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Histoire de la Guerre du Péloponèse

Perseus Greek · Perseus Greek · 1,492 sections

  1. 2.36.2

    « Cette contrée que la même race d’hommes a toujours habitée, ils nous l’ont transmise constamment libre, grâce à leur valeùr. Aussi ont-ils droit à nos éloges, mais nos pères encore plus; car à l’héritage qu’ils avaient reçu ils ont ajouté la puissance que nous possédons et, à force de travaux, Pont léguée à la génération présente ; et nous, dans la vigueur de l’âge, nous avons encore étendu cet empire et mis notre ville sur le pied le plus respectable pour la guerre comme pour la paix.

  2. 2.36.3

    «c Les combats et les exploits qui nous ont valu ces conquêtes, le courage avec lequel, nous ou nos pères, nous avons repoussé les agressions des barbares ou des Grecs, je les passerai sous silence, ne voulant pas m’étendre sur un sujet qui vous est connu. Mais le régime qui nous a fait parvenir à ce degré de puissance, les institutions et les mœurs qui ont rendu notre ville si florissante, c’est là ce que j'exposerai d’abord, avant de passer à l’éloge de nos guerriers, persuadé qu’un tel examen n'est point ici hors de saison, et que la foule èntière des citoyens et des étrangers est intéressée à l'entendre.

  3. 2.37.1

    « La constitution qui nous régit n'a rien à envier aux autres peuples ; elle leur sert de modèle et ne les imite point. Elle a reçu le nom de démocratie, parce que son but est l’utilité du plus grand nombre et non celle d’une minorité. Pour les affaires privées tous sont égaux devant la loi ; mais la considération ne s’accorde qu’à ceux qui se distinguent par quelque talent. C’est le mérite personnel, bien plus que les distinctions sociales, qui fraye la voie des honneurs. Aucun citoyen capable de servir la patrie n’en est empêché par l’indigence ou par l'obscurité de sa condition.

  4. 2.37.2

    « Libres dans notre vie publique, nous ne scrutons pas avec une curiosité soupçonneuse la conduite particulière de nos concitoyens ; nous ne les blâmons pas de rechercher quelque plaisir ; nous n’avons pas pour eux de ces regards improbâteurs qui blessent, s’ils ne frappent pas.

  5. 2.37.3

    « Malgré cette tolérance dans le commerce de la vie, nous savons respecter ce qui touche à l’ordre public ; nous sommes pleins de soumission envers les autorités établies, ainsi qu’en-vers les lois, surtout envers celles qui ont pour objet la protection des faibles, et celles qui, pour n'être pas écrites, ne laisent pas d’attirer à ceux qui les transgressent un blâme miversel.

  6. 2.38.1

    « Nous avons ménagé à l’esprit des délassements ans nombre, soit par des jeux et des sacrifices périodiques, ;oit, dans l'intérieur de nos maisons, par une élégance dont le ;harme journalier dissipe les tristesses de la vie. La grandeur le notre ville fait affluer dans son sein les trésors de toute a terre, et nous jouissons aussi complètement des produits itrangers que de ceux de notre sol.

  7. 2.39.1

    « Quant à l’apprentissage de la guerre, nous l’emportons en plusieurp points sur nos rivaux. Notre ville n’est fermée à personne ; il n’y a point de loi qui, chez nous, écarte les étrangers d’une étude ou d’un spectacle dont nos ennemis pourraient profiter. C’est qu'à l’heure du danger, nous comptons moins sur des préparatifs, sur des stratagèmes prémédités, que sur notre courage naturel. D’autres, par un laborieux exercice commencé dès l’enfance, se font de la bravoure une vertu d’éducation; nous, au contraire, sans nous astreindre à de rudes fatigues, nous affrontons les périls avec une égale intrépidité. Et la preuve, c'est que les Lacédémoniens ne se mettent jamais en campagne contre nous sans se faire suivre de tous leurs alliés ; tandis qife nous, pénétrant seuls chez nos ennemis, nous triomphons, sans trop de peine, de peuples qui défendent leurs propres foyers.

  8. 2.39.2

    « D’ailleurs aucun ennemi ne s’est encore mesuré contre toutes nos forces, dont une partie est toujours distraite parles exigences de notre marine et par l’envoi de nos troupes sur divers points du continent. Et néanmoins, nos adversaires ont-ils quelque engagement avec une fraction de notre armée : vainqueurs, ils se vantent de nous avoir tous défaits; vaincus, ils prétendent n’avoir cédé qu’à nos forces réunies.

  9. 2.39.3

    « Et quand il serait vrai que nous aimons mieux nous former à la vaillance par une vie facile que par un exercice pénible, à l’aide des mœurs plutôt que des lois, toujours est-il que nous avons l’avantage de ne pas nous tourmenter d’avance des peines à veniT, et que, au moment de l’épreuve, nous ne nous montrons pas pour cela moins braves que ceux dont la vie est un travail sans fin.

  10. 2.40.1

    « Mais ce ne sont pas là nos seuls titres de gloire. Nous excellons à concilier le goût de l’élégance avec la simplicité, la culture de l’esprit avec l’énergie. Nous nous servons de nos richesses, non pour briller, mais potfr agir. Chez nous, ce n’est pas une honte que d'avouer sa pauvreté ; ce qui en est une, c’est de ne rien faire pour en sortir. On voit ici les mêmes hommes soigner à la fois leurs propres intérêts et ceux de l’Ë-tat, de simples artisans entendre suffisamment les qμestioIls politiques. C’est que nous regardons le citoyen étranger aux affaires publiques, non comme un ami du repos, mais comme un être inutile. Nous savons et découvrir par nous-mêmes et juger sainement ce qui convient à l’État ; nous ne croyons pas que la parole nuise à l’action; ce qui nous paraît nuisible, c’est de ne pas s’éclairer par la discussion. Avant que d’agir nous savons allier admirablement le calme de la réflexion avec la témérité de l’aûdace; chez d’autres, la hardiesse est l’effet de l’ignorance et l’irrésolution celui du raisonnement. Or il est juste de décerner la palme du courage à ceux qui, connaissant mieux que personne les charmes de la paix, ne reculent cependant point devant les hasards de la guerre.

  11. 2.40.2

    «Pour ce qui tient aux bons offices, nous offrons encore un frappant contraste avec les autres nations. Ce n’est pas en recevant, c’est en accordant des bienfaits, que nous acquérons des amis. Or l’amitié du bienfaiteur est plus solide: parce qu’il est intéressé à ne pas laisser perdre le fruit d’une reconnaissance qui lui est due ; tandis que l’obligé a moins d’ardeur, parce qu’il sait que, de sa part, un service rendu est l’acquittement d’une dette plutôt qu’un mérite. Nous obligeons sans calcul ni arrière-pensée, mais'avec une confiante générosité.

  12. 2.41.1

    « En résumé, j’ose le dire, Athènes, prise dans son ensemble, est l’école de la Grèce ; et, si l’on considère les individus, on reconnaîtra que, chez nous, le même homme se prête avec une extrême souplesse aux situations les plus diverses.

  13. 2.41.2

    «Pour se convaincre que mon langage n’est pas dicté par une vaine jactance, mais qu’il est l’expression de la vérité, il suffit d’envisager la puissance que ces qualités diverses nous ont acquise. Seule de toutes les villes existantes, Athènes, mise à l’épreuve, se trouve supérieure à sa renommée; seule elle peut combattre un ennemi sans qu’il s’irrite de sa défaite, et commander à des sujets sans qu’ils se plaignent d’avoir d’indignes souverains.

  14. 2.41.3

    « Cette grandeur de notre république est attestée par les plus éclatants témoignages, qui nous vaudront l’admiration de la postérité aussi bien que de la génération présente, sans qu’il soit besoin pour cela ni des louanges d’un Homère, ni d’une poésie qui pourra charmer passagèrement les oreilles, mais dont les mensonges seront démentis par la réalité des faits. Nous avons forcé toutes-les terres et toutes les merS.à devenir accessibles à notre audace ; partout nous avons laissé des monuments impérissables de nos succès ou de nos revers.

  15. 2.41.4

    « Telle est donc cette patrie, pour laquelle ces guerriers sont morts héroïquement plutôt que de se la laisser ravir, et pour laquelle aussi tous ceux qui leur survivent doivent se dévouer et souffrir.

  16. 2.42.1

    « Si je me suis étendu sur les louanges de notre ville, c’est pour bien constater que la partie n’est pas égale entre nous et les peuples qui ne jouissent pas de semblables avantages ; c’est aussi pour appuyer sur des preuves non équivoques l’éloge des guerriers qui font l’objet de ce discours.

  17. 2.42.2

    «A cet égard, ma tâche est à peu près accomplie ; car tout ce que j’ai exalté dans notre république est dû à leurs vertus et à ceHes de leurs pareils. Il est bien peu de Grecs auxquels on puisse donner des louanges si légitimes. Rien· n’est plus propre à mettre en relief le mérite d’un homme que cette fin glorieuse qui, chez eux, a été la révélation et le couronnement de la valeur.

  18. 2.42.3

    « Ceux qui, à d’autres égards, sont moins recommandables, ont raison de s’immoler dans les combats pour leur pays ; ils effacent ainsi le mal par le bien, ils rachètent par leurs services publics les torts de leur conduite privée. Mais tel n’a point été le mobile de nos héros. Nul d’entre eux n’a faibli par le désir de jouir plus longtemps de la fortune; nul, dans l’espoir d’échapper à l’indigence et de s’enrichir, n’a voulu ajourner l’heure du danger ; mais, désirant par-dessus tout punir d’injustes adversaires, et regardant cette lutte comme la plus glorieuse, ils ont voulu, à ce prix, satisfaire tout à la fois leur vengeance et leurs vœux. Ils ont livré à l’espérance la perspective incertaine de la victoire ; mais ils se sont réservé la plus forte part du péril. Préférant se venger et mourir, plutôt que de céder pour sauver leur vie, ils ont repoussé la flétrissure de leur mémoire, bravé les chances du combat; et, dans un rapide moment, ils sont sortis de la vie au plus fort de la gloire, non à l’instant de la crainte.

  19. 2.43.1

    « C’est ainsi que ces guerriers se sont montrés les dignes enfants de la patrie. Quant à vous qui leur survivez, souhaitez que vos jours soient plus heureusement préservés, mais déployez contre les ennemis le même héroïsme. Ne vous bornez pas à exalter en paroles lès biens attachés à la défense du pays et au châtiment de ceux qui l’attaquent,— biens qu’il est superflu d'exposer ici,puisque vous les connaissez de reste, — mais contemplez chaque jour, dans toute sa splendeur, la puissance de notre république; nourrissez-en votre enthousiasme ; et, quand vous en serez bien pénétrés, songez que c’est à force d'intrépidité, de prudence et de dévouement, que ces héros l’ont élevée si Haut. Bien que le succès n’ait pas toujours couronné leurs efforts, ils n’ont pas voulu frustrer Athènes de leur vaillance ; mais ils lui ont payé le plus magnifique tribut. En S’immolant pour la patrie, ils ont acquis une gloire immortelle et trouvé an superbe mausolée, moins dans la tombe où ils reposent, que dans le souvenir toujours vivant de leurs exploits. Les nommes illustres ont pour tombeau la terre entière. Non-seulement leur pays conserve leurs noms gravés sur des colonnes, mais, jusque dans les régions les plus lointaines, à défaut d’épitaphe, la renommée élève à leur mémoire un monument' immatériel.

  20. 2.43.2

    « Les prenant donc aujourd'hui pour modèle et plaçant le bonheur dans la liberté, la liberté dans le courage, ne reculez pas devant les hasards des combats. Ce ne sont pas les malheureux, privés de l’espérance d’un meilleur sort, qui ont le plus de raison de sacrifier leur vie,(mais ceux qui ont encore à perdre et à qui un revers peut ravir de précieux avantages. Pour l’homme de cœur, l’humiliation qui suit un acte de faiblesse est plus poignante que cette mort qu’on ne sent pas, lorsqu’elle vient frapper dans sa force le guerrier animé par l’espérance commune.

  21. 2.44.1

    « Aussi n’est-ce pas des larmes, mais plutôt des encouragements que je veux offrir aux pères qui m’écoutent. Ils savent, eux qui ont grandi au milieu des vicissitudes de la vie, que le bonheur est pour ceux qui obtiennent, comme vos fils, la fin la plus glorieuse ou, comme vous, le deuil le plus glorieux, et pour qui le terme de la vie est la mesure de la félicité.

  22. 2.44.2

    « Je sais qu’il est difficile de vous persuader ; car souvent le bonheur d’autrui vous rappellera celui dont vous jouissiez naguère. Je sais que la douleur n’est pas dans l’absence des biens qu’on n’a pas connus, mais dans la privation de ceux dont on s’était fait une douce habitude. Reprenez donc courage dans l’espoir d’avoir d’autres enfants, vous à qui l’âge le permet encore. De nouveaux fils remplaceront dans les familles ceux qui ne sont plus; l’État y gagnera à la fois de réparer ses pertes et de voir garantir sa sûreté ; car on ne saurait apporter dans les délibérations le même patriotisme et la même sagesse, lorsqu’on n'a pas, comme les autres, des enfants à exposer au danger.

  23. 2.44.3

    « Et vous qui approchez du terme de la carrière, considérez comme un gain d’en avoir passé la plus grande partie dans le bonheur. Songez que le reste sera court et allégé par la gloire de vos enfants. La passion de l’honneur est la seule qui jamais ne vieillisse; et, dans la caducité de l’âge, le seul plaisir n’est pas, comme on le prétend, d’amasser des richesses, mais de commander le respect.

  24. 2.45.1

    « Quant à vous ici présents, fils et frères de ces guerriers, j’entrevois pour vous une grande lutte. Chacun aime à louer celui qui n’est plus ; et c’est à peine si, à force de vaillance, vous serez placés, je ne dis pas à leur niveau, mais un peu au-dessous. L’envie s’attache au mérite vivant, tandis que la vertu qui a cessé de faire ombrage devient l’objet d’un culte universel.

  25. 2.45.2

    « Peut-être convient-il de rappeler aux femmes réduites au veuvage quels seront désormais leurs devoirs. Un seul mot me suffira : qu’elles mettent leur gloire à se montrer fidèles au caractère de leur sexe, et à acquérir auprès des hommes le moins de célébrité possible, soit en bien soit en mal.

  26. 2.46.1

    « J’ai satisfait à la loi en disant ce que je croyais utile. Des honneurs plus réels sont réservés à ceux qu’on ensevelit aujourd’hui. Ils viennent d’en recevoir une partie; de plus leurs enfants seront, dès ce jour et jusqu’à leur adolescence, élevés aux dépens de la république. C’est une glorieuse couronne, offerte par elle aux victimes de la guerre et à ceux qui leur survivent; car là où les plus grands honneurs sont décernés à la vaillance, là aussi se produisent les hommes les plus vaillants.

  27. 2.46.2

    « Maintenant que chacun de vous se retire, après avoir donné des larmes à ceux qu’il a perdus.»

  28. 2.47.1

    Telles furent les funérailles célébrées dans cet hiver, avec lequel finit la première année de la guerre. Dès le commencement de l’été , les Péloponésiens et leurs alliés, avec les deux tiers de leurs contingents, envahirent, comme l’année précédente, le territoire de l’Attique, sous la conduite d’Archidamos, fils de Zeuxidamos et roi des Lacédémoniens. Ils y campèrent et y commirent quelques dégâts.

  29. 2.47.2

    Ils étaient en Attique depuis peu do jours seulement lorsque la peste se déclara dans Athènes . Elle avait, dit-on, frappé déjà plusieurs contrées, entre autres Lemnos; mais jamais on n’avait entendu parler d’une si terrible épidémie. Les médecins n’étaient d’aucun secours, parce que, dans le principe, ils traitaient le mal sans le connaître. Ils étaient eux-mêmes les premières victimes, à cause de leurs commnications avec les malades. Tous les moyens humains furent également impuissants; en vain on fit des prières dans les temples, on consulta les oracles, on eût recours à d’autres pratiques, tout fut inutile. On finit par y renoncer et par céder à la violence du fléau.

  30. 2.48.1

    Cette maladie commença, dit-on dans l’Éthiopie, au-dessus de l’Égypte; de là elle étendit ses ravages sur l’Égypte, la Libye et la majeure partie des États du roi; puis elle fondit sur la ville d’Athènes et d’abord sur le Pirée, si brusquement qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits, — il n’y avait pas encore de fontaines en ce lieu, — mais ce fut dans la ville haute que la mortalité fut la plus grande.

  31. 2.48.2

    Je laisse à chacun, médecin ou non, le soin d’expliquer l’origine probable de ce fléau et de rechercher les causes capables d’opérer une telle perturbation ; je me bornerai à décrire les caractères et les symptômes de cette maladie, afin qu’on puisse se mettre sur ses gardes, si jamais elle reparaît. J’en parlerai en homme qui fut atteint lui-même et qui vit souffrir d’autres personnes.

  32. 2.49.1

    On s’acoordait à reconnaître que cette année avaitété particulièrement exempte des maladies ordinaires ; celles qui venaient à se produire finissaient toutes par celle-ci. En général on était frappé sans aucun signe précurseur, mais à l’im-proviste et en pleine santé. D’abord on ressentait de vives chaleurs de tête ; les yeux devenaient rouges et enflammés ; à l’intérieur, le pharynx et la langue paraissaient couleur de sang; la respiration était irrégulière, l’haleine fétide. Venaient ensuite l’éternument et l’enrouement. Bientôt le mal descendait dans la poitrine, accompagné d’une toux violente ; lorsqu’il atteignait l’estomac, il le soulevait avec des douleurs aiguës et déterminait toutes les évacuations bilieuses qui ont été spécifiées par les médecins. La plupart des malades étaient saisis d’un hoquet sans vomissements et de fortes convulsions, qui chez lès uns ne tardaient pas à se calmer et qui se prolongeaient chez d’autres. A l’extérieur le corps n’était ni brûlant au toucher ni blême; il était rougeâtre, livide, couvert de petites phlyctènes et d’ulcères; mais la chaleur interne était telle qu’on ne supportait pas même les vêtements les plus légers, les couvertures les plus fines. Les malades réstaient nus et se seraient volontiers plongés dans l’eau froide, comme le firent quelques malheureux qui, abandonnés à eux-mêmes et dévorés d’une soif ardente, se précipitèrent dans des puits. Cette soif était toujours la même, qu’on bût peu ou beaucoup. Le malaise, résultant de l’agitation et de l’insomnie, ne laissait point de relâche.

  33. 2.49.2

    Tant que le mal était dans sa période d’intensité, le corps, loin de dépérir, opposait à ses atteintes une résistance inatten-’ due ; en sorte que la plupart des malades conservaient encore quelque vigueur lorsque, au bout de sept ou de neuf jours, ils étaient emportés par l’inflammation intérieure; ou bien, s’ils franchissaient ce terme, le mal descendait dans les intestins", et y déterminait de fortes ulcérations, suivies d’une diarrhée opiniâtre et d’une atonie à laquelle la plupart finissaient par succomber. Ainsi la maladie, qui d’abord avait son siège dans la tête, parcourait graduellement tout le corps du haut en bas. Si l’on échappait aux accidents les plus graves, le mal frappait les extrémités, qui, dans ce cas, gardaient les traces de son passage; il attaquait les organes sexuels, les doigts des mains et des pieds. Plusieurs en furent quittes pour la perte de ces membres, d’autres pour celle des yeux; d’autres enfin étaient totalement privés de mémoire et, en se relevant, ne reconnaissaient ni leurs proches ni eux-mêmes.

  34. 2.50.1

    Il est impossible de dépeindre les ravages de ce fléau; il sévissait avec une violence irrésistible. Ce qui prouve qu’il différait de toutes les affections connues, c’est que les animaux carnassiers, oiseaux et quadrupèdes, n’approchaient point des cadavrés, quoiqu’il y en eût une foule sans sépulture, ou périssaient dès qu’ils y avaient touché. On s’en aperçut clairement à la disparition de ces animaux; on n’en voyait aucun autour des corps morte ni ailleurs. Cette circonstance était surtout frappante à l’égard des chiens, accoutumés à vivre en société avec l’homme.

  35. 2.51.1

    Tel était, pour laisser de côté les accidents exceptionnels et les variétés dépendant des individus, le caractère général de cette épidémie. Aussi longtemps qu’elle régna, aucune des maladies ordinaires ne se fît sentir, ou bien elles aboutissaient toutes à celle-ci. Les uns mouraient sans secours, le$ autres entourés de soins. On ne trouva, pour ainsi dire, pas un seul remède d’une efficacité reconnue ; ce qui avait fait du bien à l'un faisait du mal à l’autre. Aucune constitution, forte ou faible, ne mettait à l'abri du fléau ; il enlevait tout, quel que fût le traitement suivi.

  36. 2.51.2

    Bien n’était plus fâcheux que l’abattement de ceux qui se sentaient frappés. Au lieu de se roidir contre le mal, ils tombaient aussitôt dans le désespoir et dans une prostration complète. La contagion se propageait par les soins mutuels, et les hommes périssaient comme des troupeaux. C’est là ce qui fit le plus de victimes. Ceux qui,par crainte, voulaient se séquestrer, mouraient dans l’abandon ; plusieurs maisons se dépeuplèrent ainsi, faute de secours. Si au contraire on approchait des malades, on était soi-même atteint. Tel fut surtout le sort de ceux qui se piquaient de courage; ils avaient honte de s’épargner et allaient soigner leurs amis ; car les parents eux-mêmes, vaincus par l’excès du mal, avaient cessé d’être sensibles uux plaintes des mourants. Les plus compatissants pour les moribonds et pour les malades étaient ceux qui avaient échappé au trépas ; ils avaient connu la souffrance et ils se trouvaient désormais à couvert, les rechutes n’étant pas mortelles. Objets de l’envie des autres, ils étaient, pour le moment, remplis de joie, et nourrissaient pour l’avenir une vague espérance de ne succomber à aucune autre maladie.

  37. 2.52.1

    Ce qui aggrava encore le fléau, ce fut l’entassement des campagnards dans la ville. Les nouveaux venus eurent particulièrement à souffrir. Ne trouvant plus de maisons disponibles, ils se logeaient, au cœur de l’été, dans des huttes privées d’air; aussi mouraient-ils en foule. Les corps inanimés gisaient pêle-mêle. On voyait des infortunés se rouler dans les rues, autour de toutes les fontaines, à demi morts et consumés par la soif. Les lieux saints où l’on campait étaient jonchés de cadavres; oar les hommes, atterrés par l’immensité du mal, avaient perdu le respect des choses divines et sacrées. Toutes les coutumes observées jusqu’alors pour les inhumations furent violées; on enterrait comme on pouvait. Les objets nécessaires aux funérailles étant devenus rares dans quelques familles, il y eut des gens qui eurent recours à des moyens infâmes : les uns allaient déposer leurs morts sur des bûchers qui ne leur appartenaient pas, et, devançant ceux qui les avaient dressés, ils j mettaient je feu; d’autres, pendant qu’un premier cadavre brûlait, jetaient le leur par-dessus et s’enfuyaient.

  38. 2.53.1

    Cette maladie donna dans la ville le signal d’un autre genre de désordres. Chacun se livra plus librement à des excès qu’il cachait naguère. A la vue de si brusques vicissitudes, de riches qui mouraient subitement, de pauvres subitement enrichis, on ne pensait qu’à jouir et à jouir vite ; la vie et la fortune paraissaient également précaires. Nul ne prenait la peine de poursuivre un but honorable ; car on ne savait si on vivrait assez pour y parvenir. Allier le plaisir et le profit, voilà ce qui devint beau et utile. On n’étaiç retenu ni par la crainte des dieux ni par celle des lois. Depuis qu’on voyait tant de monde périr indistinctement, on ne mettait plus aucune différence entre la piété et l’impiété ; d’ailleurs personne ne croyait prolonger ses jours jusqu’à la punition de ses crimes. Chacun redoutait bien davantage l’arrêt déjà prononcé contre lui et suspendu sur sa tête ; avant d’ètre atteint, on voulait goûter au moins de la volupté.

  39. 2.54.1

    Tels étaient les fléaux qui s’appesantissaient sur Athènes : au dedans la mortalité, au dehors la dévastation. Dans le malheur, selon l’usage, on se rappela une prédiction que les vieillards prétendaient avoir été chantée jadis : Viendra la guerre dorienne et la peste avec elle.

  40. 2.54.2

    A ce sujet, il s’éleva une contestation ; quelques-uns soutenaient que, dans ce vers, il y avait anciennement, non pas la peste y mais la famine. Cependant le premier de ces mots prévalut, comme de raison, à cause de la circonstance; les hommes mettaient leurs souvenirs en harmonie avec leurs maux. Mais que jamais il s’allume une nouvelle guerre dorienne, accompagnée de famine, l’on ne manquera pas, je pense, de préférer l’autre leçon. Les gens qui en avaient connaissance se rappelaient aussi l’oracle rendu aux Lacédémoniens par le dieu de Delphes, lorsque, interrogé par eux sur l’opportunité de la guerre, il avait répondu que, s’ils la faisaient à outrance, ils auraient la victoire et que lui-même les seconderait. C’est ainsi qu’on cherchait à faire concorder l’oracle avec les événements. Au reste la maladie commença immédiatement après l’entrée des Péloponésiens en Attique ; elle n’attaqua pas le Péloponèse, au moins d’une manière sérieuse: mais elle désola principalement Athènes et les endroits de l' Attique les plus peuplés. Telles furent les particularités relatives à la peste.

  41. 2.55.1

    Les Péloponésiens, après avoir dévasté la plaine, s'avancèrent dans le district nommé Paratos, jusqu’à Laurion, où se trouvent les mines d’argent des Athéniens. Ils ravagèrent d’abord la partie qui regarde le Péloponèse, ensuite celle qui est du côté de l’Eubée et d’Andros. Périclès, qui était général, pensait toujours, comme lors de la précédente invasion, que les Athéniens ne devaient faire aucune sortie.

  42. 2.56.1

    Pendant que les ennemis étaient encore dans la plaine et avant qu’ils eussent envahi le littoral, Périclès équipa cent vaisseaux destinés à agir contre le Péloponèse et mit à la voile dès qu’ils furent prêts. Cette flotte portait quatre mille hoplites d’Athènes et trois cents cavaliers, embarqués sur des transports aménagés exprès et faits alors pour la première fois avec de vieux bâtiments. Cinquante vaisseaux de Chios et de Lesbos se joignirent à l’expédition. Lorsque cette flotte appareilla, elle laissait les Péloponésiens sur le littoral de l’Attique. Arrivés à Epidaure dans le Péloponèse, les Athéniens ravagèrent la plus grande partie du pays et assaillirent la ville. Un instant ils eurent l'espoir de s’en emparer; mais ils n’y réussirent pas. Ils quittèrent donc Epidaure et allèrent dévaster Les terres de Trézène, des Haliens et d’Hermione, pays situés sur les côtes du Péloponèse. Delà ils firent voile versPrasies, ville maritime de Laconie. Ils ravagèrent la contrée, prirent la place et la mirent au pillage ; après quoi ils rentrèrent dans leur pays et trouvèrent l’Attique évacuée par les Péloponésiens.

  43. 2.57.1

    Tant que durèrent l’invasion des Péloponésiens en Attique et l’expédition navale des Athéniens, la peste ne cessa d’exercer ses ravages dans la ville et sur la flotte. On a prétendu que la crainte accéléra la retraite des Péloponésiens, lorsqu’ils apprirent par les transfuges que la maladie sévissait dans Athènes et qu’ils virent de leurs yeux le 'grand nombre des funérailles. Mais la vérité est que cette invasion fut la plus longue et la plus désastreuse de toutes ; car les ennemis ne séjournèrent pas moins de quarante jours en Attique.

  44. 2.58.1

    Le même été, Hagnon fils de Nicias et Cléopompos fils de Clinias, collègues de Périclès, prirent avec eux le corps d’armée qu’avait commandé ce général, et se dirigèrent contre les Chalcidéens de Thrace et contre Potidée, dont le siège durait encore. Dès leur arrivée, ils dressèrent des machines contre la ville et mirent tout en œuvre pour s’en emparer; mais ils ne parvinrent ni à la prendre ni èmrien faire qui fût digne des forces dont ils disposaient. La peste éclata dans l’armée avec une violence telle que même les troupes de la première expédition, jusqu’alors pleines de santé, furent infectées par le renfort qu’Hagnon avait amené. — Phormion et ses mille six cents hommes n’étaient plus en Chalcidique. — Ha gnon se rembarqua donc pour Athènes. Sur quatre mille hoplites, il en avait perdu par la peste quinze cents dans l’espace de quarante jours . L’ancienne armée continua le siège de Potidée.

  45. 2.59.1

    Après la deuxième invasion des Péloponésiens, après la peste qui en aggrava les ravages, il se fit une grande révolution dans Tesprit des Athéniens. Ils accusaient Périclès de les avoir poussés à la guerre et d’être la cause de tous leurs maux. Ils se montraient disposés à traiter avec les Lacédémoniens ; ils leur envoyèrent même des députés, mais sans succès. Dans leur détresse, ils s’en prirent à Périclès. Lorsque celui-ci s’aperçut qu’aigris par les circonstances ils réalisaient toutes ses prévisions, il convoqua une assemblée ; car il était encore général. Son dessein était de leur rendre courage, de calmer leur courroux, enfin de les ramener à plus de modération et de confiance. Il monta donc à, la tribune et prononça le discours suivant :

  46. 2.60.1

    « Votre irritation contre moi n’a rien qui me'surprenne; j’en connais les motifs. Aussi vous ai-je rassemblés pour vous faire rentrer en vous-mêmes, en vous reprochant votre injuste colère et votre découragement.

  47. 2.60.2

    « Pour ma part, j’estime que les individus sont plus heureux dans une ville dont l’ensemble prospère, que si l’individu prospère et l’État dépérit. L’individu, quel que soit son bien-être, n’en est pas moins enveloppé dans le désastre de sa patrie ; tandis que, s’il éprouve des revers personnels, il a dans la prospérité publique plus de chances de salut. S’il est donc vrai que l’État peut supporter les infortunes de ses membres, mais que ceux-ci ne peuvent supporter celles de l’État, notre devoir n’est-il pas de nous réunir pour sa défense ? Au lieu de cela, vous vous laissez atterrer par vos souffrances domestiques, vous abandonnez le salut commun, et vous me reprochez à moi de vous avoir conseillé la guerre et à vous-mêmes d’avoir partagé mon avis.

  48. 2.60.3

    « Et pourtant vous attaquez en ma personne un citoyen qui ne le cède à nul autre quand il s’agit de discerner les intérêts publics et d’en être l’interprète, d’ailleurs bon patriote et inaccessible à l’appât du gain. Amr des idées sans le talent de les communiquer, autant vaudrait n’en point avoir. Supposez ces deux mérites, si celui qui les possède est malintentionné pour l’État, on ne saurait attendre de lui un avis salutaire ; enfin qu’il ait l’amour de la patrie, s’il n’y joint pas le désintéressement, il est capable de tout mettre à prix d’argent. Si enfin dans la pensée que je réunissais plus que d’autres, n’importe en quelle mesure, ces diverses qualités, vous m’avez cru lorsque je vous ai conseillé la guerre, vous auriez tort de m’en faire un crime aujourd’hui.

  49. 2.61.1

    « Lorsqu’on a le choix et qu’on est heureux, c’est une insigne folie que d’entreprendre la guerre ; mais, si l’on est placé dans l’alternative de subir immédiatement le joug de l’étranger en lui cédant ou de tenter la fortune dans l’espoir du triomphe, il y a moins de sagesse à fuir le péril qu’à le braver.

  50. 2.61.2

    « Pour moi, je suis toujours le même; je ne me dédis pas. C’est vous qui variez, vous qui partagiez mon avis dans la prospérité et qui vous démentez dans l’infortune. La faiblesse de votre entendement vous fait douter de la rectitude du mien. Chacun de vous n’est sensible qu’à ses maux particuliers et perd de vue l’utilité publique. Surpris par une grande et brusque calamité, vous n’avez pas le cœur assez haut pour persévérer dans vos résolutions primitives. Rien n’abat le courage comme un mal imprévu, instantané, qui déroute tous les calculs. C’est là ce qui vous est arrivé par l’effet de cette maladie jointe à vos autres souffrances. Cependant, citoyens d’une puissante république, élevés dans des institutions dignes d’elle, votre devoir est de supporter les épreuves les plus pénibles, plutôt que de flétrir sa renommée ; car les hommes ont autant de mépris pour celui qui trahit lâchement sa propre gloire que de haine pour quiconque s’arroge celle d’autrui. Imposez donc silence à vos douleurs particulières, pour ne vous préoccuper que du salut de l’État.

  51. 2.62.1

    « Vous craignez que les fatigues de la guerre ne se prolongent outre mesure, sans vous donner enfin la supériorité. Qu’il me suffise de vous répéter encore une fois que cette crainte est mal fondée. Mais je veux vous signaler un avantage que vous possédez pour l’extension de votre empire, avantage auquel vous ne semblez pas donner sa juste valeur. Moi-même j’ai négligé de vous en entretenir dans mes discours précédents, et aujourd’hui je ne vous présenterais pas ces réflexions tant soit peu ambitieuses, si je ne vous voyais en proie à un découragement exagéré.

  52. 2.62.2

    « Vous croyez ne commander qu’à vos alliés : moi je soutiens que des deux éléments à l’usage de l’homme, la terre et la mer, Tun vous est pleinement assujetti dans toute l'étendue que vous en occupez, et plus loin encore, si vous le voulez. Avec la marine dont vous disposez, il n’y a ni grand roi ni-puissance au monde qui soit capable d’arrêter l’essor de vos flottes. C’est là ce qui constitue votre force bien plus que ces maisons et ces terres dont la perte vous paraît si cruelle. Il n’est pourtant pas raisonnable de regretter si amèrement des biens qui, en regard de votre empire, ne doivent pas être plus estimés que de cbétifs jardins ou de vaines parures. Songez que la liberté, si nous la conservons par nos efforts, réparera facilement toutes ces brèches; au lieu qu'en subissant la loi de l’étranger, on compromet même ce qu’on possède.

  53. 2.62.3

    « Nous ne devons pas en cela nous montrer moins braves que nos pères, qui n’avaient pas hérité de cet empire, mais l’avaient gagné parleurs travaux, et qui sont parvenus à nous le transmettre. Or il est plus honteux de se laisser dépouiller d’un bien acquis que d’échouer à sa poursuite.

  54. 2.62.4

    « Marchez donc contre vos adversaires, non-seulement avec courage, mais encore avec dédain. Une ignorance heureuse peut inspirer la fierté, même à un lâche ; mais le dédain n’appartient qu’à celui qui a la conscience de sa supériorité. Or ce sentiment est le nôtre. A égalité de fortune, l’intelligence puise dans la sagesse de ses vues une audace bien plus asu surée; elle se repose moins sur une espérance vacillante que sur le sentiment de ses forces, qui lui permet d’envisager plus nettement l’avenir.

  55. 2.63.1

    « Ce respect universel que notre ville doit à son empire et dont vous êtes si glorieux, votre devoir est de le maintenir à tout prix, et de ne pas renoncer aux fatigues, à moins de renoncer aussi aux honneurs. Ne croyez pas que la question soit uniquement de savoir si nous conserverons ou non la liberté.. Il y a plus : il s’agit de la perte de votre prééminence ; il s’agit des dangers qu’ont attirés sur vous les haines encourues durant votre domination. Or il ne vous est plus possible d’abdiquer, lors même que, par crainte et par amour du repos, vous seriez aujourd’hui portés à cet acte d’héroïsme. Il en est de cette domination comme de la tyrannie, dont il est injuste de s’emparer et dangereux de se dessaisir. Ceux qui vous le conseillent, s’ils étaient écoutés, auraient bientôt conduit l’État à sa ruine, en supposant même qu’ils fussent capables de maintenir la liberté. Le repos n’est assuré qu’à la condition de s’allier à l’énergie : désastreux pour un État qui commande, il convient à un peuple sujet, auquel il garantit un paisible esclavage.

  56. 2.64.1

    « Gardez-vous donc de vous laisser séduire par de tels citoyens. Après vous être prononcés avec moi pour la guerre, ne soyez pas irrités contre moi, bien que les ennemis, envahissant votre territoire, vous aient fait subir les maux auxquels vous deviez vous attendre du moment où vous refusiez de vous courber devant eux. La seule chose qu’on ne pouvait prévoir et qui est venue déconcerter tous les calculs, c’est cette maladie, qui est pour beaucoup, je le sais, dans votre déchaînement contre moi. En cela vous n’êtes pas justes, à moins que vous ne vouliez m’attribuer aussi les succès imprévus que vous pourriez obtenir. Il faut supporter avec résignation les maux que les dieux nous envoient et avec courage ceux qui nous viennent des ennemis. Telle était jadis la maxime de notre république ; aujourd’hui ce doit être encore la vôtre.

  57. 2.64.2

    « Songez que, si notre cité est parvenue au plus haut degré de renommée, cela tient à ce qu’elle n’a point cédé à l’adversité; à ce que, dans les combats, elle a dépensé plus de sang et d’efforts qu’aucune autre ville; enfin à ce qu’elle a su acquérir la plus grande puissance qui fut jamais. Oui, lors même que nous montrerions aujourd’hui quelque faiblesse, —tout est sujet à déchoir, — le souvenir de cette puissance subsistera jusqu’à la postérité la plus reculée. On dira que Grecs nous avons eu en Grèce l’Empire le plus étendu ; que nous avons fait face aux ennemis les plus nombreux, soit réunis, soit sépàrés; qu’enfin nous avons habité la ville la plus opulente et la plus illustre.

  58. 2.64.3

    « Ces avantages, l’ami du repos pourra les contester; mais l’homme d’action y verra un motif de rivalité, et celui qui ne les possède pas, un objet d’envie. Quant à la haine que vous inspirez, elle a toujours été le partage de quiconque a prétendu à la domination. Il y a sagesse à braver la haine dans un noble but ; car la haine est de courte durée, tandis que la gloire, soit présente, soit à venir, est impérissable.

  59. 2.64.4

    « Assurez-vous donc l’une et l’autre en vous ménageant dès ce jour, par votre zèle, l’admiration des siècles futurs, et en évitant un déshonneur immédiat. N’envoyez point de héraut aux Péloponésiens; ne vous montrez pas accablés par vos souffrances actuelles. Ceux qui résistent le plus énergiquement à la mauvaise fortune, peuples ou individus, sont les premiers entre tous. »

  60. 2.65.1

    Telles étaient les paroles par lesquelles Périclès cherchait à désarmer le courroux des Athéniens et à détourner leurs 'esprits des calamités présentes. Le peuple céda à ses discours et, renonçant à toute nouvelle ambassade auprès des Lacédémoniens, se passionna plus que jamais pour la guerre. Mais les particuliers ne pouvaient prendre leur parti de leur état de malaise. Le pauvre s’affligeait d’être privé du peu qu’il possédait ; les riches d’avoir perdu{ leurs superbes domaines, leurs maisons, leurs meubles somptueux; tous d’avoir la guerre au lieu de la paix. L’irritation ne s’apaisa que lorsqu’on eut mis Périclès à l'amende; mais bientôt, par une inconséquence naturelle à la multitude, on le réélut général et on lui confia le pouvoir suprême. C’est que les douleurs particulières commençaient à s’amortir et qu’on le regardait comme le seul homme capable de faire face aux nécessités publiques. Tout le temps qu’il fut à la tête des affaires, durant la paix, il gouverna avec modération, pourvut à la sûreté de l’État et le fit parvenir au faîte de la puissance; quand la guerre éclata, ce fut encore lui qui révéla aux Athéniens le secret de leurs forces.

  61. 2.65.2

    Il survécut deux ans et demi. Sa mort fit voir plus clairement encore la justesse de ses calculs. U avait dit aux Athéniens que, s'ils restaient en repos et se contentaient de soigner leur marine, sans chercher à étendre leur empire pendant la guerre et sans exposer l’existence de la république, ils finiraient par triompher. Sur tous ces points, ils firent exactement l’inverse. Pour satisfaire des ambitions et des cupidités privées, ils formèrent, en dehors de la guerre, des entreprises non moins funestes pour eux que pour leurs alliés. Les succès n’àuraient tourné qu’au profit et à l'honneur de quelques individus, tandis que les revers entraînaient nécessairement la ruine de l'État.

  62. 2.65.3

    La raison en est simple. Grâce à l’élévation de son caractère, à la profondeur de ses vues, à son désintéressement sans bornes, Périclès exerçait sur Athènes un incontestable ascendant. Il restait libre tout en dirigeant la multitude. Ne devant son crédit qu’à des moyens honnêtes, il n’avait pas besoin de flatter les passions populaires ; sa considération personnelle lui permettait de les braver avec autorité. Voyait-il les Athéniens se livrer à une audace intempestive, il les terrifiait par sa parole ; étaient-ils abattus sans motif, il avait l’art de les ranimer. En un mot, la démocratie subsistait de nom; mais en réalité c'était le gouvernement du premier citoyen.

  63. 2.65.4

    Ceux qui lui succédèrent, n’ayant pas la même supériorité et aspirant tous au premier rôle, se mirent à flatter le peuple et à lui abandonner la conduite des affaires. De là toutes les fautes qu’on peut attendre d’une grande cité placée à la tête d’un empire; de là entre autres l'expédition de Sicile: elle échoua bien moins par une fausse appréciation des forces ennemies que par l’ignorance de ceux qui la'décrétèrent, et qui ne fournirent pas à l’armée les moyens dont elle avait besoin. Uniquement occupés de leurs luttes d’amour-propre ou d’influence, ils paralysèrent le$ opérations et suscitèrent dans Athènes des discordes civiles, inconnues jusqu’alors. Cependant,même après le désastre de Sicile et l’anéantissement presque total de leur flotte, les Athéniens, tout divisés qu'ils étaient entre eux, ne laissèrent pas de résister pendant trois années à leurs anciens ennemis, renforcés par l’adjonction des Siciliens et de leurs propres sujets révoltés pour la plupart, enfin à Cyrus fils du roi, qui fournit aux Pélopônésiens de l’argent pour leur marine. S’ils succombèrent, ce ne fut qu’après s'être épuisés par leurs dissensions intestines. Tant Périclès avait la parfaite intelligence des ressources d’Athènes, qui lui paraissaient assurer le triomphe facile de sa patrie sur les Péloponésiens.

  64. 2.66.1

    Le même été, les Lacédémoniens et leurs alliés firent une expédition avec cent vaisseaux contre l’île de Zacynthe, située vis-à-vis de l’Élide. Cette île, colonie des Achéens du Péloponèse, était alors alliée d’Athènes. La flotte portait mille hoplites lacédémoniens et avait pour navarque le Spartiate Cnémos. Ils firent une descente et ravagèrent une bonne partie de l’île; mais, n’ayant pu la soumettre, ils regagnèrent leurs foyers.

  65. 2.67.1

    Sur la fin du même été, on vit partir pour l’Asie une députation composée du Corinthien Aristéus, des Lacédémoniens Anéristos, Nicolaos et Stratodémos, du Tégéate Timagoras et de l’Argien Pollis, celui-ci sans caractère officiel. Ces députés se rendaient auprès du roi de Perse pour solliciter de lui des subsides et la coopération de ses armes. Ils passèrent d’abord en Thrace, afin de décider, s’il était possible, Sitalcès fils de Térès à rompre avec les Athéniens et à secourir Potidée, toujours assiégée par eux. Ils voulaient aussi qu’il leur facilitât la traversée de l’Hellespont et l’accès auprès de Pfaamacès fils de Pharnabaze, qui devait les acheminer vers le roi. Or il se trouvait déjà près de Sitalcès des ambassadeurs athéniens, Léarchos fils de Callimachoset Aminiadès filsdePhilémon. Ceux-ci engagèrent Sadocos, fils de Sitalcès, naturalisé Athénien, à leur livrer ces députés ennemis, afin qu’ils n’allassent pas chercher auprès du roi les moyens de nuire à sa patrie adoptive. Sadocos se laissa persuader, et. pendant que les députés traversaient la Thrace pour gagner le vaisseau sur lequel ils devaient franchir l’Hellespont, il aposta des gens pour les saisir et les remettre entre les mains de Léarchos et d’Aminiadès. Ils furent donc arrêtés avant rembarquement, livrés aux députés athéniens et conduits par eux à Athènes. Le jour même de leur arrivée, les Athéniens, sans forme de procès, les mirent à mort et les jetèrent dans des précipices. Ils craignaient qu’Aristéus, s’il venait à s’échapper, ne leur fit encore plus de mal qu’auparavant ; c’était à lui qu’ils attribuaient tous les troubles de Potidée et du littoral de la Thrace. D’ailleurs ils croyaient user du droit de représailles, parce que les Lacédémoniens les premiers avaient jeté dans des précipices les marchands athéniens et alliés qu’ils avaient pris sur des bâtiments de commerce autour du Péloponèse. Dans le commencement de la guerre, les Lacédémoniens massacraient'comme ennemis tous ceux qu’ils saisissaient en mer, sans faire aucune distinction des neutres ou des alliés d’Athènes.

  66. 2.68.1

    A la même époque, c’est-à-dire sur la fin de l’été; les Ambraciotes, renforcés d’une foule de barbares, firent une expédition contre Argos Amphilochicon et le reste de l’Amphi-lochie. L’origine de leur inimitié contre les Argiens était ancienne. Argos Amphilochicon et toute TAmphilochie furent colonisés après la guerre de Troie, par Amphilochos fils d’Am-phiaraos, qui, de retour dans ses foyers et mécontent de la tonrnure des affaires à Argos, alla fonder, sur le golfe Am-bracique, une ville à laquelle il donna le nom de sa patrie. Cette ville devint la plus grande de l’Amphilochie et eut une riche population. Mais, après un laps de plusieurs, générations, les Argiens, victimes de diverses calamités, invitèrent les 'Ambraciotes leurs voisins à leur envoyer une colonie. Ce fut alors seulement qu’ils apprirent de ces nouveaux concitoyens la langue grecque dont ils se servent aujourd’hui : le reste de l’Amphilochie çst barbare. Avec le temps, les Ambraciotes chassèrent les Argiens et se mirent en possession de la ville ; ce qui engagea les Amphilochiens à se donner aux Acarnaniens. Les deux peuples réunis invoquèrent le secours d’Athènes, qui leur envoya le générial Phormion avec trente vaisseaux. A l’aide de ce renfort, ils prirent d’assaut Argos et réduisirent les Ambraciotes en servitude. Dès lors les Amphilochiens et les Acarnaniens habitèrent en commun cette ville. Ce fut à la suite de ces faits que les Acarnaniens entrèrent dans l'alliance d’Athènes et que les Ambraciotes conçurent contre les Argiens une haine implacable, à cause de l’esclavage où les leurs avaient été réduits. Plus tard, dans le coure de la présente guerre, les Ambraciotes s’unirent aux Chaoniens et à d’autreç barbares du voisinage pour faire l’expédition dont nous venons de parler. Ils s’approchèrent d’Argos et en occupèrent le territoire; mais n’ayant pu, malgré plusieurs assauts, prendre la place, ils opérèrent leur retraite et chacun regagna ses foyers. Tels furent les événements de l’été.

  67. 2.69.1

    L’hiver suivant, les Athéniens envoyèrent autour du Péloponèse vingt vaisseaux sous les ordres de Phormion, qui alla se poster à Naupacte, afin de fermer le golfe de Grisa aux bâtiments de Corinthe. Six autres vaisseaux, commandés par Mélésandros, furent détachés vers la Carie et la Lycie; ils devaient lever les contributions dans ces contrées et s’opposer à ce que les pirates péloponésiens partissent de là pour entraver la navigation des bâtiments marchands venant de Phasélis, de Phénicie et de toute cette partie du continent. Mélésandros pénétra en Lycie avec les Athéniens qu’il tira de ses vaisseaux et qu’il renforça d’un certain nombre d’alliés; mais il fut vaincu dans une rencontre et périt avec une partie des siens.

  68. 2.70.1

    Le même hiver, les Potidéates assiégés se trouvèrent dans l’impossibilité de tenir davantage. Les incursions des Péloponésiens n’avaient pas réussi à faire lever le siège aux Athéniens; les vivres manquaient, et la famine était si affreuse que , les habitants en étaient venus à se manger entre eux. Ils firent donc des propositions d’accommodement aux généraux athéniens, Xénophon fils d’Euripidès, Hestiodoros fils d’Aristocli-dès, et Phanomachos fils de Callimachos, qui commandaient l’armée de siège. Ceux-ci prêtèrent l’oreille, car ils considéraient les souffrances de leurs soldats dans un climat rigoureux, ainsi que les frais occasionnés à l’État par la prolongation de ce siège, et qui se montaient à deux mille talents . Les termes de la capitulation furent que les assiégés, leurs enfants, leurs femmes et leurs auxiliaires sortiraient de la ville, les hommes avec un seul vêtement, les femmes avec deux, et n’emportant pour leur voyage qu’une somme d’argent déterminée. Ils sortirent donc en vertu de cette convention; ils se réfugièrent en Chalcidique et chacun où il put. Les Athéniens surent mauvais gré à leurs généraux d’avoir traité sans leur aveu ; ils s’attendaient à ce que Potidée se rendît à discrétion. Plus tard, ils la repeuplèrent par l’envoi d’une colonie athénienne.

  69. 2.70.2

    Tels furent les événements de cet hiver, avec lequel se termina la deuxième année de la guerre que Thucydide a racontée.

  70. 2.71.1

    L’été suivant , les Péloponésiens et leurs alliés, au lieu d'envahir l’Attique, marchèrent sur Platée. Archidamos, fils de Zeuxidamos et roi des Lacédémoniens, les commandait. Après avoir assis son camp, il se mit en devoir de ravager la campagne ; mais les Platéens se hâtèrent de lui envoyer des députés qui lui dirent :

  71. 2.71.2

    « Archidamos et vous, Lacédémoniens, ce n’est pas agir d’une manière juste ni digne de vous et de yos pères que d’en, trer à main armée dans le pays des Platéens. Lorsque le. Lacédémonien Pausanias, fils de Cléombrotos, eut délivré la Grèce de l’invasion desMèdes, conjointement avec ceux des Grecs qui prirent part au combat livré sous nos murs, il fit un sacrifice à Jupiter libérateur dans la place publique de Platée ; et là, en présence de tous les alliés assemblés, il rendit aux Platéens la libre possession de leur ville et de leur territoire, déclarant que, si jamais personne les attaquait injustement et pour les asservir, les alliés présents les assisteraient de tout leur pouvoir. Voilà ce que vos pères nous garantirent en retour du dévouement et de la vaillance que nous déployâmes dans ces jours de danger. Et vous, vous faites précisément le contraire. Vous venez avec les Thébains, nos ennemis jurés, pour nous asservir. Prenant donc à témoin les dieux qui reçurent alors vos serments, les dieux de vos pères et ceux de notre pays, nous vous sommons de respecter le territoire de Platée et de ne point enfreindre vos serments, mais de nous laisser jouir de l’indépendance que nous octroya Pausanias. »

  72. 2.72.1

    Ainsi parlèrent les Platéens. Archidamos'leur répondit :

  73. 2.72.2

    « Ce que vous dites est juste, pourvu que vos actions soient d’accord avec vos paroles. Gardez l’indépendance que Pausanias vous a garantie, mais joignez-vous à nous pour affranchir les peuples qui partagèrent alors les mêmes dangers, prêtèrent les mêmes serments, et qui gémissent aujourd’hui sous le despotisme d’Athènes. Ce grand armement et cette guerre n’ont d’autre but que leur délivrance. Le mieux serait d’y coopérer vous-mêmes par respect pour les serments; au moins faites ce que nous vous avons déjà proposé : demeurez en repos, tout en cultivant vos terres et en observant la neutralité. Recevez les deux partis à titre d’amis, sans aider ni l’un ni l’autre de vos armes. C’est tout ce que nous vous demandons. »

  74. 2.72.3

    Telle fut la réponse d’Archidamos. Les députés rentrèrent pour la communiquer au peuple. Les Platéens répliquèrent qu’ils ne pouvaient accepter ces propositions sans l’agrément des Athéniens, vu qye leurs femmes et leurs enfants étaient à Athènes ; que d’ailleurs ils craignaient pour l’existence de leur ville; car les Athéniens pourraient venir après la retraite des Péloponésiens et s’opposer à cette convention; comme aussi les Thébains, se firouvant compris dans le traité qui obligerait Platée à recevoir les deux partis, tenteraient peut-être une seconde fois de s’emparer de cette ville.

  75. 2.72.4

    Archidamos s’efforça de les rassurer en leur disant :

  76. 2.72.5

    « Eh bien, remettez aux Lacédémoniens votre ville et vos niaisons. Indiquez les limites de votre territoire, le nombre de vos arbres et de tout ce qui est susceptible d’être compté; puis retirez-vous de vos personnes où bon vous semblera pour tout le temps que durera cetto guerre. Lorsqu’elle sera finie, nous vous restituerons le tout avec fidélité. Jusque-là nous le garderons en dépôt; nous cultiverons vos terres et vous payerons une rente proportionnée à vos besoins. »

  77. 2.73.1

    Les députés rentrèrent de nouveau dans la ville; et, après s’être consultés avec la multitude, ils répondirent qu’ils désiraient au préalable communiquer aux Athéniens ces propositions, et que, si elles obtenaient leur assentiment, ils les accepteraient. En attendant, ils demandèrent une suspension d’armes et la promesse de respecter leurs campagnes. Ar-chidam®s accorda une trêve pour le temps que leur voyage devait raisonnablement durer, et ne ravagea point le territoire. Arrivés à Athènes, les députés de ^Platée obtinrent audience ; pais ils rapportèrent à leurs concitoyens la déclaration suivante :

  78. 2.73.2

    « Platéens, depuis le jour où vous êtes devenus leurs alliés, les Athéniens ne vous ont jamais laissés en butte à un outrage; ils ne vous abandonneront pas davantage aujourd’hui, et leur appui ne vous fera pas défaut. Ils vous adjurent donc, en vertu des serments de vos pères, de ne rien innover en ce qui concerne Γalliance. »

  79. 2.74.1

    £ur ce rapport des députés, les Platéens décidèrent de ne point trahir les Athéniens, mais de supporter au besoin que leurs terres fussent ravagées sous leurs yeux, et de se résigner à toutes les extrémités. Ils résolurent également de ne plus laisser personne sortir de la ville, mais de répondre du haut de leurs murs qu’il leur était impossible de satisfaire les Lacédémoniens. Sur cette réponse, Archidamos invoqua en ces termes les dieux et les héros du pays ;

  80. 2.74.2

    « Dieux protecteurs du pays de Platée, et vous, héros, soyez-nous témoins que c’est sans aucune injustice, et seulement après le parjure de ces geus,que nous avons envahi cette terre, où nos pères, grâce à vous, triomphèrent des Mèdes, et où vous fîtes trouver aux Grecs un favorable champ de bataille. Et maintenant, quoi que nous fassions, nul ne peut nous taxer d’injustice ; car nos propositions équitables et tant de fois renouvelées ne rencontrent que des refus. Souffrez donc que les offenseurs soient punis, et laissez un libre cours à notre vengeance. »

  81. 2.75.1

    Après cette protestation, Archidamos ût ses préparatifs d’attaque. Il commença par faire abattre les arbres et entourer la ville d’une palissade, afin de rendre impossibles les sorties. Ensuite il éleva contre la muraille une terrasse ; et, vu le grand nombre des bras, il comptait que la place serait bientôt prise. Des troncs d’arbres, coupés sur le Cithéron, furent placés en long et en travers sur les deux flancs de cet ouvrage, en guise de murs, pour prévenir les éboulements. L’intervalle fut rempli de bois, de pierres,·de terre, enfin de tout ce qui pouvait servir à le combler. Ce travail dura soixante-dix jours et autant de nuits sans interruption. Les travailleurs se relayaient à tour de rôle, les uns dormant ou prenant leurs repas, tandis que les autres apportaient des matériaux. Les chefs lacédémoniens, qui commandaient les troupes de chaque ville, pressaient l’ouvrage.

  82. 2.75.2

    Les Platéens, voyant cette terrasse s’élever, construisirent une muraille de bois sur leur rempart, à l’endroit où il était menacé. Ils la garnirent de briques enlevées aux maisons voisines ; les pièces de bois servaient de lien et empêchaient que la hauteur de cette construction n’en diminuât la solidité. Ils suspendirent des peaux et des cuirs sur la face extérieure delà charpente, pour mettre les travailleurs et l’ouvrage à l’abri des traits enflammés. Cette construction s’élevait à une hauteur considérable ; mais la terrasse avançait avec non moins de rapidité. Les Platéens s’avisèrent alors d’un stratagème : ils percèrent leur muraille du côté de cette terrasse et se mirent à soutirer le remblai.

  83. 2.76.1

    Les Péloponésiens, qui s’étaient aperçus de cette manœuvre, emplirent d’argile des corbeilles de roseaux et les jetèrent dans les interstices, d’où elles étaient moins faciles à extraire. Privés de cette ressource, les assiégés creusèrent, à partir de la ville, une galerie souterraine, qu’ils dirigèrent par conjecture sous la terrasse, et ils recommencèrent à entraîner les matériaux. Les assiégeants furent longtemps à s’en aperce-voir^Ils avaient beau entasser remblai sur remblai, c’était peine perdue ; la terrasse, minée par-dessous, s’affaissait constamment.

  84. 2.76.2

    Les PlatéenS, craignant de ne pouvoir, malgré cela, résister à des forces tellement disproportionnées, eurent recours à un autre système. Ils cessèrent de travailler à la grande construction opposée à la terrasse ; mais ils élevèrent un second mur, en forme de croissant, en retrait du côté de la ville, et à partir des deux points où se terminait l’exhaussement de la muraille d’enceinte. Us pensaient que, si le grand mur venait à être emporté, le nouveau arrêterait l’ennemi et le forcerait de construire une seconde terrasse et de n’avancer qu’en découvrant ses flancs.

  85. 2.76.3

    Les Péloponésiens, tout en continuant leurs travaux, firent approcher des machines. Une d’elles, placée sur la terrasse, ébranla un pan de la vaste construction, au grand effroi des assiégés ; d’autres battaient divers points de la muraille. Mais les Platéens les saisissaient avec des nœuds coulants et les attl· raient à eux ; ou bien ils suspendaient par les deux bouts de grosses poutres à des chaînes de fer, qui glissaient sur deux mâtereaux inclinés en saillie sur le mur. Ils hissaient la poutre jusqu’à ce que ses extrémités touchassent les mâtereaux ; puis, lorsque la machine allait frapper, ils lâchaient les chaînes, $ la poutre, tombant avec violence, brisait la tête du bélier.

  86. 2.77.1

    Les Péloponésiens, voyant que leurs machines étaient inutiles et qu’un mur s’élevait vis-à-vis de leur terrasse, jugèrent ces difficultés insurmontables. Ils se disposèrent donc à investir Platée. Mais auparavant, comme la ville était petite, ils essayèrent de l’incendier à la faveur du vent. Ils se munirent donc de fagots, et les lancèrent du haut de la terrasse, d’abord dans l’intervalle qui la séparait de l’enceinte, et qui se trouva bientôt comblé grâce à la multitude des bras ; ensuite ils en entassèrent dans la ville même, aussi loin qu’ils purent atteindre de la hauteur où ils étaient placés. Par-dessus ils jetèrent du soufre et de la poix et y mirent le feu. Il en résulta une conflagration telle qu’il ne s’en était jamais vu, du moins produite de main d’homme ; car il arrive quelquefois, sur les montagnes, que les forêts battues par les vents prennent spontanément feu par le frottement et deviennent la proie des flammes. L’embrasement fut immense ; et peu s’en fallut que les Platéens, après avoir échappé aux autres périls, ne succombassent à celui-ci. Il y avait une grande partie de la ville d’où l’on ne pouvait approcher ; et, si le vent eût soufflé dans cette direction, comme l’ennemi s’y attendait, c’en était fait de Platée. On prétend aussi qu’en ce moment il survint une forte averse, accompagnée de tonnerres, qui éteignit l’incendie et mit fin au danger.

  87. 2.78.1

    Après cette tentative avortée, les Péloponésiens licencièrent une partie de leur monde ; le reste fut employé à construire une circonvallation, dont chaque contingent eut à exécuter une étendue déterminée. En dedans et en dehors, ils creusèrent un fossé dont la terre servit à faire fies briques. Lorsque le travail fut achevé, vers le lever de Γ Arcturus, ils laissèrent des troupes pour garder la moitié de cet ouvrage ; l’autre moitié fut occupée par les Béotiens. Le gros de l’armée se retira et chacun regagna ses foyers. Déjà précédemment, les Platéens avaient fait passer à Athènes leurs enfants, leurs femmes, les vieillards et les hommes les moins valides. Il ne restait pour soutenir le siège que quatre cents Platéens et quatre-vingts Athéniens, avec cent dix femmes pour faire le pain. Tel était, en tout, le nombre des défenseurs de Platée, lorsque le siège commença. Il n’y avait dans la ville personne de plus, ni esclave ni homme libre.

  88. 2.79.1

    Le ipême été, pendant les préparatifs du siège de Platée, les Athéniens, avec deux mille hoplites et deux cents cavaliers, firent une expédition contre les Chalcidéens du littoral de la Thrace et contre les Bottiéens. Le blé était mûr alors. C$tte armée était commandée par Xénophon fils d'Euripidès et par deux autres généraux. Arrivés devant Spartolos, ville de la Bottique, ils firent quelques dégâts dans la campagne. Ils s'attendaient à voir la ville se rendre à eux par suite d’intelligences pratiquées dans l'intérieur ; mais le parti contraire s’était adressé à Olynthe, d’où l’on avait envoyé une garnison composée d’hoplites et d’autres soldats. Cette garnison fit une sortie, et le combat s'engagea sous les -murs de Spartolos. Les hoplites chalcidéens et un certain nombre de leurs auxiliaires furent vaincus par les Athéniens et rejetés dans la place ; mais la cavalerie et les troupes légères des Chakidéens vainquirent les Athéniens des mêmes armes. Les Chalcidéens avaient avec eux des peltastes venus du pays de Crusis .

  89. 2.79.2

    Le combat venait de finir, lorsqu’un renfort de peltastes arriva d’Olynthe. A cet aspect, les troupes légères de Spartolos, déjà fières de n’avoir pas été vaincues, s’animèrent d’un nouveau courage et chargèrent une seconde fois les Athéniens avec les cavaliers chalcidéens et le repfort survenu. Les Athéniens se replièrent sur les deux corps qu’ils avaient laissés à la garde des bagages. Quand les Athéniens faisaient un mouvement offensif, l’ennemi lâchait pied; venaient-ils à battre en retraite, il les pressait et les criblait de javelots. De son côté, la cavalerie châlcidéenné chargeait quand elle en trouvait l’occasion. Elle répandit l’effroi parmi les Athéniens, les mit en fuite et les poursuivit au loin. Les Athéniens se réfugièrent à Potidée ; et, après avoir relevé leurs morts par composition, ils repartirent pour Athènes avec le reste de leur armée. Ils avaient perdu dans cette action quatre cent trente hommes et tous leurs généraux. Les Chalcidéens et les Bottiéens érigèrent un trophée, recueillirent leurs morts, et se dispersèrent dans leurs villes.

  90. 2.80.1

    Le même été, peu après ces événements, les Ambraciotes et les Chaoniens, désirant soumettre toute l’Acarnanie et la détacher d’Athènes, obtinrent des Lacédémoniens l’armement de cent vaisseaux alliés et l’envoi de mille hoplites en Acarnanie. Ils assuraient qu’en attaquant ce pays par mer et par terre, on empêcherait les Acarnaniens de la côte de se réunir à ceux de l’intérieur ; qu’une fois en possession de ΓΔ-carnanie, on s’emparerait aisément de Zacynthe et de Céphallé-nie, ce qui enlèverait aux Athéniens la facilité de faire le tour du Péloponèse ; qu’enfin il se pourrait qu’on prît Naupacte ellemême. Les Lacédémoniens persuadés envoyèrent aussitôt leurs hoplites et quelques bâtiments sous la conduite de Cnémosy encore navarque à cette époque . Leurs alliés eurent ordre de diriger au plus tôt sur Leucade leurs vaisseaux en état de tenir la mer. Les Corinthiens appuyaient chaudement les Ambraciotes leurs colons. Les vaisseaux de Corinthe, de Sicyone et des villes voisines étaient en armement ; ceux de Leucade, d’A-nactorion et d’Ambracie, arrivés les premiers au rendez-vous, les y attendaient. Cnémos, avec ses mille hoplites, trompa, dans sa traversée, la surveillance de Phormion, en croisière à Naupacte avec vingt vaisseaux athéniens, et prépara sans délai son expédition de terre.

  91. 2.80.2

    Son armée se composait de Grecs et de barbares. Les premiers étaient des Ambraciotes, des Leucadiens, des Anactoriens et les mille Péloponésiens qu’il avait amenés. Quant aux barbares, c’étaient d’abord mille Chaoniens indépendants , commandés par leurs chefs annuels, Photios et Nicanor, de la famille dominante. Avec les Chaoniens marchaient des Thes-protes également indépendants. Venaient ensuite des Molosses et des Atintanes, commandés par Sabylinthios, tuteur de leur roi Tharypas encore enfant, des Paravéens, conduits par leur roi Orœdos, auquel Antiochos, roi des Orestes, avait confié mille hommes de cette nation. Perdiccas avait aussi envoyé, à l’insu des Athéniens, mille Macédoniens ; mais ceux-ci arrivèrent trop tard.

  92. 2.80.3

    Ce fut avec cette armée que Cnémos se mit en marche, sans attendre la flotte de Corinthe. Il traversa le pays des Argiens , pilla Limnéa, village sans défense, et se porta contre Stratos, principale ville de l’Acarnanie, dans la pensée que, s’il parvenait à s’en rendre maître, le reste du pays se soumettrait sans difficulté.

  93. 2.81.1

    Les Acamaniens, informés qu’une armée nombreuse avait envahi leur territoire et que, du côté de la mer, une flotte ennemie les menaçait, ne réunirent point leurs forces ; chacun d'eux ne songea qu’à défendre ses foyers. Ils firent demander du secours à Phormion ; mais celui-ci répondit que, s’attendant d’un jour à l’autre à voir une flotte ennemie sortir de Corinthe, il ne pouvait pas laisser Naupacte à l’abandon.

  94. 2.81.2

    Les Péloponésiens et leurs alliés se divisèrent en trois corps et s’avancèrent contre Stratos, avec l’intention de camper dans le voisinage de cette ville et de l’assaillir, à moins qu’elle n’entrât en accommodement. L’armée marchait sur trois colonnes formées, celle du centre, par les Chaoniens et par les autres barbares ; celle de droite, par les Leucadiens, les Anactoriens et leurs voisins ; celle de gauche, où était Cnémos, par les Pélopo-nésiens et par les Ambraciotes. Ces trois corps cheminaient à une assez grande distance l’un de l’autre ; quelquefois même ils se perdaient de vue. Les Grecs marchaient en bon ordre, toujours sur leurs gardes, et ne faisant halte qu’après avoir trouvé un campement convenable.^ Les Chaoniens au contraire, pleins de confiance en eux-mêmes et renommés pour leur bravoure dans cette partie du continent, n’avaient pas la patience d’établir un càmp ; mais, s’avançant comme un tourbillon avec les autres barbares, ils s’imaginaient emporter d’emblée la ville et en avoir tout l’honneur.

  95. 2.81.3

    Les Stratiens, avertis de leur approche, pensèrent que, s’ils pouvaient les battre isolément, les Grecs se ralentiraient dans leur attaque. Ils dressèrent donc des embuscades autour de la ville ; et, lorsque les ennemis furent à portée, ils fondirent sur eux à la fois et de la place et des embuscades. Les Chaoniens épouvantés périrent en grand nombre. Les autres barbares, les voyant plier, lâchèrent pied et prirent la fuite. Les Grecs des deux corps d’armée ne s’aperçurent point de ce combat ; ils étaient fort éloignés et présumaient que les barbares avaient pris les devants pour choisir un campement. Lorsque les fuyards vinrent tomber au milieu d’eux, ils les recueillirent, ne formèrent qu’un seul camp, et se tinrent en repos le reste du jour. Les Stratiens, en l’absence du renfort qu’ils attendaient, ne les attaquèrent point en ligne ; ils se contentèrent de les harceler de loin à coups de fronde, ce qui les mit dans un grand embarras ; car on ne pouvait faire un pas sahs bouclier. Les Acarnaniens excellent dans ce genre de combat.

  96. 2.82.1

    La nuit venue, Cnémos se replia rapidement sur le fleuve Anapos, à quatre-vingts stades de Stratos. Le lendemain il releva ses morts par composition ; puis, les OEniades l’ayant rejoint en qualité d’amis, il se retira sur leurs terres, sans attendre la levée en masse des Acarnaniens. De là chacun regagna ses foyers. Les Stratiens érigèrent un trophée pour la défaite des barbares.

  97. 2.83.1

    Quant à la flotte des Corinthiens et de leurs alliés, qui, du golfe de Crisa, devait se réunir à Cnémos pour empêcher les Acarnaniens de la côte de porter secours à ceux de l’intérieur, elle ne put exécuter ce projet ; pendant qu’on se battait à Stratos, elle fut obligée de livrer bataille à Phormion et aux vingt vaisseaux athéneins en station à Naupacte. Phormion épiait sa sortie du golfe, avec d.essein de l’attaquer dans une mer ouverte. Les Corinthiens et leurs alliés cinglaient vers ΓΑ-carnanie, peu disposés à un combat naval, encombrés de troupes et fort éloignés de prévoir que les vingt vaisseaux athéniens eussent la hardiesse de se mesurer avec les leurs, dont le nombre s’élevait à quarante-sept. Ils serraient le rivage et comptaient passer de la ville achéenne de Patres au continent d’Acamanie. Mais lorsqu’ils virent les Athéniens longer parallèlement à eux la côte opposée, puis quitter Chalcis et l’embouchure de l’Évé-nos pour se porter à leur rencontre, sans que la nuit dérobât à l’ennemi l’endroit où ils jetaient l'ancre, force leur fut d’accepter la bataille au milieu même du détroit.

  98. 2.83.2

    Chaque ville avait ses commandants, qui firent leurs dispositions de combat. Ceux de Corinthe étaient Machaon, Isocratès et Agatharchidas. Les Péloponésiens rangèrent leurs vaisseaux en un cercle, qu’ils étendirent le plus possible, sans toutefois laisser passage aux ennemis, les proues en dehors, les poupes en dedans . Au centre ils placèrent les petits bâtiments qui les suivaient et cinq de leurs navires les plus agiles, pour être à portée de secourir les points menacés.

  99. 2.84.1

    Les vaisseaux athéniens, rangés à la file, tournaient autour du cercle qu’ils rétrécissaient peu à peu, en rasant la flotte ennemie, et semblaient toujours au moment d’attaquer. Phormion avait défendu aux siens d’engager l’action avant qu’il eût donné le signal. Il prévoyait bien que la flotte des Péloponésiens ne garderait pas son ordre de bataille comme une armée de terre, mais que les vaisseaux de guerre seraient embarrassés par les petits bâtiments ; qu’enfin si le vent, qui d’ordinaire soufflait du golfe au lever de l’aurore, venait à s’élever, la confusion se mettrait dans la flotte ennemie. Ses vaisseaux étant plus légers, il se croyait maître de choisir le moment de l’attaque et pensait qu’il n’y en aurait point de plus favorable. Lors donc que la brise se fit sentir, que la flotte pélopo-nésienne, resserrée dans un étroit espace, fut troublée à la fois par le vent et par les bâtiments qui la gênaient ; lorsque les vaisseaux commencèrent à s’entre-choquer et que les équipages, mêlant des vociférations et des invectives à leurs manœuvres, se repoussèrent mutuellement à coups d’avirons ; lorsque, sourds aux commandements et à la voix des céleustes , ces hommes sans expérience, incapables de manier leurs rames dans une mer houleuse, rendirent les bâtiments rebelles aux pilotes ; alors Phormion donne le signal. Les Athéniens commencent l’attaque et d’abord coulent bas un des vaisseaux commandants; ensuite ils vont brisant tous ceux qu’ils peuvent atteindre; si bien que les ennemis, sans faire résistance, s’enfuient en désordre à Patres et à Dymé en Achaïe. Les Athéniens les poursuivent, prennent douze vaisseaux, et, après en avoir enlevé la plus grande partie des équipages, font voile pour Molycrion.

  100. 2.84.2

    Là-dessus, ils érigèrent un trophée sur le Rhion, consacrèrent un vaisseau à Neptune et rentrèrent à Naupacte. Le restant de la flotte péloponésienne partit incontinent de Dymé et de Patres pour gagner Cyllène, port des Éléens. C’est là qu’après la bataille de Stratos, se rendit aussi Cnémos, venant de Leucade, avec les vaisseaux destinés à rallier ceux du Péloponèse.

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