Ioniens, les Achéens et quelques autres peuples. Trois Lacédémoniens, Léon, Alcidas et Damagon, eurent la direction de cette colonie. Arrivés sur les lieux, ils rebâtirent les murailles de la ville, qui porte aujourd’hui le nom d’Héraclée. Elle est située à quarante stades des Thermopyles et à vingt de la mer. Ils y construisirent des chantiers, qu’ils commencèrent au défilé même des Thermopyles, afin de pouvoir les protéger plus facilement.
- 3.93.1
Les Athéniens, voyant s’élever cette nouvelle ville, ne furent pas sans inquiétude ; elle leur semblait menacer essentiellement l’Eubée, car elle n’était séparée du cap Généon que par un canal fort étroit. Cependant ils en furent quittes pour la peur et n’éprouvèrent aucun dommage. La raison fut que les Thessaliens, maîtres du pays où cette vüle était bâtie, craignirent d’avoir des voisins trop puissants et ne cessèrent de harceler ces nouveaux hôtes, jusqu’à ce qu’ils les eussent entièrement affaiblis. Et pourtant la colonie avait commencé par être florissante ; car chacun s’engageait hardiment dans une entreprise formée par les Lacédémoniens. Les gouverneurs envoyés de Lacédémone contribuèrent surtout à ruiner les affaires et à éloigner les habitants par l’effroi qu'inspiraient la rudesse et parfois l’injustice de leur conduite. Aussi les voisins prirent-ils plus aisément l’avantage.
- 3.94.1
Le même été, pendant que les Athéniens séjournaient à Mélps, ceux d’entre eux qui, avec les trente vaisseaux, faisaient le tour du Péloponèse, arrivèrent d’abord à Ellomène, place appartenant aux Leucadiens. Là ils tuèrent, à la faveur d’une embuscade, quelques soldats de la garnison ; ensuite ils se portèrent avec toutes leurs forces contre Leucade elle-même. Ils avaient avec eux la levée en masse des Acarnaniens, sauf les OEniades, un certain nombre de Zacynthiens et de Céphallé-niens, enfin quinze vaisseaux de Corcyre. Levant une agression si formidable, les Leucadiens ne firent aucun mouvement, bien que leurs terres fussent ravagées, soit au delà de l’isthme, soit en deçà, dans la partie où se trouvent la ville de Leucade et le temple d’Apollon. Les Acarnaniens pressaient le général athénien Démosthène d'investir la place, dans l’espoir de la réduire sans peine et d’être ainsi délivrés d’irréconciliables ennemis. Mais quelques Messéniens représentèrent à Démosthène que, disposant de si grandes forces, il serait beau pour lui d’attaquer les Étoliens, peuples ennemis de Naupacte, et dont la'Soumission entraînerait celle de tonte cette partie du continent. Les Ëtoliens, disaient-ils, sont une nation brave et nombreuse ; mais, comme ils sont armés à la légère et qu’ils habitent des villages non fortifiés, à une grande distance les uns des autres, il serait aisé de les battre isolément, avant qu’ils fussent parvenus à se rassembler. Ils lui conseillaient d’attaquer en premier lieu les Apodotes, puis les Ophionéens et enfin les Eury-tanes. Ceux-ci forment la portiou la plus considérable de l’Étolie, parlent une langue tout à fait ignorée et se nourrissent, dit-on, de chair crue. Ces peuples une fois réduits, le reste suivrait de près.
- 3.95.1
Démosthène céda aux instances des Messéniens. Π se laissa tenter par la pensée qu’à l’aide des alliés du continent réunis aux Étoliens, il pourrait attaquer par terre la Béotie, sans avoir besoin des armes d’Athènes. Pour cet effet, il n'y avait qu’à traverser le pays des Locriens-Ozoles, marcher sur Cytinion en Doride, et, laissant à droite le Parnasse, descendre chez les Phocéens. La coopération de ceux-ci paraissait assurée, grâce à leur vieille amitié pour les Athéniens ; et d ailleurs on pouvait les contraindre. Or la Phocide touche la Béotie.
- 3.95.2
Il s’embarqua donc à Leucade avec toute son armée, au grand déplaisir des Acarnaniens, et suivit la côte jusqu’à Sollion. Il avait communiqué son projet aux Acarnaniens ; mais ceux-ci, mécontents de ce qu’il n'avait pas voulu faire le siège de Leucade, avaient refusé de l’accompagner. Ce fut donc avec le reste de ses troupes qu’il alla porter la guerre en Étolie, savoir avec les Céphalléeiens, les Messéniens, les Zacynthiens et trois cents Athéniens, soldats de marine, montés sur leurs propres bâtiments ; car les quinze vaisseaux de Corcyre s’étaient retirés. îl partit d’OEnéon en Locride. Les Locriens-Ozoles, alliés d’Athènes, devaient le rejoindre avec toutes leurs forces dans l'intérieur du pays. Voisins des Étoliens, habitués aux mêmes armes, on comptait qu’ils seraient d’un grand secours contre ces peuples, dont ils connaissaient la tactique et le territoire.
- 3.96.1
Démosthène passa la nuit avec son armée dans l'enceinte de Jupiter Néméen. C’est là, dit-on, que le poète Hésiode fut tué par les gens de l'endroit, un oracle lui ayant prédit qu’il mourrait à Némée . De grand matin, il se mit en marche pour l’Ëtolie. Le premier jour, il prit Potidania, le second Crocylion, le troisième Tichion. Là il fit halte et envoya son butin à Eupa-lion en Locride. Son intention était, quand il aurait achevé de subjuguer le pays, de revenir à Naupacte et de marcher ensuite contre les Ophionéens, s'ils refusaient obéissance. Mais ses préparatifs n’avaient pas été tellement secrets que les Ëtoliens nen eussent eu vent dès Torigine. Aussi l’armée avait-elle à peine mis le pied sur leur territoire, qu’ils se portèrent à sa rencontre. Il n’y eut pas jusqu’aux Bomiens et aux Calliens qui, de l’ei-trême frontière des Ophionéens, près du golfe Maliaque, n’am-vassent en armes au-devant de l’invasion.
- 3.97.1
Les Messéniens donnaient à Démosthène les mêmes conseils que précédemment. Aies entendre, rien n’était plus aisé pour lui que la conquête de l’Étolie, pourvu qu’il allât droit aux villages, sans donner aux Étoliens le temps de se reconnaître, eten s? bornant à occuper la terre qu’il foulait. Démosthène les crut; et, se fiant à la fortune qui ne lui avait jamais fait défaut, il n’attendit pas même l’arrivée du renfort que les Locrienslui ménageaient, renfort qui lui eût été précieux, car il manquait surtout de gens «de trait légèrement armés. Il marcha sur Édition, qu’il enleva d'emblée, les habitants s’étant réfugiés sur les hauteurs voisines. Cette ville est située sur une éminenceï quatre-vingts stades de la mer. Mais bientôt les Ëtoliens se portèrent au secours d’Ëgition. Ils attaquèrent les Athéniens et leurs alliés, fondirent de toutes parts sur eux du haut des collines, et les criblèrent de javelots. Quand l’armée athénienne avançait, ils cédaient le terrain ; reculait-elle, ils revenaient à | la charge. Le combat se prolongea ainsi dans ces alternatives d’attaque et de retraite, espèce de manœuvre où les Athéniens | avaient constamment le dessous.
- 3.98.1
Tant que les archers eurent des flèches, et furent à j même de s’en servir, ils soutinrent le combat. Les Ëtoliens armés à la légère se repliaient pour éviter leurs coups. Mais les archers, privés de leur chef, se débandèrent. Les Athéniens, harassés par la répétition des mêmes mouvements et couverts de traits par les Ëtoliens, lâchèrent pied ; et, comme leurguids-le Messénien Chromon, avait perdu la vie, ils se jetèrent dans des fondrières infranchissables, dans des lieux inconnus, où ils trouvèrent la mort. Les Étoliens agiles et lestement équipes atteignirent sur-le-champ plusieurs des fuyards et les percèrent de javelots. La plupart des Athéniens manquèrent la route et s’engagèrent dans une forêt des plus épaisses ; les ennemis Teih vironnèrent et y mirent le feu. Enfin les Athéniens en compl^ désarroi s’enfuirent dans toutes les directions. Ceux qui ptfj vinrent à s'échapper rejoignirent la mer et la ville d’OEnéon m Locride, leur point de départ. Il périt une foule d’alliés et nd moins de cent vingt hoplites athéniens, fleur de la jeunesse moissonnée dans cette guerre, ainsi que Proclès l’un des deux généraux. Les Athéniens, après avoir relevé leurs morts par composition, se retirèrent d’abord à Naupacte et ensuite à Athènes avec la flotte. Pour Démosthène, il resta aux environs de Naupacte ; il craignait le courroux des Athéniens après un désastre pareil.
- 3.99.1
A la même époque, les Athéniens qui étaient en Sicile firent voile ^ers le pays de Locres . Ils vainquirent dans une descente un corps de Locriens accouru pour les repousser, et prirent un fortin situé à l’embouchure du fleuve Halex.
- 3.100.1
Le même été, les Ëtoliens députèrent à Corinthe et à Lacédémone Tolophos l’Ophionéen, Boriadès l’Eurytane et Tisandros l’Apodote. Ils obtinrent l’envoi d’un corps de troupes destiné à attaquer Naupacte, qui avait attiré contre eux les armes d’Athènes. Les Lacédémoniens firent partir, sur la fin de l'automne, trois mille hoplites alliés, dont cinq cents avaient été fournis par la nouvelle colonie d’Héraclée-Trachinienne. Les chefs de cette expédition étaient les Spartiates Eurylochos, Macarios et Ménédéos.
- 3.101.1
L’armée étant rassemblée à Delphes, Eurylochos envoya un héraut chez les Locriens-Qzoles, dont il fallait traverser le pays pour atteindre Naupacte, et qu’il voulait d’ailleurs détacher des Athéniens. Il fut activement secondé dans ce but par les Locriens d’Amphissa, qui craignaient toujours les Phocéens. Ils commencèrent par donner eux-mêmes des otages; puis, profitant de la terreur qu’inspirait l’approche de l’armée, ils engagèrent les autres à en faire autant. Ils gagnèrent d’abord les Myonéens, leurs voisins les plus proches et les maîtres des débouchés qui conduisent en Phocide ; ensuite les Ipnéens, les Messapiens, les Tritéens, les Chaléens, les Tolophoniens, les Hessiens et les OEanthéens. Tous ces peuples se joignirent à l’expédition. Les Olpéens fournirent des otages, mais point de troupes. Les Hyéens ne livrèrent des otages que lorsqu’on leur eut pris ledr village de Polis.
- 3.102.1
Quand tout fut prêt et que les otages eurent été déposés à Cytinion en Doride, Eurylochos marcha contre Naupacte à travers le pays des Locriens. Sur son passage, il prit les villes. d’OEnéon et d’Eupalion, qui refusaient de se joindre à lui. Arrivé sur le territoire de Naupacte, il opéra sa réunion avec les Ëto-liens, ravagea la contrée et prit le faubourg, qui n’était pas fortifié. Ensuite il s’empara de Molycrion, colonie de Corinthe, mais sujette d’Athènes. Le général athénien Démosthène, demeuré à Naupacte depuis sa campagne d’Étolie, avait prévu cette invasion. Craignant pour Naupacte, il se rendit chei ta Acarnaniens pour en obtenir des secours. Il eut de la peine! y réussir, à cause de sa retraite de Leucade ; cependant ils loi donnèrent mille hoplites qu’il embarqua sur ses vaisseau. Ce renfort sauva Naupacte, qui sans cela n’aurait pu résister, vu la grande étendue de l’enceinte et le petit nombre des défenseurs. Eurylochos, apprenant l’arrivée de ces troupes, désespéra N d’enlever la ville et se retira. Au lieu de regagner le Pélopo-nèse, il s’établit dans l’Éolide , nommée aujourd’hui Calydon et Pleuron, dans d’autres places du voisinage et à Proschion en Ëtolie. G’est que les Ambraciotes étaient venus solliciter sa coopération contre Argos Amphilochicon et le reste de l'Amphilochie. Ils assuraient que, s’il s’en rendait maître, tout le continent se déclarerait en faveur des Lacédémoniens. Eurylochos les crut, congédia les Étoliens et demeura en repos dans oes parages, attendant le moment de marcher avec les Ambraciotes à l’attaque d’Argos. Là-dessus l’été finit.
- 3.103.1
L’hiver suivant, les Athéniens qui étaient en SA réunis aux Grecs leurs alliés et à ceux des Si cules qui avaient embrassé leur parti pour échapper au joug de Syracuse, attaquèrent Inessa, place appartenant aux Siculos et dont la citadelle était au pouvoir des Syracusains; mais, n’ayant pu s en rendre maîtres, ils se retirèrent. Pendant leur marche, lagtf; nison syracusaine fondit sur l’arrière-garde des Athéniens» φΒ était composée d’alliés, mit en fuite une partie de l’armée et to tua beaucoup de monde. Plus tard Lâchés et les Athéniens effectuèrent quelques descentes dans les environs de Locres et défirent près du fleuve Cécinos trois cents Locriens venus à leur rencontre avec Proxénos fils de Capaton. Ils se retirèrent en emportant les armes prises sur l’ennemi.
- 3.104.1
Le même hiver, les Athéniens purifièrent Délos ponj obéir à un oracle. Déjà anciennement le tyran Pisistrate l’avait purifiée, non pas dans toute son étendue, mais seulement datë l’horizon du temple. Gette fois on la purifia en entier. Toutes les tombes furent enlevées ; il fut ordonné qu’à l’avenir u ni aurait plus dans l’île ni décès ni accouchement, mais que moribonds et les femmes près de leur terme seraient transportés à Rhénéa. Cette dernière île est si proche de Dél°s ^ Polycrate, tyran de Samos, qui eut pendant un certain teff? une marine puissante et qui soumit à sa domination les au îles, voulant consacrer à Apollon Délien Rhénéa qu’il avait prise, la lia par une chaîne à Délos.
- 3.104.2
Ce fut après cette purification que les Athéniens célébrèrent pour la première fois les fêtes quinquennales appelées Délia. Jadis il y avait à Délos une grande assemblée des Ioniens et des insulaires du voisinage. Ils s’y rendaient avec leurs femmes et leurs enfants, comme aujourd’hui les Ioniens aux fêtes d’Ëphése. On y donnait des combats gymniques et des concours de musique, pour lesquels les villes fournissaient des chœurs. C’est ce qu’on peut conclure de ces vers d’Homère, tirés de l'Hymne à Apollon : D’autres fois, ê Phébus, c’est Délos qui fait tes délices. C’est là que les Ioniens aux tuniques flottantes, se réunissent dans tes fêtes avec leurs femmes et leurs enfants. C’est là que, par le pugilat, par la danse et par le chant, ils te célèbrent dans leur assemblée.
- 3.104.3
Que dans ces fêtes il y eût des concours de musique et qu’on y vînt disputer les prix, c’est ce que témoignent encore les vers suivants empruntés au même poème. Après avoir vanté le chœur des femmes de Délos, l’auteur termine par cette apostrophe, dans laquelle il fait mention de lui-même :
- 3.104.4
Qu’Apollon et Diane soient propices ! Et vous toutes, adieu. Souvenez-vous de moi dans l’avenir; et si jamais sur cette terre quelque voyageur fatigué vous interroge en disant : « Jeunes filles, quel est ici de tous les chantres le plus doux, celui qui vous charme davantage ?» répondez toutes d’une voix bienveillante : « C’est un aveugle qui habite la sourcilleuse Chios. »
- 3.104.5
Voilà ce que dit Homère et ce qui prouve qu’autrefois ilfy avait une grande assemblée et une fête à Délos. Dans la suite, les insulaires et les Athéniens continuèrent à envoyer des chœurs et des offrandes; mais quant aux jeux, la célébration en fut interrompue, comme il était naturel, par le malheur des temps, jusqu’à l’époque où les Athéniens les rétablirent, en y ajoutant des courses de chevaux, qui n’avaient pas lieu auparavant.
- 3.105.1
Le même hiver, les Ambraciotes, conformément à la promesse qu’ils avaient faite à Eurylochos pour retenir son armée, marchèrent avec trois mille hoplites contre Argos Amphilo-chicon . Ils envahirent le territoire de cette ville et s’emparèrent dOlpæ, place forte, bâtie sur une éminence près de la mer.
- 3.105.2
Les Àcarnaniens l’avaient jadis fortifiée pour y établir un tribunal central. Elle est à vingt-cinq stades de la ville d’Argos, située elle-même au bord de la mer.
- 3.105.3
Les Acarnaniens se partagèrent : lesunà se portèrent au secours d’Argos ; les autres allèrent camper en cet endroit de l’Acarnanie qu’on appelle Crénæ, afin d’empêcher la jonction des Ambraciotes avec Eurylochos et les Péloponésiens. Ils envoyèrent aussi vers Démosthène qui avait commandé l'armée athénienne en Ëtolie, et le prièrent de se mettre à leur tête. Enfin ils appelèrent les vingt vaisseaux athéniens qui croisaient autour du Péloponèse sous les ordres d’Aristotélès fils de Timo-cratès et d’Hiérophon fils d’Antimnestos. Les Ambraciotes qui étaient à Olpæ dépêchèrent à Ambracie pour demander qu’on vînt en masse à ieur secours. Ils craignaient que la troupe d’Eu-rylochos ne fût pas assez forte pour passer sur le corps aux Acarnaniens, et qu’eux-mêmes ne fussent ainsi réduits à combattre seuls ou à faire une retraite périlleuse.
- 3.106.1
Eurylochos et les Péloponésiens n’eurent pas plutôt appris l’arrivée des Ambraciotes à Olpæ qu’ils partirent de Pros-chion et firent diligence pour les rejoindre. Ils passèrent l’Aché-loüs et s'avancèrent à travers l’Acarnanie, déserte à cause de la concentration de ses habitants à Argos. Ils avaient à droite la ville et sa garnison, à gauche le reste de l’Acarnanie. Après avoir traversé le pays de Stratos, ils prirent par Phytia, par la lisière de Médéon et par Limnéa ; puis, quittant l’Acarnanie, ils entrèrent chez les Agréens, en pays ami. Quand ils eurent atteint le Thyamos, ils franchirent cette montagne, sauvage et descendirent sur les terres d’Argos au moment où il faisait déjà nuit. Ils défilèrent inaperçus entre la ville d’Argos et les Acarnaniens campés à Crénæ, et opérèrent leur jonction avec les Ambraciotes qui étaient à Olpæ.
- 3.107.1
Ainsi réunis, ils allèrent dès la pointe du jour prendre position à l’endroit appelé Métropolis, où ils assirent leur camp. Peu de temps après, les vingt vaisseaux athéniens arrivèrent au secours des Argiens dans le golfe Ambracique. Démosthène amena deux cents Messéniens hoplites et soixante archers athéniens. Aussitôt la flotte bloqua du côté de la mer la colline sur laquelle est Olpæ, tandis que les Acarnaniens et quelques Am-philochiens — la plupart étaient retenus de force par les Ambraciotes — s’étaient déjà rassemblés à Argos et se préparaient à combattre. Ils élurent Démosthène pour général des troupes alliées, concurremment avec leurs propres chefs. Démosthène rapprocha son camp dOlpæ. Un ravin profond séparait les deux armées.
- 3.107.2
Pendant cinq jours, on s’observa mutuellement ; le sixième on se rangea en bataille. L’armée péloponésienne, supérieure en nombre, débordait la ligne des ennemis. Craignant d’être tourné, Démosthène embusqua, dans un chemin creux et fourré, des hoplites et des soldats armés à la légère, en tout quatre cents hommes. Ils devaient, le combat engagé, se lever tout à coup et prendre à dos l’aile qui débordait leur front de bataille.
- 3.107.3
Ces dispositions arrêtées, on en vint aux mains. Démosthène, avec les Messéniens et quelques Athéniens, occupait l’aile droite ; le reste de sa ligne était formé par les différents corps des Acamaniens et par des Amphilochiens armés de javelots. Les Péloponésiens et les Ambraciotes étaient mêlés ensemble ; les Mantinéens seuLs formaient un corps distinct s’étendant sur la gauche, mais non jusqu’à l’extrémité. Eurylochos et les siens s’étaient réservé ce poste, en face de Démosthène et des Messéniens.
- 3.108.1
Déjà l’action était engagée et les^ Péloponésiens, débordant l’aile droite des ennemis, commençaient à l’envelopper, lorsque les Acarnani^ns, sortant de leur embuscade, les prennent à revers et les culbutent ; ils sont saisis de frayeur, se mettent en fuite, et entraînent dans leur déroute la plus grande partie de l’armée : car les Péloponésiens, voyant le désordre du corps d’élite commandé par Eurylochos, prirent plus facilement l’épouvante.
- 3.108.2
Les Messéniens, placés en cet endroit avec Démosthène, eurent l’honneur de la journée. A l’aile droite, les Ambraciotes, qui sont les plus belliqueux des peuples de ce pays, défirent ceux qu’ils avaient en tête et les poursuivirent du côté d’Argos ; mais à leur retour, voyant la déroute du gros de leur armée et assaillis eux-mêmes par les Acarnaniens, ils se replièrent sur Olpæ, qu’ils n’atteignirent qu’avec peine. Un grand nombre d’entre eux perdirent la vie au milieu de la plus horrible confusion. Les Mantinéens seuls opérèrent leur retraite en bon ordre. Le combat finit vers le soir.
- 3.109.1
Le lendemain Ménédéos, qui avait pris le commandement depuis la mort d’Eurylochos et de Macarios, se trouvant bloqué par terre et par mer, désespéra, après un si grand désastre, de pouvoir soutenir un siège ou effectuer sa retraite. Il entra donc en pourparlers avec Démosthène et les généraux acaraaniens pour qu’il lui fût permis de se retirer et d’enlever ses morts. Ils octroyèrent cette dernière demande, érigèrent un trophée et recueillirent leurs propres morts au nombre de trois oents. Quant à la retraite, elle fat ostensiblement refusée à tous; mais en secret Démosthène et les généraux acarnaniens traitèrent avec les Mantinéens, arec Ménédéos, ainsi qu’avec les autres chefs et les plus marquants des Péloponésiens,, pour qu'ils se retirassent au plus vite» Leur intention était d'isoler les Ambraciotes et les mercenaires étrangers, surtout de discréditer auprès des Grecs de ces contrées les Lacédémoniens et les Péloponésiens, en les représentant comme des traîtres qui n’avaient songé qu’à leur propre salut. Les Péloponésiens relevèrent leurs morts, qu'ils enterrèrent à la hâte, comme ils purent; après quoi ceux qui en avaient permission épièrent le moment d’exécuter sans bruit leur retraite.
- 3.110.1
Cependant Démosthène et les Àcamaniens sont avertis que les Ambraciotes de la ville, sur le premier avis reçu dOlpæ, arrivent en masse, à travers l’Amphilochie, au secours de leurs compatriotes, sans rien savoir de ce qui s’est‘passé. A l’instant Démoshène détache une partie de ses troupes pour dresser des embuscades le long de la route et pour se saisir des plus fortes positions. Lui-même se tient prêt à marcher avec le reste de l'armée.
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