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Histoire de la Guerre du Péloponèse

Perseus Greek · Perseus Greek · 1,492 sections

  1. 1.118.1

    Peu d’années s’écoulèrent ensuite jusqu’aux événements que j’ai racontés plus haut, savoir l’affaire de Corcyre, ; celle de Potidée, et tout ce qui servit d’avant-coureur à la guerre actuelle. Cette lutte des Grecs, soit entre eux soit avec les Barbares, occupa une période de cinquante ans, à dater de la retraite de Xerxès jusqu’au commencement de la guerre du Péloponèse. Durant cet intervalle, les Athéniens affermirent leur domination et parvinrent au plus haut degré de puissance. Les Lacédémoniens le virent et ne s’y opposèrent pas ; à pârt quelques efforts passagers, ils se tinrent généralement dans l’inaction. Toujours lents à prendre les armes, à moins d’y être forcés, ils étaient d’ailleurs entravés par des guerres intestines; mais enfin les progrès incessants de la puissance athénienne, qui déjà touchait à leurs alliés, les poussèrent à bout ; ils crurent qu’il fallait réunir toutes leurs forces, afin de renverser, s’il se pouvait, cet empire, et ils se résolurent à la guerre.

  2. 1.118.2

    Les Lacédémoniens eux-mêmes avaient déjà décidé qu'ils regardaient la paix comme rompue et les Athéniens comme coupables. Ils avaient envoyé à l’oracle de Delphes pour demander si l’issue de cette guerre leur serait favorable. Le dieu leur avait répondu, à ce qu’on prétend, que s’ils combattaient à outrance, ils auraient la victoire, et que lui-même les seconderait, qu’ils l’en priassent ou non.

  3. 1.119.1

    Us résolurent de convoquer une seconde fois leurs alliés et de les consulter sur l’opportunité de la guerre. Les députés des villes alliées étant donc réunis et l’assemblée constituée, chacun d’eux énonça son avis. La plupart se plaignirent des Athéniens et se prononcèrent pour la guerre. Les Corinthiens n’avaient pas attendu jusqu’alors pour solliciter chaque État en particulier de voter dans ce sens, à cause des craintes qu’ils avaient au sujet de Potidée ; en cette occasion ils s’avancèrent les derniers et s’exprimèrent ainsi :

  4. 1.120.1

    « Nous ne pouvons plus reprocher aux Lacédémoniens de n’avoir pas eux-mêmes décrété la guerre, puisqu’ils nous ont rassemblés dans ce but. Tel est le devoir d’une nation qui jouit do la suprématie. Tout en respectant chez elle l’égalité, il faut qu’elle soit la première à veiller pour les intérêts communs, de même qu’elle est la première à recevoir tous les hommages.

  5. 1.120.2

    « Ceux d’entre nous qui ont eu quelque démêlé avec les Athéniens n’ont pas besoin d’avertissement pour se tenir en garde contre eux. Quant à ceux qui habitent dans l’intérieur et loin des communications maritimes, ils peuvent être certains que, s’ils ne soutiennent pas les habitants des côtes, ils rencontreront plus de difficultés, soit pour l’exportation de leurs denrées, soit pour l’échange des produits que la mer fournit au continent. Ils jugeraient donc, bien mal de la question proposée, s’ils croyaient qu’elle ne les intéresse pas; ils doivent songer que, s’ils abandonnent les villes maritimes, le danger s’étendra jusqu’à eux, et qu’en ce moment ils ne délibèrent pas moins sur leur cause que sur la nôtre.

  6. 1.120.3

    « Pourquoi donc appréhenderaient-ils de faire succéder la guerre à la paix? Sans doute il est de la prudence de rester en repos tant que nul ne vous outrage ; mais, quand on les offense, les .hommes de cœur n’hésitent pas à courir aux armes, sauf à les déposer en temps opportun ; ils ne se laissent ni éblouir par les triomphes, ni charmer par les douceurs de la paix au point de dévorer une injure. Tel qui redoute la guerre par amour du repos risque de se voir bientôt ravir, par l’effet de son inertie, la jouissance de ce bien-être qu’il craint de perdre ; tel au contraire qui s’acharne à la guerre à cause de ses succès, obéit sans s’en douter à l’entraînement d’une confiance aveugle. Souvent des entreprises mal conçues réussissent grâce à l’imprévoyance des ennemis ; souvent aussi celles qui semblaient le mieux concertées n’aboutissent qu’à un résultat désastreux. C’est que personne ne met à poursuivre ses projets la même ardeur qu’à les former; on se décide avec sécurité ; puis le moment d’agir une fois venu, on est retenu par la crainte.

  7. 1.121.1

    « Quant à nous, c’est parce qu’on nous offense, c’est pour redresser dejustes griefs, qu'aujourd’hui nous tirons l’épée; quand nous nous serons vengés des Athéniens, il sera temps de la remettre au fourreau.

  8. 1.121.2

    « Plusieurs motifs nous promettent la victoire. Nous avons pour nous le nombre, l’expérience militaire, l’esprit de subordination. Quant à la marine qui fait leur force, nous en formerons une, soit avec nos finances particulières, soit avec les trésors de Delphes et d’Olympie. Au moyen d’un emprunt, il nous sera facile de débaucher par l’appât d’une solde plus forte leurs matelots étrangers. La puissance des Athéniens est mercenaire bien plus que nationale ; la nôtre, qui repose sur la population plutôt que sur l’argent, est moins exposée à ce danger. Une seule victoire navale suffit, selon toute probabilité, pour les abattre; si leur résistance se prolonge, nous aurons plus de temps pour nous exercer à la marine ; et une fois leurs égaux en science, notis les surpasserons apparemment en valeur ; car l’avantage que nous tenons de la nature, ils ne sauraient l’acquérir par l’instruction. Cette supériorité qu’ils doivent à l’étude, il nous faut par l’exercice la réduire à néant. L’argent nécessaire dans ce but, nous le fournirons; autrement il serait étrange qu’on vît leurs alliés ne pas se lasser de payer pour leur propre asservissement, tandis que nous refuserions de contribuer pour nous venger de nos ennemis, pour nous sauver nous-mêmes, enfin pour éviter d’être dépouillés de nos biens et engloutis avec eux dans un même naufrage.

  9. 1.122.1

    « Nous avons encore d’autres armes à opposer aux Athéniens, par exemple la défection de leurs alliés, excellent moyen de tarir les revenus qui alimentent leur puissance; la construction de forts sur leur territoire, et diverses mesures qu’on ne saurait préciser dès à présent ; car la guerre ne suit pas une marche déterminée; elle se fournit à elle-même des ressources nouvelles d’après les circonstances. L’entreprendre avec calme, c’est se ménager le succès ; s’y jeter tête baissée, c’est courir au-devant des revers.

  10. 1.122.2

    « S’il ne s’agissait pour nous que de contestations de détail avec nos égaux pour des limites territoriales, on pourrait s’y résigner; mais aujourd’hui nous avons affaire aux Athéniens, qui sont à même de lutter contre nos forces réunies, à plus forte raison contre chacun de nous isolément. Si donc, nations et villes, nous ne concentrons pas contre eux tous les efforts, nous trouvant désunis ils nous terrasseront sans peine. Or, sachez-le bien, quelque dur qu’il soit de l’entendre : pour nous, la défaite c’est l’esclavage. Et quand ce ne serait qu’un simple doute, il suffirait de l’énoncer pour couvrir de confusion le Péloponèse, à la pensée que tant et tant de villes auraient à subir l,e joug d’une seule. Nous semblerions avoir mérité une telle ignominie ou la souffrir par lâcheté. Ce serait nous montrer moins courageux que nos pères, qui affranchirent la Grèce, au lieu que nous n’assurons pas même notre propre liberté. Nous laissons une ville s’ériger en tyran au milieu de nous, et nous avons la prétention de renverser les tyrannies locales! Comment une pareille conduite échapperait-elle au triple et sanglant reproché d’ineptie, de mollesse d’imprévoyance? C’est parce que vous n’avez pas évité ces écueils, que vous vous laissez aller à ce dédain superbe qui a déjà perdu bien des gens, et qui, pour en avoir tant égaré, a changé son nom en celui de démence.

  11. 1.123.1

    « Mais à quoi bon récriminer sur le passé sans profit pour les circonstances actuelles? C’est en faveur de l’avenir qu’il faut s’émouvoir en venant en aide au présent. Nos pères nous ont appris à conquérir par des travaux la bonne renommée. Si vous leur êtes un peu supérieurs en richesse et en puissance, ce n’est pas. une raison pour vous départir de leurs louables maximes; ü serait impardonnable de perdre par l’opulence ce qui fut acquis par la pauvreté.

  12. 1.123.2

    « Entreprenez donc cette guerre avec confiance, et cela pour plus d’un motif: d’abord à cause de l’oracle du dieu qui nous promet son assistance ; ensuite parce que le reste de la Grèce combattra pour nous, moitié par crainte, moitié par intérêt. Enfin vous ne serez pas les premiers à rompre une paix que le dieu lui-même, en nous excitant à la guerre, estime avoir été violée ; vous en vengerez plutôt la violation, car la rupture ne vient pas de ceux qui se défendent, mais de ceux qui commettent la première agression.

  13. 1.124.1

    « Ainsi, de quelque part qu’on l’envisage, la guerre se présente à vous sous un aspect favorable, et nous sommes unanimes à vous la conseiller. Or, s’il est vrai que, pour les Etats comme pour les individus, l’identité des intérêts soit la plus sûre garantie, ne tardez pas à secourir les Potidéates, ces Doriens assiégés par des Ioniens (c’était l’inverse jadis), et à sauver la liberté du reste des Grecs. On ne peut plus accepter l’idée que, par l’effet de nos irrésolutions, les uns soient déjà maltraités, les autres sur le point de l’être ; et c’est ce qui ne peut manquer d’arriver, si l’on apprend que nous nous sommes assemblés et n’avons pas eu le courage de porter secours à nos alliés. Songez-y bien, la guerre est pour nous une nécessité autant qu’un acte de sagesse. Sachez la voter sans craindre le danger prochain, et par le désir d’une paix durable. C’est par la guerre que la paix s’affermit, tandis que le repos ne préserve pas de la guerre. Etant donc persuadés que la ville qui s’érige en tyrau au milieu des Grecs nous menace tous egalement, puisqu’elle tient déjà les uns sous sa domination et qu’elle aspire à y placer les autres, marchons pour la réduire, afin de vivre désormais en sécurité et de délivrer les Grecs maintenant asservis. »

  14. 1.125.1

    Ainsi parlèrent les Corinthiens. Quand tous les alliés eurent dit ce qu’ils avaient à dire, les Lacédémoniens prirent successivement l'avis de chacun des assistants, quelle que fût l’importance de la ville qu’il représentait. La grande majorité fut pour la guerre. Cette résolution arrêtée, il n’était pas possible de l'exécuter sur-le-champ, car rien n’était prêt encore. Chaque État dut se mettre en mesure dans le plus bref délai, toutefois une année n’était pas révolue, que les préparatifs se trouvèrent terminés, l’Attique envahie et les hostilités commencées.

  15. 1.126.1

    Pendant l’intervalle, ils envoyèrent à Athènes des députés porteurs de leurs griefs, afin d’avoir un bon prétexte de guerre, si l’on refusait d’y faire droit. Dans une première ambassade, les Lacédémoniens demandèrent aux Athéniens d’expier le sacrilège commis envers la déesse ; voici en quoi il consistait.

  16. 1.126.2

    Il y avait jadis à Athènes un homme appelé Cylon, vainqueur aux jeux Olympiques; il était d’une famille ancienne, noble et puissante, et il avait épousé la fille de Théagénès, tyran de Mégare. Un jour que ce Cylon consultait l’oracle de Delphes, le dieu lui répondit de s’emparer de l’acropole d’Athènes pendant la plus grande fête de Jupiter. En conséquence Cylon emprunta des soldats à Théagénès, s’assura du concours de ses amis ; et, quand vinrent les fêtes Olympiques du Péloponèse, il se saisit de l’acropole dans le but d’usurper la tyrannie. Il pensa que c’était la plus grande fête de Jupiter, et qu’elle le concernait lui-même, en sa qualité de vainqueur à Olympie. Était-ce en Attique ou ailleurs qu’avait lieu la grande fête dont parlait l’oracle, c’est ce qui ne vint point à l’esprit de Cylon et ce que le dieu n’avait point indiqué. Or il existe à Athènes une fête de Jupiter Milichios, surnommée la grande ; elle se célèbre hors de la ville, et le peuple entier y fait des sacrifices où plusieurs, en place de victimes, présentent des offrandes en usage dans le pays . Cylon, croyant bien comprendre l'oracle, exécuta son dessein; mais les Athéniens n’en eurent pas plus tôt connaissance qu’ils accoururent en masse de la campagne, cernèrent l'acropole et en firent le siège. Comme il traînait en longueur, les Athéniens fatigués se retirèrent pour la plupart, en laissant aux neuf archontes le soin de le continuer, avec pouvoir (le prendre toutes les mesures qu’ils jugeraient convenables. En ce temps-là, c’étaient les archontes qui géraient la plus grande partie des affaires de PÉtat. La troupe de Cylon, ainsi bloquée, avait beaucoup à souffrir du manque de vivres et d’eau Cylon s’esquiva avec son frère; les autres étant serrés de près, quelques-uns même mourant de faim t s’assirent en suppliants sur l’autel de l’acropole. Quand on les vit ainsi expirer dans le lieu sacré, ceux des Athéniens à qui la garde avait été commise, les relevèrent avec promesse de ne leur faire aucun mal; mais à peine furent-ils sortis qu’ils les tqèrent; chemin faisant, ils égorgèrent un certain nombre d’assiégés qui s’étaient assis au pied de l’autel des déesses vénérables. Aussi furent-ils réputés impies et entachés de sacrilège, eux et leurs descendants. Ces impies furent chassés une première fois par les Athéniens, une seconde fois par le Lacédémonien Cléoménès, d’accord avec l’un des partis qui divisaient Athènes. On ne se contenta pas d’expulser les vivants ; on exhuma les ossements des morts pour les jeter hors des frontières. Cependant ces exilés rentrèrent plus tard à Athènes , et leur postérité s’y trouve encore aujourd’hui.

  17. 1.127.1

    En réclamant cette expiation, les Lacédémoniens avaient l’air de venger la majesté des dieux ; mais ils n’ignoraient pas que Périclès, fils de Xanthippos, était impliqué dans ce sacrilège par sa mère; et ils pensaient que, s’ils parvenaient à le faire bannir, ils trouveraient les Athéniens plus traitables. Cependant ils espéraient moins obtenir ce résultat que discréditer Périclès auprès de ses concitoyens, comme étant, par sa naissance, une des causes de la guerre. Périclès était alors l’homme le plus influent d’Athènes ; il dirigeait la république, et faisait une opposition constante aux Lacédémoniens, en empêchant qu’on ne leur cédât et en soufflant le feu de la guerre.

  18. 1.128.1

    Les Athéniens demandèrent en revanche l’expiation du sacrilège de Ténare. Il faut savoir que les Lacédémoniens avaient jadis fait lever de l’autel de Neptune, à Ténare, des Hi-lotes suppliants, et les avaient mis à mort. C’est à cette raison qu’ils attribuent le grand tremblement de terre de Sparte.

  19. 1.128.2

    Les Athéniens leur demandèrent aussi d’expier le sacrilège commis envers la déesse à maison d’airain. Je vais dire quelle avait été l’occasion de ce sacrilège.

  20. 1.128.3

    Quand le lacédémonien Pausanias, rappelé une première fois par les Spartiates du commandement qu’il avait dans PHellespont, eut été jugé par eux et absous, on ne lui confia plus de mission publique ; mais lui-même affréta une trirème d’Hermione; et, sans l’aveu des Lacédémoniens, il retourna dans l’Hellespont, prétextant la guerre de Grèce, mais au fond pour continuer les intrigues qu’il avait nouées avec le roi dans le but de s’établir une domination sur les Grecs. L’origine de toute cette affaire fut un service qu’il avait eu l’adresse de rendre au roi. Lorsque, dans sa première expédition, après sa retraite de Cypre, il eut pris sur les Mèdes la ville de Byzance, on trouva, parmi les prisonniers, quelques parents et alliés du roi. Pausanias les lui renvoya à l’insu des confédérés, en laissant croire qu’ils s’étaient évadés. En cela il agissait de connivence avec Gongylos d’Ërétrie, auquel il avait confié le gouvernement de Byzance et la garde des captifs. Il envoya même ce Gongylos auprès du roi, avec une lettre ainsi conçue, compae on le découvrit dans la suite :

  21. 1.128.4

    «Pausanias, général de Sparte, désirant t’être agréable, te renvoie ces hommes que sa lance a faits prisonniers. Mon intention est, si tu l’approuves, d’épouser ta fille et de réduire sous ton obéissance Sparte et le reste de la Grèce. Je crois être en mesure d’exécuter ce projet en me concertant avec toi. Si donc quelqu’une de mes propositions t’agrée, envoie vers la mer un homme de confiance, par l’entremise duquel nous communiquerons à l’avenir. »

  22. 1.129.1

    Tel était le contenu de ce message. Xerxès en fut ravi, et délégua vers la mer Artabaze, fils de Pharnacès, avec ordre de prendre le gouvernement de la satrapie Dascylitide , en remplacement de Mégabatès qui en était gouverneur. Il le chargea d’une lettre en réponse à celle de Pausanias. Artabaze devait au plus tôt la faire passer à Byzance en montrant le sceau royal ; et, si Pausanias lui adressait quelque demande relative à ses propres affaires, y satisfaire de son mieux et en toute fidélité. Dès son arrivée, Artabaze exécuta ces ordres et transmit la lettre dont voici la teneur :

  23. 1.129.2

    « Ainsi dit le roi Xerxès à Pausanias. La conservation des hommes pris à Byzance et que tu m’as renvoyés d’outre-mer est un bienfait qui demeure à jamais inscrit dans notre maison. Je me plais aux paroles qui viennent de toi. Que ni la nuit ni le jour ne t’arrêtent dans l’accomplissement de tes promesses. Ne sois retenu ni par la dépense de l’or et de l’argent, ni par le nombre des troupes qui pourraient être necessaires; mais traite en toute assurance avec Artabaze, homme de bien que je t’envoie, de mes affaires et des tiennes, et règle-les de la façon la meilleure et la plus avantageuse à nous deux. »

  24. 1.130.1

    A la réception de cette lettre, Pausanias, déjà en grand renom parmi les Grecs à cause du commandement qu'il avait exercé à Platée, ne mit plus de bornes à son orgueil. Renonçant aux coutumes nationales, il sortit de Byzance en costume médique, et parcourut la Thrace avec une escorte de Mèdes et d’Égyptiens. Sa table était servie à la manière des Perses. Il n’avait plus la force de dissimuler ; mais, dans les choses de peu d’importance, il laissait entrevoir les grands desseins qu’il avait l’intention d’exécutçr dans la suite. Il se rendait inabordable, et affichait tant de hauteur et d’emportement que nul n’osait plus l’approcher. Ce ne fut pas un des moindres motifs qui déterminèrent les alliés à passer du côté des Athéniens.

  25. 1.131.1

    Informés de sa conduite, les Lacédémoniens l'avaient, pour cette raison, rappelé une première fois. Lorsque, sans leur aveu, il fut reparti sur un vaisseau d’Hermione, et qu'on le vit persévérer dans la même conduite; lorsque, chassé de Byzance par les armes d’Athènes, au lieu de retourner à Sparte, il s’établit à Colones en Troade, d’où l’on sut qu’il intriguait avec les Barbares, prolongeant son séjour à mauvaise fin ; alors, sans plus tarder, les éphores lui dépêchèrent un héraut porteur d’une scytale, et lui enjoignirent de revenir avec le héraut, s’il ne voulait pas que les Spartiates lui déclarassent la guerre. Pausanias, désirant dissiper les soupçons et se flattant de se tirer d’affaire avec de l’argent, retourna une seconde fois à Sparte. D’abord il fut incarcéré par les éphores, qui ont ce pouvoir sur le roi ; ensuite il obtint son élargissement et provoqua lui-même un jugement, offrant de répondre à qui voudrait l’accuser.

  26. 1.132.1

    Ni les Spartiates ni les ennemis de Pausanias n’avaient de preuve assez convaincante pour sévir contre un homme du sang royal et qui occupait alors un poste éminent ; car il était tuteur du jeune roi Plistarchos, fils de Léonidas et son cousin germain . Cependant sa tendance à se placer au-dessus des lois et à imiter les Barbares le faisait grandement suspecter de vouloir atteindre plus haut que sa fortune présente. On scrutait sa conduite passée pour découvrir les abus qu’il s’était permis. On se rappelait qu’autrefois, sur le trépied que les Grecs avaient consacré à Delphes des prémices du butin enlevé aux Mèdes, il avait pris sur lui de faire inscrire le distique suivant : Pausanias, général des Grecs, après avoir anéanti l’armée des Mèdes, a Consacré à Phébus ce monument.

  27. 1.132.2

    Les Lacédémoniens avaient fait aussitôt disparaître du trépied cette inscription, et graver à sa place les noms de toutes les villes qui avaient concouru à,la défaite des Barbares et consacré cette offrande. On n’en persistait pas moins à regarder cette action de Pausanias comme répréhensible ; et, depuis les dernières circonstances, elle venait à l’appui des soupçons excités contre lui. On parlait aussi de ses intrigues auprès des Hilotes, et rien n’était plus vrai ; il leur promettait la liberté et la bourgeoisie , s’ils voulaient s’insurger avec lui et seconder tous ses desseins. Malgré ces indices et nonobstant les révélations faites par quelques Hilotes, les Lacédémoniens ne voulurent point innover à son égard, et restèrent fidèles à leur coutume de ne pas se hâter, à moins de preuves sans réplique, quand il s’agissait de prononcer contre un Spartiate un irrévocable arrêt. Mais enfin le messager qui avait dû porter à Artabaze la dernière lettre de Pausanias au roi, et qui était un Argilien, jadis fort aimé de Pausanias et revêtu de toute sa confiance, devint, dit-on, son dénonciateur. Cet homme, faisant réflexion qu’aucun des précédents messagers n’était revenu, conçut des craintes; et, après avoir contrefait le cachet, de peur d’être découvert si sa défiance était mal fondée ou si Pausanias redemandait sa lettre pour y faire des changements, il ouvrit la missive ; et, comme il l’avait soupçonné, il y trouva la recommandation expresse de se défaire du porteur.

  28. 1.133.1

    Quand il eut mis cette lettre sous les yeux des éphores, leurs doutes commencèrent à se dissiper ; toutefois ils voulurent encore entendre quelque aveu de la bouche même de Pausanias. D’accord avec eux, Γ Argilien s’en alla au Ténare comme suppliant , et construisit une cabane à double cloison, dans l’intérieur de laquelle il cacha quelques-uns des éphores. Aussi, lorsque Pausanias fut venu lui demander le motif de sa démarche, il's ne perdirent pas un mot de la conversation. D’abord l’Argilien reprocha à Pausanias ce qu’il avait écrit sur son compte; puis il énonça tout le reste de point en point, et finit par lui dire qu’il ne l’avait jamais desservi dans ses messages auprès du roi, et qu’il se voyait en récompense condamné à mourir comme le dernier des serviteurs. Pausanias convint de tout, essaya d’adoucir son ressentiment, lui donna sa foi pour qu’il sortît du sanctuaire, et le pressa de partir au plus tôt, afin de ne pas entraver les négociations.

  29. 1.134.1

    Après avoir entendu tout au long cet entretien, les éphores se retirèrent; dès lors, pleinement convaincus, ils préparèrent dans la ville l’arrestation de Pausanias. On raconte qu’au moment d’être saisi dans la rue, il comprit à l’air d’un des éphores qui s’avançaient quel était leur dessein ; et que, sur un signe imperceptible que lui fit par affection un autre de ces magistrats, il courut vers le temple de la déesse à la maison d’airain, dont l’enceinte était voisine, et parvint à s’y réfugier. Pour ne pas être exposé aux injures du temps, il entra dans une cellule attenante au temple et y resta en repos. Au premier instant, les éphores ne purent l'atteindre; mais ensuite, l’ayant découvert dans ce réduit, ils enlevèrent le toit et les portes, l’enfermèrent dans l’intérieur, l’y murèrent, et le tinrent assiégé par la faim. Lorsqu’ils virent qu’il était près de mourir dans le lieu sacré, ils l’en retirèrent avant qu’il eût rendu le dernier eoupir ; et à peine fut-il dehors, qu’il expira. On fut sur le point de le jeter dans le Céade, comme on fait pour les malfaiteurs ; ensuite on résolut de l’enterrer dans le voisinage. Plus tard, le dieu de Delphes ordonna aux Lacédémoniens de transférer sa sépulture à l’endroit même où il était mort; et maintenant elle se voit à l’entrée de l’enceinte, comme l’indique l’inscription gravée sur les colonnes ; le dieu déclara aussi qu’ils avaient commis un sacrilège, et enjoignit aux Lacédémoniens de rendre à la déesse deux corps pour un. Ils firent faire deux statues d’airain, qu’ils consacrèrent au lieu et place de Pausanias; mais, comme le dieu avait jugé qu’il y avait eu un sacrilège, les Athéniens sommèrent les Lacédémoniens de l’expier/

  30. 1.135.1

    Les Lacédémoniens députèrent de leur côté à Athènes, pour accuser Thémistocle du même crime de médisme que Pausanias. Ils prétendaient en avoir trouvé la preuve dans l’enquête relative à ce dernier, et demandaient que Thémistocle subît la même peine. Thémistocle, alors banni par l’ostracisme, avait son domicile à Argos, d'où il faisait des excursions dans le reste du Péloponèse. Les Athéniens consentirent à se joindre aux Lacédémoniens pour le poursuivre, et envoyèrent avec eux des gens qui avaient ordre de l’amener, en quelque lieu qu’ils le trouvassent.

  31. 1.136.1

    Thémistocle, prévenu à temps, s’enfuit du Péloponèse, et se réfugia chez les Corcyréens, qui lui avaient des obligations. Ceux-ci, craignant, s’ils le gardaient chez eux, de s’attirer l'inimitié de Lacédémone et d’Athènes, le firent passer sur le continent qui fait face à leur île. Suivi à la piste, il se vit contraint, dans un moment de détresse, de demander l’hospitalité chez Admète, roi des Molosses, qui n'était pas son ami. Ce prince était absent. Thémistocle se constitua le suppliant de sa femme, qui lui conseilla de s’asseoir près du foyer en tenant leur enfant dans ses bras. Admète arriva bientôt ; Thémistocle se fit connaître, et lui représenta que, malgré l’opposition qu’il avait faite aux demandes adressées par Admète aux Athéniens, il serait peu généreux de frapper un banni, un homme maintenant beaucoup plus faible que lui; qu’il y avait de la grandeur d’âme à ne se venger que d’un égal ;qu'enfm les requêtes d’Admète auxquelles il s’était opposé, n'avaient qu’un intérêt secondaire, tandis qu’il y allait pour lui de la vie, s’il était livré à ses persécuteurs. Il ajouta quels étaient leurs noms et leurs motifs.

  32. 1.137.1

    Admète releva Thémistocle, avec l’enfant qu'il continuait à tenir dans ses bras, ce qui était la supplication la plus éloquente. Bientôt survinrent les députés d’Athènes et de Lacédémone; mais malgré leurs instances, le roi refusa de le leur livrer; et, comme Thémistocle témoignait le désir de se rpndre auprès du roi de Perse, Admète le fit conduire par terre jusqu'à Pydna, ville d’Alexandre, située sur l’autre mer. Là, trouvant un vaisseau marchand en partance pour l’Ionie, Thémistocle s’y embarqua, et fut porté par une tempête vers le camp des Athéniens qui assiégeaient Naxos. Craignant de tomber entre leurs mains, et inconnu de l’équipage, il découvrit au patron du navire son nom et la cause de son exil; ajoutant que, s’il ne le sauvait pas, il l’accuserait de le conduire à prix d’argent; que le plus sûr était de ne laisser personne sortir du vaisseau jusqu’à ce qu’on pût reprendre la mer; qu’enfin, s’il consentait à le servir, il serait dignement récompensé. Le patron fit ce' que Thémistocle lui demandait, mouilla un jour et une nuit au-dessus du camp des Athéniens, après quoi il atteignit Ëphèse. Thémistocle le gratifia d’une somme d’argent; car il en reçut d’Athènes, d’où ses amis lui en firent passer, et d’Argos où il en avait en dépôt.

  33. 1.137.2

    Après avoir gagné la haute Asie avec un des Perses de la côte, il écrivit au roi Artaxerxès, fils de Xerxès, monté depuis peu sur le trône, une lettre ainsi conçue :

  34. 1.137.3

    «Mon nom est Thémistocle. Je viens à toi, après avoir fait plus de mal qu’aucun des Grecs à votre maison, aussi longtemps que j’ai dû repousser les attaques de ton père ; mais je lui ai fait encore plus de bien, lorsque je n’eus plus rien à craindre et qu’il fut lui-même en péril pour sa retraite. Aussi ai-je droit à quelque reconnaissance (c’était une allusion à l’avertissement qu’il avait donné au roi sur le départ des Grecs de Salamine, et au service qu’il lui avait soi-disant rendu en empêchant la rupture des ponts). C’est avec le pouvoir de te servir plus efficacement encore que je viens ici. victime de mon amitié pour toi. Je désire attendre un an pour te communiquer de vive voix les motifs de ma venue. »

  35. 1.138.1

    Le roi admira, dit-on, la résolution de Thémistocle, et l’invita à donner suite à son dessein. Dans l’intervalle, Thémistocle apprit autant qu’il put la langue et les usages du pays; puis, l’année révolue, il se présenta au roi, qui l’éleva plus haut que pas un des Grecs venus auprès de lui. Il dut ces honneurs à l’estime qu’il s’était acquise, à l’espérance qu’il suggérait au roi de lui assujettir la Grèce, enfin à la haute intelligence dont il avait donné des preuves. Thémistocle avait montré de la manière la plus frappante ce que peut la nature ; à cefr égard, nul plus que lui ne méritait l'admiration. Grâce à la seule force de son génie, sans étude préalable ou subséquente, il jugeait par intuition des affaires présentes, et prévoyait avec une rare sagacité les événements futurs. Les questions qui lui étaient familières, il savait les mettre dans tout leur jour; celles qui étaient neuves pour lui, il ne laissait pas de les résoudre. Il discernait du premier coup d’œil les chances bonnes ou mauvaises des affaires encore obscures; en un mot, par son inspiration naturelle et sans aucun effort d’esprit, il excellait à trouver sur-le-champ les meilleures résolutions.

  36. 1.138.2

    Il mourut de maladie ; quelques personnes prétendent qu’il s’empoisonna volontairement, lorsqu’il eut reconnu l’impossibilité de tenir les promesses qu’il avait faites au roi. Son tombeau est à Magnésie d’Asie sur la place publique. Il était gouverneur de cette contrée, le roi lui ayant donné pour son pain Magnésie, qui rapportait cinquante talents de revenu annuel ; pour son vin Lampsaque, le premier vignoble d'alors; enfin Myonte pour sa cuisine. Ses parents assurent que, selon son désir, ses restes furent rapportés dans sa patrie et déposés en Attique à l’insu des Athéniens; car il n’était pas permis d’en terrer un homme banni pour trahison.

  37. 1.138.3

    Ainsi finirent le Lacédémonien Pausanias et l’Athénien Thé-mistocle, les deux Grecs les plus illustres de leur temps.

  38. 1.139.1

    Telles avaient été, lors de la première ambassade, les sommations faites et reçues par les Lacédémoniens, relativement aux sacrilèges. Une seconde députation vint à Athènes pour dem Aider la levée du siège de Potidée et l’affranchissement d’Égine, enfin — comme condition absolue du maintien de la paix — l’abrogation du décret qui fermait aux Mégariens les ports de la domination athénienne et le marché d’Athènes. Les Athéniens ne voulurent rien entendre et ne rapportèrent point le décret. Ils accusaient les Mégariens de cultiver la terre sacrée et celle qui n’avait point de limites, comme aussi d’accueillir les esclaves fugitifs. Les derniers députés qui vinrent de Lacédémone, savoir Ramphias, Mélésippos et Âgésan-dros, n’articulèrent aucune des réclamations précédentes, mais le bornèrent à présenter l’ultimatura suivant : « Les Lacédé-noniens désirent la paix ; elle subsisterait si vous laissiez les Grecs indépendants. » Là-dessus les Athéniens se formèrent en assemblée, et la discussion s'engagea. On convint de délibérer une fois pour toutes et de donner une réponse définitive. Divers orateurs se firent entendre, et les deux opinions trouvèrent des défenseurs ; les uns soutenant que la guerre était nécessaire, les autres que le décret ne devait pas être un obstacle à la paix et qu’il fallait le rapporter. A la fin, Périclès, fils de Xan-thippos, qui était alors le citoyen le plus éminent d’Athènes, le plus habile dans la parole et dans l’action, parut à la tribune et s’exprima en ces termes :

  39. 1.140.1

    « Je persiste toujours dans la pensée qu’il ne faut pas céder aux Péloponésiens, quoique je sache que les hommes ne mettent pas à poursuivre la guerre la même ardeur qu’à la décréter, et que leurs opinions varient au gré des circonstances. Je suis donc obligé de vous répéter encore une fois les mêmes conseils; et j’espère que ceux de vous que j’aurai persuadés, maintiendront, en cas de revers, nos résolutions communes, à moins qu’en cas de succès ils ne s’abstiennent de s’en attribuer la gloire. Les événements, ainsi que les pensées de l’homme, ne suivent pas toujours une marche rationnelle; c’est pour cela que nous imputons à la fortune tous les mécomptes qu’il nous arrive d’éprouver.

  40. 1.140.2

    « Le mauvais vouloir dont les Lacédémoniens nous ont précédemment donné des preuves est plus évident aujourd’hui que jamais. Bien que le traité porte qu’on réglera les différends à l’amiable, chacun demeurant en possession de ses droits, ils n’ont point encore demandé d’arbitrage, et ils refusent celui que nous offrons; ils préfèrent vider la querelle parles armes et nous apportent, non plus des réclamations, mais des ordres. Ils nous enjoignent de lever le siège de Potidée, de rendre à Égine son indépendance, de retirer le décret relatif à Mégare ; enfin leurs derniers ambassadeurs nous somment de laisser les Grecs indépendants.

  41. 1.140.3

    « N'allez pas vous imaginer que, si nous faisons la guerre, ce sera pour une cause aussi légère que le maintien du décret contre Mégare, ce qui est leur éternel refrain, et qu’il suffirait de rapporter ce décret pour éviter une rupture. Ne conservez pas l’arrière-pensée d’avoir pris les armes pour si peu. Cette prétention, minime en apparence, n’est au fond qu’un moyen de vous sonder et de reconnaître vos dispositions. Si vous cédez aujourd’hui, demain vous recevrez quelque injonction plus forte; car ils attribueront votre condescendance à la peur; tandis qu’en tenant ferme, vous leur ferez clairement entendre qu’ils doivent traiter avec vous d'égal à. égal.

  42. 1.141.1

    « Cela étant, disposez-vous ou bien à obtempérer avant d’àvoir souffert aucun dommage, ou bien — si vous prenez le bon parti, celui de la guerre — à ne fléchir sous aucun prétexte, afin de ne pas éprouver des craintes continuelles au sujet de vos possessions, car c’est toujours se laisser asservir que de subir une prétention exorbitante ou légère, imposée avant jugement par des égaux.

  43. 1.141.2

    « Quant à ce qui concerne cette guerre et les ressources des deux partis, apprenez, par le détail que je vais vous faire, que nous n’aurons pas l’infériorité. Les Péloponésiens cultivent eux-mêmes leurs terres ; ils ne possèdent ni richesses privées ni richesses publiques ; ils n’ont pas l’expérience dés guerres longues et transmarines, parce que leurs luttes entre eux sont de courte durée à raison de leur pauvreté. De tels peuples ne peuvent ni équiper des flottes, ni expédier fréquemment des armées de terre, parce‘qu’ils se trouvent dans la double obligation de s’éloigner de leurs champs et de vivre de leurs récoltes, sans compter que la mer leur sera fermée. Or ce sont les trésors amassés qui soutiennent la guerre, bien plus que les contributions forcées. Les hommes qui travaillent de leurs mains sont plus disposés à payer de leur personne que de leurs deniers; car ils ont au moins l’espérance d’échapper aux périls,tandis qu’ils ne sont pas sûrs ,de ne pas voir leurs ressources prématurément épuisées, surtout si la guerre, comme il est probable, se prolonge au delà de leurs prévisions.

  44. 1.141.3

    « Dans un seul combat, les Péloponésiens et leurs alliés sont en état de faire tête au reste de la Grèce ; mais ils ne sauraient soutenir la guerre contre une puissance qui la fait autrement qu’eux. L’absence d’un conseil unique les empêche de rien exécuter avec célérité. Égaux par le droit fie suffrage, mais différents d’origine, ils poursuivent chacun leur avantage particulier. Il en résulte que rien ne s’achève; car les uns veulent avant tout satisfaire leur vengeance, les autres nuire le moins possible à leurs propriétés. Assemblés avec lenteur, ils donnent peu de temps aux affaires générales et beaucoup aux intérêts locaux ; chacun se figure que sa propre négligence est sans inconvénient, qu’un autre avisera à sa place ; et comme ils font tous le même calcul, il s'ensuit que, sans qu’on s’en doute, l’utilité commune ést sacrifiée.

  45. 1.142.1

    « Mais rien ne les arrêtera plus que le manque d’argent et le temps qu’ils perdront à s’en procurer; or, à la guerre, les occasions n’attendent pas. Les fortifications dont ils nous menacent sont aussi peu redoutables que leur marine. Il est difficile, même en temps de paix, à une ville puissante, de construire de semblables fortifications ; à plus forte raison en pays ennemi et quand nous leur opposerons la même tactique. S’ils bâtissent un fort, ils pourront bien, par des incursions, ravager une partie de nos terres, et provoquer des désertions ; mais ils ne nous empêcheront pas de cingler contre leur territoire pour y élever des forts à notre tour, et de diriger contre eux cette marine qui fait notre force. L’habitude de la mer nous assure plus d’habileté sur terre que leur expérience continentale ne leur en donne pour la navigation.

  46. 1.142.2

    « Quant à la science navale, il ne leur sera pas facile de l’acquérir. Vous-mêmes, qui vous y êtes appliqués depuis les guerres médiques, vous ne l’avez pas encore portée à sa perfection; comment donc des peuples agrjcoleset nullement maritimes, qui d’ailleurs, toujours maintenus en respect par nos escadres, n’auront pas la liberté de s’exercer, obtiendraient-ils quelque résultat? S’ils n’avaient affaire qu’à de faibles croisières, peut-être, le nombre enhardissant leur ignorance, se hasarderaient-ils à livrer bataille; mais, bloqués par des forces supérieures, ils resteront en repos ; dès lors le défaut d'exercice augmentera leur maladresse, et conséquemment leur timidité. Or la marine est un ait tout comme, un autre : elle ne souffre pas qu’on la cultive accidentellement et comme un accessoire; c’est elle au contraire qui ne comporte aucun accèssoire.

  47. 1.143.1

    « Supposons qu’ils mettent la main sur les trésors de Delphes et d’Olympie, et qu’à l'aide d’une forte solde ils cherchent à débaucher nos matelots étrangers : si, nous embarquant nous et nos métèques , nous n’étions pas capables de leur tenir tête, nous serions bien malheureux. C’est là un avantage qu’on ne saurait nous ravir ; et puis — ce qui est capital — nous avons des pilotes citoyens, des équipages plus nombreux et meilleurs que n’en possède tout le reste de la Grèce; sans compter qu’au moment du péril aucun étranger ne voudra, pour quelques jours de haute paye, se joindre à eux, avec moins d’espérance et au risque de se voir exilé de son pays.

  48. 1.143.2

    « Telle me paraît être, ou à peu près,, la situation des Pélo-ponésiens; la nôtre, loin de donner prise aux mêmes critiques, se trouve infiniment préférable. S’ils attaquent notre pays par terre, nous ferons voile contre le leur, et le ravage de l’Attique entière sera plus que compensé par celui d’une partie du Pélo-ponèse. Ils n’auront pas la ressource d’occuper un autre territoire sans combat, tandis que nous, nous possédons beaucoup de terres, soit dans les îles soit sur le continent; çar c’est une grande force que l’empire de la mer. Je vous le demande, si nous étions insulaires, quel peuple serait plus inexpugnable que nous? Eh bien! il faut nous rapprocher le plus possible de cette hypothèse, en abandonnant nos campagnes et nos habitations, pour nous borner à la défense de la mer et de notre ville, sans que la perte du reste nous inspire assez de colère pour nous faire livrer bataille aux forces supérieures des Pé-loponésiens. Vainqueurs, nous ne les empêcherions pas de revenir en aussi grand nombre; vaincus, nous perdrions du même coup ce qui constitue notre force, je veux dire nos alliés, qui ne se tiendraient pas en repos du moment où ils nous verraient hors d’état de marcher contre eux. Ce qu’il faut déplorer, ce n’est pas la perte des maisons ni des terres, mais celle des hommes ; car ce ne spnt p^s ces choses-là qui acquièrent les hommes, mais les hommes qui les acquièrent. Si je me flattais de vous persuader, je vous dirais : sortez et ravagez vous-mêmes vos campagnes, montrez aux Péloponésiens que ce n’est pas pour de tels objets que vous vous humilierez devant eux.

  49. 1.144.1

    « J'ai encore d’autres motifs d’espérer la victoire, pourvu que vous renonciez à étendre votre domination durant la guerre, et que vous ne vous jetiez pas de gaieté de cœur dans un surcroît de dangers. J’appréhende bien plus nos propres fautes que les plans, de nos adversaires. Mais je traiterai ce sujet dans un autre discours, quand les opérations auront commencé ; pour le moment, renvoyons ces ambassadeurs en leur répondant que nous permettrons aux Mégariens d’user de notre marché et de nos ports, quand les Lacédémoniens cesseront d’expulser de chez eux nous et nos alliés — l’un n’est pas plus contraire au traité que Vautré ; — que nous laisserons l’indépendance aux villes, si elles en jouissaient lors de la Conclusion de la paix, et si les Lacédémoniens permettent aux cités de leur ressort de se gouverner, non pas selon les intérêts de Lacédémone, mais chacune comme elle l'entend ; que nous sommes prêts à accepter l’arbitrage selon la teneur du traité; qu’enfin nous ne commencerons pas la guerre, mais que si l’on nous attaque, nous nous défendrons. Voilà une réponse à la fois juste et digne de notre ville.

  50. 1.144.2

    « Au surplus, dites-vous bien que la guerre est inévitable ; que, si nous l’acceptons résolûment, nos adversaires pèseront moins sur nous ; d’ailleurs, pour les États comme pour les particuliers, ce sont les plus grands périls qui procurent le plus de gloire. C’est ainsi que, dans leur lutte contre les Mèdes, nos pères, qui étaient loin de nous égaler en ressources et qui sacrifièrent le peu qu’ils possédaient, trouvèrent dans leur bon sens plus que dans leur fortune, et dans leur audace plus que dans leur force, les moyens de repousser le Barbare et d’élever Athènes au rang qu’elle occupe aujourd’hui.

  51. 1.144.3

    « Ne dégénérons pas de leur vertu; défendons-nous à outrance Contre nos ennemis, et faisons en sorte de ne pas trans· mettre cette puissance amoindrie à nos descendants. »

  52. 1.145.1

    Ainsi parla Périclès. Les Athéniens, convaincus que son avis était le meilleur, votèrent ce qu’il proposait et firent aux Lacédémoniens la réponse qu’il avait dictée. Ils déclarèrent qu’ils n’obéiraient point à des ordres, mais qu’ils étaient prêts, conformément au traité, à régler leurs contestations par les voies légales et sur un pied d’égalité. Les députés se retirèrent, et dès lors on n’en renvoya plus.

  53. 1.146.1

    Tels furent, des deux côtés, les griefs et les différends qui précédèrent la guerre, à dater des affaires d’Épidamne et de Corcyre. Cependant les relations internationales n’étaient pas interrompues ; on communiquait d’un pays à l’autre sans ministère de héraut, mais non pas sans défiance ; car il y avait dans ce qui se passait un prétexte de guerre et une atteinte portée aux traités.

  54. 2.1.1

    Ici commence la guerre entre les Athéniens et les Pélo-ponésiens, soutenus par leurs alliés respectifs. Pendant sa durée, ils n’eurent plus de communications que par ministère de héraut, et les hostilités une fois entamées ne discontinuèrent plus. Les événements sont rapportés dans Tordre chronologique, par été et par hiver.

  55. 2.2.1

    La paix de trente ans, conclue après la conquête de l’Eubée, n’en subsista que quatorze. La quinzième année, alors que Chrysis était prêtresse à Argos depuis quarante-huit ans, Énésias éphore à Sparte, Pythodoros encore pour deux mois archonte à Athènes, le sixième mois après la bataille de Potidée et au commencement du printemps, des Thébains, au nombre d’un peu plus de trois cents, conduits par les béo-tarques Pythangélos fils de Philidès et Diemporos fils d’Oné-toridès, environ l’heure du premier sommeil, entrèrent en armes à Platée, ville de Béotie, alliée d’Athènes. Ce furent des Platéens, Nauclidès et ses adhérents , qûi les appelèrent et leur ouvrirent les portes. Ils voulaient, pour s’assurer l’autorité, se défaire de leurs antagonistes et livrer la ville aux Thébains. Le complot avait été ourdi entre eux et Eurymachos fils de Léontiadès, un des hommes les plus marquants de Thèbes. Les Thébains, qui voyaient venir la guerre, désiraient, avant qu’elle eût éclaté, se saisir de Platée, leur éternelle ennemie. Il ne leur fut pas difficile d’entrer sans être aperçus; car on ne faisait pas encore la garde. Ils prirent position sur la place publique ; mais, au lieu de se mettre aussitôt à l'œuvre, comme l’auraient voulu les meneurs, et d’aller droit aux maisons de leurs adversaires, ils préférèrent user de proclamations conciliantes, afin d’amener la ville à composition. Le héraut publia que, si quelqu’un voulait entrer dans Tal-liance, suivant les institutions nationales de la confédération béotienne, il eût à venir en armes se ranger auprès d’eux. Ils espéraient que, par ce moyen, Platée se soumettrait sans peine.

  56. 2.3.1

    Quand les Platéens surent les Thébains dans leurs murs, et la ville occupée, ils eurent un moment de frayeur; ils les croyaient plus nombreux, car la nuit empêchait de les voir. Ils entrèrent donc en accommodement, reçurent les propositions qui leur étaient faites et demeurèrent en repos, d’autant plus aisément qu’aucun d’eiix n’était inquiété ; mais, durant ces pourparlers, ils s’aperçurent du petit nombre des Thébains et pensèrent qu’en les assaillant ils en auraient bon marché. La grande majorité des Platéens n’avait nulle envie de se détacher d’Athènes ; l’attaque fut donc résolue. De peur d’être décou- 1 verts en circulant dans la ville, ils se rassemblèrent en perçant les murs mitoyens des maisons ; ils barricadèrent les rues à Taide de chariots dételés, et firent de leur mieux toutes les dispositions convenables; puis, leurs préparatifs terminés, profitant d’un reste de nuit et sans attendre le lever de l’aurore, ils sortirent des maisons, et marchèrent aux Thébains. En plein jour, ceux-ci eussent été plus hardis et la partie moins inégale ; tandis que, de nuit, les Platéens devaient les trouver intimidés et avoir sur eux l’avantage de la connaissance des localités. Ils les assaillirent donc sans retard et en vinrent immédiatement aux mains.

  57. 2.4.1

    Les Thébains, se voyant trompés, serrèrent leurs rangs, firent front de tous côtés et repoussèrent deux ou trois attaques. Mais quand les Platéens se ruèrent sur eux en grand tumulte ; quand, du haut des maisons, les femmes et les valets, avec des cris et des hurlements, firent voler les pierres et les tuiles ; quand une pluie battante vint encore augmenter l'obscurité, ils furent saisis d’épouvante; et, prenant la fuite, ils se mirent à courir à la débandade, par la boue, dans les ténèbres , — la lune était sur son déclin, — la plupart ignorant les détours qui auraient pu les sauver, tandis que leurs ennemis, plus expérimentés, leur coupaient la retraite : aussi leur perte fut-elle considérable. Un Platéen ferma la porte par où ils étaient entrés et qui seule était ouverte ; à cet effet, il se servit d’un fer de javelot, qu’il inséra dans la barre en guise de boulon ; ainsi, pas même de ce côté, il n’y avait d’issue. Poursuivis par la ville, quelques-uns escaladèrent la muraille, sautèrent dehors et se tuèrent presque tous ; d’autres avisèrent une porte non gardée, rompirent furtivement la barre au moyen d’une hache qu'une femme leur prêta, et s’échappèrent, mais en petit nombre, car on s’en aperçut bientôt; Vautres périrent çà et là dans Platée. Le gros de la troupe, ceux qui étaient demeurés en corps, alla donner dans un grand édifice adossé à la muraille et dont l’entrée était ouverte; ils la prirent pour une des portes de la ville et crurent qu'elle communiquait directement avec l’extérieur. Les Platéens, les voyant traqués, délibérèrent s’ils ne les brûleraient pas tous en mettant le feu à l’édifice, ou s’ils prendraient un autre parti. Finalement ces Thébains et tous ceux qui étaient épars dans la ville se rendirent à discrétion, et mirent bas les armes.

  58. 2.5.1

    Tel fut le sort des Thébains entrés dans Platée. D’autres devaient, cette nuit même, arriver de Thèbes en corps d’armée pour les soutenir au besoin. Ils apprirent en route ce qui se passait et pressèrent le pas. Platée est à soixante-dix stades de Thèbes; l’orage de la nuit retarda leur marche ; le fleuve Asopos s’enfla et devint difficile à franchir; ils cheminèrent par la pluie, traversèrent le fleuve à grand’peine, et n’arrivèrent qu’après la prise ou la mort de leurs gens. En conséquence ils se mirent en devoir de dresser des embûches à ceux des Pla-téens qui étaient hors de la ville ; car il y avait dans la campagne bon nombre d’hommes, avec tout l'attirail qui s’y trouve en temps de paix èt de sécurité. Ils voulaient que ceux qu’ils réussiraient à prendre leur répondissent des captifs. Comme ils délibéraient, les Platéens, soupçonnant leurs intentions et alarmés pour ceux du dehors, envoyèrent un héraut pour dire aux Thébains que c’était une impiété à eux d’avoir cherché à s'emparer de leur ville en pleine paix; qu’ils se gardassent bien de toucher à ceux de l’extérieur, s’ils ne voulaient pas que les Platéens missent à mort les prisonniers tombés entre leurs mains ; s’engageant d’ailleurs à les rendre si les Thébains évacuaient le territoire. C’est là du moins ce que disent les Thébains, et ils ajoutent que cette convention fut confirmée par serment. Les Platéens au contraire soutiennent qu’ils n’avaient pas promis de rendre immédiatement les prisonniers, mais qu’ils étaient entrés simplement en pourparlers, pour essayer d’en venir à un accord, et ils affirment n'avoir rien juré. Quoi qu’il en soit, les Thébains quittèrent le pays sans y avoir fait aucun mal, tandis que les Platéens n’eurent pas plus tôt retiré dans leurs murs ce qui était dans les campagnes, qu’ils massacrèrent tous les prisonniers, au nombre de cent quatre-vingts. Parmi ces derniers se trouvait Eurymachos, le principal agent de la trahison.

  59. 2.6.1

    Là-dessus ils dépêchèrent un courrier à Athènes, permirent aux Thébains d’enlever leurs morts, et firent dans leur ville toutes les dispositions que réclamaient les circonstances.

  60. 2.6.2

    Les Athéniens ne tardèrent pas à être informes des événements de Platée. A l’instant ils mirent en arrestation tous les Béotiens qui étaient en Attique ; puis ils envoyèrent aux Platéens un héraut pour leur dire de ne rien statuer sur les Thébains prisonniers, avant qu’ils en eussent délibéré eux-mêmes. Ils ne savaient pas encore qu’ils fussent morts. Un premier courrier était parti de Platée au moment de l’entrée des Thébains; un second lorsqu’ils venaient d’être vaincus et pris; là s’arrêtaient les informations reçues à Athènes, et ce fut dans cette ignorance qu’on expédia le héraut. A son arrivée, il trouva les prisonniers massacrés. Les Athéniens firent passer des troupes et des vivres à Platée, y laissèrent garnison et emmenèrent les hommes les moins valides, ainsi que les femmes et les enfants.

  61. 2.7.1

    L’affaire de Platée était une violation flagrante de la paix. Les Athéniens se préparèrent donc à la guerre ; les Lacédémoniens et leurs alliés en firent autant. Les deux partis se disposèrent à envoyer des ambassades soit en Perse soit à d’autres nations barbares, de qui ils espéraient obtenir des secours; enfin ils mirent tout en œuvre pour attirer dans leur alliance les villes étrangères à leur domination. Les Lacédémoniens, indépendamment des vaisseaux qu’ils avaient sous la main, commandèrent aux villes d’Italie et de Sicile qui avaient pris parti pour eux d’en construire d’autres, chacune proportionnellement à sa grandeur, en sorte que la flotte atteignît le chiffre de cinq cents navires. Leurs alliés eurent ordre de préparer un premier contingent d’argent, et, pour le surplus, de demeurer tranquilles, sans recevoir chez eux plus d’un vaisseau athénien à la fois, jusqu’à ce que tout fût prêt. Les Athéniens firent la revue de leurs alliés et envoyèrent des députations, particulièrement aux États qui avoisinent le Péloponèse, à Corcyre, à Céphallénie, en Acarnanie et à Zacynthe. Ils sentaient bien que, s’ils avaient ces peuples pour amis, ils pourraient en toute sûreté porter la guerre sur tous les points du Péloponèse.

  62. 2.8.1

    De part et d’autre on ne formait que de vastes projets et l’on était plein de feu pour cette guerre. Il ne faut pas s’en étonner : c’est toujours au début qu’on déploie le plus d’ardeur. Ajoutez à cela qu’il y avait à cette époque, soit dans le Péloponèse, soit à Athènes, une nombreuse jeunesse qui, par inexpérience, ne demandait pas mieux que d’essayer de la guerre. Tout le reste de la Grèce était dans l’attente, à la veille do ce conflit des plus puissants États. Dans les cités rivales comme dans les autres, ce n’étaient que présages et que devins qui allaient chantant des oracles. De plus, chose inouïe jusqu’alors, Délos avait éprouvé, peu auparavant, une secousse de tremblement de terre , et l’on voyait dans ce phénomène un pronostic des événements qui se préparaient. Toutes les particularités de ce genre étaient recueillies avec avidité. Du reste, la sympathie générale se prononçait hautement en faveur des Lacédémoniens, surtout depuis qu’ils avaient annoncé l’intention d’affranchir la Grèce. Villes et particuliers rivalisalent de zèle pour les seconder selon leur pouvoir, soit en paroles soit en actions; chacun s’imaginait que les affaires souffriraient de son absence. Tant l’animosité contre les Athéniens était grande, les uns voulant se soustraire à leur domination, les autres craignant de la subir.

  63. 2.9.1

    Ce fut avec ces préparatifs et dans ces sentiments que la guerre fut commencée. Il me reste à faire connaître quels étaient dans l’origine les alliés des deux partis.

  64. 2.9.2

    Les Lacédémoniens avaient pour eux tous les peuples du Péloponèse situés en deçà de l’Isthme, hormis les Argiens et les Achéens qui gardaient la neutralité. Les Pelléniens furent les seuls de l’Achaïe qui prirent tout d’abord le parti de Lacédémone ; plus tard leur exemple fut suivi par le reste des Achéens. En dehors du Péloponèse, les Mégariens, les Phocéens, les Locriens, les Béotiens, les Ambraciotes, les Leuca-diens, les Anactoriens. Parmi ces peuples, les Corinthiens, les Mégariens, les Sicyoniens, les Pelléniens, les Éléens, les Ambraciotes et les Leucadiens fournissaient des vaisseaux; les Béotiens, les Phocéens et les Locriens, de la cavalerie; les autres de l’infanterie.

  65. 2.9.3

    Les alliés des Athéniens étaient Chios, Lesbos, Platée, les Messéniens de Naupacte, la majeure partie des Acarnaniens, Corcyre, Zacynthe; à quoi il faut ajouter les villes tributaires situées en divers pays, savoir la Carie maritime, la Doride voisine de la Carie, l’Ionie, l’Hellespont, le littoral de la Thrace, toutes les îles situées à l’orient entre le Péloponèse et la Crète, le reste des Cyclades, excepté Mélos et Théra. Dans ce nombre, Chios, Lesbos et Corcyre fournissaient des vaisseaux; les autres, de l’infanterie et de l’argent.

  66. 2.9.4

    Tels étaient les alliés et les ressources des deux partis au début de la guerre.

  67. 2.10.1

    Aussitôt après l’affaire de Platée, les Lacédémoniens firent savoir à tous leurs alliés, soit du Péloponèse soit du dehors, qu’ils eussent à préparer leurs troupes et le matériel nécessaire pour une expédition hors du pays, ce qui revenait à dire qu’on allait envahir l’Attique. Tout s’étant trouvé prêt pour le moment indiqué, les deux tiers des contingents de chaque État se rassemblèrent à l’Isthme. Dès que l’armée fut réunie, Archi-damos, roi des Lacédémoniens et chef de cette expédition, convoqua les généraux de chaque ville, les principaux officiers et les hommes les plus éminents, et leur adressa l’allocution suivante :

  68. 2.11.1

    « Péloponésiens et alliés, nos pères ont bien des fois porté les armes dans le Péloponèse ou au dehors, et les plus Agés d’entre vous ne sont pas sans expérience de la guerre. Jamais cependant nous ne sommes entrés en campagne arec un appareil plus formidable qu’aujourd’hui. Ayant affaire à une ville très-puissante, nous avons voulu allier le nombre à la valeur. On est donc en droit d’attendre que nous ne serons pas moins braves que nos pères, que nous ne resterons pas au-dessous de notre renommée. La Grèce entière, vivement émue de notre entreprise, a les regards fixés sur nous et, dans son inimitié contre Athènes, elle fait des vœux pour nos succès.

  69. 2.11.2

    « Néanmoins, malgré notre supériorité numérique et le peu d’apparence que l’ennemi accepte le combat, gardons-nous de marcher sans précaution. Généraux et soldats de chaque ville doivent toujours être sur le qui-vive. A la guerre, rien d’assuré; le plus souvent les attaques sont brusques et inopinées. Que de fois n'a-t-on pas vu des armées moindres, mais sur leurs gardes, triompher d’adversaires plus nombrenx, mais plongés dans une trompeuse sécurité ? Il faut toujours, en pays ennemi, s’avancer le cœur plein de confiance, mais en réalité avec une circonspection craintive; c’est le moyen d’assurer l’attaque et la défense.

  70. 2.11.3

    « La ville contre laquelle nous marchons, loin d’être sans forces, est abondamment pourvue de tout. Si jusqu’à ce jour les ennemis sont restés immobiles, c’est que nous étions encore éloignés ; mais tout porte à croire qu iis sortiront en bataille du moment qu’ils nous verront dévaster leurs propriétés. Le spectacle d’un dommage inaccoutumé ne manque jamais d’enflammer la colère; alors on ne réfléchit plus, on agit avec emportement. Ce doit être surtout le cas pour les Athéniens, qui prétendent commander aux autres, et qui sont plus habitués à ravager le pays d’autrui qu’à voir ravager le leur.

  71. 2.11.4

    « Puis donc que nous portons les armes contre une ville si puissante, et que notre renommée, à nous et à nos ancêtres, doit dépendre de nos succès ou de nos revers, suivez la route qui vous sera tracée. Observez avant tout la discipline, soyez vigilants, soyez prompts à saisit· les commandements. Rien n’est plus beau ni plus sûr à la fois qu’une armée nombreuse qui se meut avec une parfaite unité. »

  72. 2.12.1

    Lorsqu’il eut achevé ce discours et congédié l’assemblée, Archidamos fit partir pour Athènes le Spartiate Mélésip-pos, fils de Diacritos, afin de savoir si les Athéniens, voyant l’armée en marche, se montreraient pins accommodants; mais ils ne l’admirent ni dans l’assemblée, ni même dans la ville. Déjà en effet avait prévalu l’avis de Périclès, de ne recevoir ni héraut ni députation de la part des Lacédémoniens en campagne. Ils le renvoyèrent donc sans l’entendre et avec l’ordre de repasser la frontière le jour même; ajoutant que, si les Lacédémoniens voulaient parlementer, ils eussent préalablement à retourner chez eux. On donna une escorte à Mélésip-pos pour l’empêcher de communiquer avec personne. Arrivé à la frontière et sur le point de s’éloigner, il prononça, dit-on, ce ptfu dte paroles : « Ce jour sera pour les Grecs l’origine de grands malheurs. » Son retour à l’armée convainquit Archi-damos que les Athéniens ne feraient aucune concession ; en conséquence il donna l’ordre du départ et s’avança vers l’At-tique. Les Béotiens avaient fourni aux Péloponésiens leur contingent de guerre et leurs cavaliers. Le reste de leurs forces entra dans le pays de Platée et le ravagea.

  73. 2.13.1

    Les Péloponésiens se rassemblaient encore à l’Isthme ou se mettaient en marche, lorsque Périclès fils de Xanthippos, un des dix généraux d’Athènes, prévoyant l’invasion, se douta qu'Archidamos, qui était son hôte, pourrait bien respecter ses domaines, soit de son chef pour lui être agréable, soit d’après l’ordre des Lacédémoniens pour le rendre suspect, comme lorsqu’ils avaient, à cause de lui, réclamé l’expulsion des sacrilèges. Il déclara donc aux Athéniens en pleine assemblée qu’Archidamos était son hôte, mais qu’il n’en devait résulter aucun détriment pour l’État; que, si les ennemis ne dévastaient pas ses terres et ses maisons comme celles des autres, il en faisait l’abandon au public, afin qu’à cet égard il n’y eût contre lui aucune prévention défavorable.

  74. 2.13.2

    En même temps il renouvela, au sujet des affaires présentes, les conseils qu’il avait déjà donnés. Il leur recommanda de se préparer à la guerre ; de retirer tout ce qui était aux champs ; de ne pas sortir pour combattre, mais de se borner à la défense de la ville; de tourner tous leurs soins vers ce qui faisait leur force, c’est-à-dire vers la marine, et de tenir en bride leurs alliés, « qui, disait-il, sont la source de notre puissance par les subsides qu’ils nous fournissent; or, l’âme de la guerre, c’est l’intelligence et l’argent. » Il les exhorta d’ailleurs à avoir bonne espérance, puisque la ville percevait, année commune, six cents talents des tributs des alliés, non compris les autres revenus, et qu’elle avait en réserve dans l’acropole six mille talents d’argent monnayé, — il y en avait eu neuf mille sept cents, mais on en avait distrait une partie pour les propylées de l’acropole, pour les autres constructions et pour le siège de Potidéev — dans cette somme ne figuraient .pas l’or et l'argent non monnayés, provenant des offrandes publiques ou particulières, les vases sacrés employés aux pompes et aux jeux, les dépouilles des Mèdes et autres objets analogues, formant ensemble une valeur au moins de cinq cents talents. Il ajouta que les temples avaient des richesses considérables, dont on pourrait disposer; qu’enfin, pour dernière ressource, on prendrait les ornements d’or de la déesse, dont la statue, à ce qu’il leur fit connaître, étajt couverte de quarante talents d’or fin qui pouvait se détacher : mais après s’en être servi pour le salut de la patrie, il faudrait le remplacer intégralement.

  75. 2.13.3

    A ces motifs de confiance tirés de leurs richesses, Périclès joignit un tableau de leurs forces militaires. Il dit qu’ils avaient treize mille hoplites, indépendamment des seize mille placés dans les forts et le long des remparts. Tel était dans l’origine, à chaque invasion de l’ennemi, le nombre des hommes de garde; c’étaient les vieillards, les jeunes gens et les métèques astreints au service d’hoplites. Le mur de Pha-lère avait trente-cinq stades jusqu’à l’enceinte de la ville, et la partie de cette enceinte que l’on gardait était de quarante-trois stades ; on laissait sans garde l’espace compris entre le long mur et celui de Phalère. Les longs murs allant au Pirée avaient quarante stades; celui du dehors était seul gardé. L’enceinte totale du Pirée et de Munychie était de soixante stades; on n’en gardait que la moitié. Périclès ajouta qu’on avait douze cents cavaliers, y compris les archers à cheval, seize cents archers à pied et trois cents trirèmes en état de tenir la mer. Telles étaient,, sans en rien rabattre, les forces des Athéniens à l’époque de la première invasion des Péloponésiens et au début de cette guerre. Enfin Périclès, selon sa coutume, termina cette revue par diverses considérations propres à démontrer qu'on sortirait victorieux de la lutte.

  76. 2.14.1

    Les Athéniens se laissèrent persuader par ses discours. Ils retirèrent des campagnes leurs enfants, leurs femmes et tout leur mobilier; ils enlevèrent jusqu’à la charpente des maisons ; les troupeaux et les bêtes de somme furent transportés dans l’Eubée et dans les îles voisines. Ce déplacement leur parut pénible, accoutumés qu’ils étaient pour la plupart à la vie champêtre.

  77. 2.15.1

    Les Athéniens, plus qu’aucun autre peuple, avaient adopté ce genre de vie depuis un temps immémorial. Sous Cécrops et les premiers rois jusqu’à Thésée, les habitants de l'Attique étaient disséminés dans des bourgades, dont chacune avait son prytanée et ses magistrats. A part le cas de guerre, ils ne se réunissaient point auprès du roi pour délibérer en commun; ils se gouvernaient eux-mêmes et tenaient conseil isolément. On vit même quelques-unes de ces bourgades faire la guerre au roi, comme il arriva aux Éleusiniens et à Eu-molpos contre Érechthée. Mais Thésée, qui alliait le génie à la force, étant devenu roi, introduisit dans le pays diverses améliorations : en particulier il abolit les conseils et les magistratures des bourgades et réunit tous les citoyens dans la ville actuelle, où il institua un seul conseil et un seul prytanée. Les Athéniens continuèrent à exploiter leurs terres comme auparavant ; mais il les contraignit de n’avoir que cette seule cité. Grâce à cette centralisation, Athènes prit un rapide accroissement, et elle était déjà considérable lorsque Thésée la transmit à ses successeurs. En mémoire de cet événement, les Athéniens célèbrent encore aujourd’hui une fête nationale, dédiée à Minerve et appelée Xynœcia. Antérieurement la ville ne consistait que dans l’acropole et dans le quartier situé au-dessous, du côté méridional. En veut-on la preuve? c’est dans l’acropole ou dans cette partie de la ville basse que se trouvent les temples de la plupart des divinités, par exemple de Jupiter Olympien, d’Apollon Pythien, de la Terre, de Bacchus Limnéen, en l’honneur duquel se célèbrent les anciennes Dionysies le douzième jour du mois Anthestérion, usage qui s’est conservé chez les Ioniens originaires d’Athènes. Il existe dans ce quartier d’autres temples anciens. Là est encore la fontaine actuellement appelée aux Neuf Bouches, par suite de la disposition que lui donnèrent les tyrans, mais qui autrefois, quand les sources étaient à découvert, se nommait Callirrhoè; comme elle était proche, on s’en servait pour les usages principaux; maintenant encore subsiste la coutume d’employer l’eau de cette fontaine pour les cérémonies nuptiales et pour d’autres ablutions. Enfin ce qui achève de prouver que jadis l’acropole seule était peuplée, c’est que les Athéniens lui ont conservé le nom de Cité.

  78. 2.16.1

    Ainsi, pendant longtemps, les Athéniens habitèrent d’une manière indépendante le territoire de l’Attique; et, même après leur concentration, ils gardèrent invariablement, jusqu’à cette guerre, l’habitude de vivre aux champs avec leurs familles. Ce ne fut donc pas sans un vif déplaisir qu’ils abandonnèrent leurs foyers, d’autant plus qu’ils avaient réparé depuis peu les dommages occasionnés par les guerres médi-ques. Ils quittaient à regret des habitations et des temples auxquels les attachait une longue possession; ils allaient renoncer à leur manière de vivre et semblaient chacun dire adieu à leur ville natale.

  79. 2.17.1

    Arrivés à Athènes, un petit nombre d’entre eux y trouvèrent des logements ou un abri chez des amis ou des parents; la plupart s’établirent dans les endroits inhabités de la ville, dans les enceintes consacrées aux dieux et aux héros, partout enfin, sauf dans l’acropole, dansl’Éleusinion et autres lieux solidement fermés. Il n’y eut pas jusqu’au Pèlasgicon, situé au pied de ^acropole, que la nécessité du moment ne contraignît d'occuper, nonobstant les imprécations qui s’y opposaient et l’oracle de Delphes qui l’avait expressément défendu dans ce vers : Mieux vaut que le Pèlasgicon reste vacant.

  80. 2.17.2

    Pour moi, je pense que cet oracle s’accomplit à l’inverse de ce qu’on avait prévu ; ce ne fut pas l’occupation sacrilège qui attira des maux sur la ville, mais ce fut la guerre qui nécessita l’occupation. C’est là ce que l’oracle n’avait pas expliqué; mais il savait sans doute que ce lieu ne serait habité que dans un temps de calamité publique. Plusieurs s’installèrent dans les tours des remparts, chacun enfin comme il put; car la ville ne suffisait pas à l’affluence. Finalement on envahit l’intervalle des longs murs et la majeure partie du Pirée. En même temps les Athéniens se préparaient à la guerre, rassemblaient leurs alliés et armaient cent vaisseaux contre le Péloponèse.

  81. 2.18.1

    Pendant ces préparatifs, l’armée des Péloponésiens, continuant sa marche, arriva devant OEnoé, première ville de l’Attique du côté où ils voulaient opérer l’invasion. Après avoir assis leur camp, ils se disposèrent à attaquer la muraille avec des machines et par d’autres moyens. OEnoé, située sur les confins de l’Attique et de la Béotie, était fortifiée et servait aux Athéniens de place d’armes en temps de guerre. Les Péloponésiens firent le siège de cette ville et y perdirent beaucoup de temps. L’armée en prit occasion de murmurer contre Archi damos. On lui reprochait son irrésolution, toute en faveur des. Athéniens, lorsqu’on avait agité la question de la guerre, son séjour prolongé à l'Isthme, la lenteur de sa marche, enfin sa temporisation devant OEnoé. Les Athéniens, disait-on, en avaient profité pour retirer leurs effets dans la ville, au lieu que, par un mouvement rapide, les Péloponésiens auraient tout surpris hors des murs. Sans s’émouvoir de ce mécontentement, Archi-damos patientait, dans l’espoir que les Athéniens seraient plus traitables, leur territoire étant encore intact, et qu’ils ne se résigneraient pas à en contempler froidement le ravage.

  82. 2.19.1

    Après avoir assailli sans résultat OEnoé et tout mis en ,œuvre pour s’en rendre maîtres, les Péloponésiens, ne voyant venir d’Athènes aucun héraut, levèrent le siège et pénétrèrent en Àttique, quatre-vingts jours après l’entrée des Thébains à Platée, et au moment où la moisson était en pleine maturité. Archidamos, fils de Zeuxidamos et roi de Lacédémone, les commandait. Ils campèrent d’abord près d’Eleusis, dans la plaine de Thria, ravagèrent la contrée et remportèrent un léger avantage sur la cavalerie athénienne dans l’endroit appelé les Rhites. Ensuite ils s’avancèrent, en laissant à droite le mont Égaléos, traversèrent Cropies et atteignirent Acharnes, le plus grand des dèmes de l’Attique . Ils y campèrent et étendirent leurs ravages sur les environs.

  83. 2.20.1

    En prenant position près d’Acharnes en ordre de bataille, sans descendre encore dans la plaine, Archidamos espérait, dit-on, que les Athéniens, fiers de leur nombreuse jeunesse et parfaitement préparés, sortiraient peut-être, et n’assisteraient pas de sang-froid à la dévastation de leur territoire. Ne les ayant rencontrés ni à Eleusis ni dans la plaine de Thria, il voulut voir si, en s’établissant près d’Acharnes, il ne les attirerait pas en rase campagne. L’endroit lui paraissait favorable pour y asseoir un camp. Il pensait que les Achamiens, formant une portion notable de l’Etat, puisqu’ils fournissaient trois mille hoplites, ne laisseraient pas dévaster leurs terres, mais qu’ils entraîneraient la masse au combat. Enfin, si les Athéniens ne s’opposaient pas à cette invasion, rien n’empêcherait de ravager la plaine et de pousser même jusqu’à la ville ; car il était peu probable que les Achamiens, après la ruine de leurs propriétés, missent la même ardeur à défendre celles des autres ; il en résulterait de la désunion. C’est là ce qui retenait Archidamos aux environs d’Acharnes.

  84. 2.21.1

    Tant que l’armée était restée près d’Eleusis et dans la plaine de Thria, les Athéniens avaient espéré qu’elle n’irait pas plus loin. Ils se souvenaient que Plistoanax, fils de Pausanias et roi des Lacédémoniens, lorsqu’il avait envahi l’Attique quatorze ans avant la guerre actuelle, s’était avancé jusqu’à Ëleu-sis et à Thria, mais qu’il avait rebroussé sans passer outre, ce qui l’avait fait bannir de Sparte, parce qu’on croyait qu’il avait reçu de l’argent pour battre en retraite ; quand ils virent l’ennemi campé devant Acharnes, à soixante stades d’Athènes, ils perdirent patience. Le spectacle de leurs campagnes ravagées sous leurs yeux, spectacle nouveau pour les jeunes gens -et même pour les vieillards depuis les guerres médiques, les faisait frémir de rage. Tous, et principalement la jeunesse, deman-, daient à venger cet affront. Des groupes se formaient, on disputait avec vivacité, les uns pour, les autres contre l’appel aux armes. Les devins chantaient toute sorte d’oracles, que ohacun écoutait sous'l’empire de sa passion. Les Achamiens, qui se considéraient comme une fraction importante de la république, voyant leur territoire dévasté, demandaient à grands cris qu’on se mît en campagne. L’exaspération était au comble ; on jetait feu et flammes contre Périclès ; on oubliait ses avis précédents, on le taxait de lâcheté, parce qu’étant général il refusait de combattre ; enfin on le regardait comme l’auteur de tous les maux,

  85. 2.22.1

    Périclès, s’apercevant que les Athéniens ôtaient aigris par les événements et que l’opinion était égarée, convaincu d’ailleurs qu’il avait raison de s’opposer à toute sortie, ne convoquait ni assemblée ni réunion quelconque, de peur que le peuple ne fît quelque imprudence, s’il ne prenait conseil que de son courroux. Il se contentait de garder la ville et d’y maintenir autant qu’il le pouvait la tranquillité ; mais il expédiait journellement des cavaliers, pour empêcher les coureurs ennemis d’infester les environs d’Athènes. Il y eut même à Phrygies un léger engagement entre la cavalerie béotienue et un escadron athénien, appuyé par des Thessaliens. Les Athéniens soutinrent le combat sans désavantage, jusqu’au moment où l’ennemi reçut un renfort d’hoplites, qui les força de se replier avec quelque perte ; toutefois ils enlevèrent leurs morts le jour même sans composition . Le lendemain, les Péloponésiens érigèrent un trophée. Ces auxiliaires thessaliens étaient venus en vertu de l’ancien pacte avec Athènes ; leur troupe se composait de Larisséens, de Pharsaliens, de Cranoniens, de Pyrasiens, de Gyrtoniens et de Phéréens. A leur tête se trouvaient Polymédès et Aristonoos, tous deux de Larisse, mais de factions opposées, et Ménon de Pharsale. Chaque ville avait son chef particulier.

  86. 2.23.1

    Les Péloponésiens , voyant les Athéniens déterminés à refuser le combat, partirent d’Achames et ravagèrent quelques autres d£mes situés entre les monts Parnès et Briles-sos. Ils étaient encore en Attique, lorsque les Athéniens envoyèrent autour du Péloponèse les cent vaisseaux qu’ils avaient équipés, et qui portaient mille hoplites et quatre cents archers. Les commandants de cette flotte étaient Carcinos fils de Xéno-timos, Protéas fils d^piolès, et Socratès fils d’Antigénès. Ils mirent à la voile avec cet armement pour faire le tour du Péloponèse. Les Péloponésiens restèrent en Aftique aussi longtemps qu’ils eurent des vivres ; ensuite ils opérèrent leur retraite par la Béotie, et non par la route qu’ils avaient suivie au moment de l’invasion . En passant devant Oropos, ils ravagèrent la contrée qui porte le nom de Péraïque et qui appartient aux Oropiens, sujets des Athéniens. De retour dans le Péloponèse, ils se séparèrent et chacun regagna ses foyers.

  87. 2.24.1

    Après leur départ, les Athéniens établirent, sur terre et sur mer, un système de défense pour toute la durée de la guerre. On décréta qu’une somme de mille talents serait prélevée sur le trésor de l'acropole et mise en réserve, et que le surplus serait appliqué aux dépenses de la guerre. Il y eut peine de mort pour quiconque ferait ou mettrait aux voix la proposition de toucher à cet argent, à moins que la ville ne fût menacée par une flotte ennemie et dans un danger imminent. On décréta pareillement qu’on tiendrait en réserve cent trirèmes, choisies chaque année parmi les meilleures, avec leurs triérarques , pour n’ètre employées qu’avec l’argent du trésor et pour la même éventualité, c’est-à-dire en cas d’urgence.

  88. 2.25.1

    Les Athéniens qui montaient les cent vaisseaux envoyés autour du Péloponèse avaient été rejoints par cinquante bâtiments de Corcyre et par quelques autres alliés de ces parages. Ils dévastèrent divers points du littoral, et en particulier ils firent une descente à Méthone en Laconie. Déjà ils assaillaient la muraille, qui était faible et dépourvue de défenseurs ; mais, dans les environs, se trouvait alors le Spartiate Brasidas fils de Teliis, avec un corps de troupes. Averti du danger, il se porta au secours de la place à la tête d’une centaine d’hoplites ; et, traversant à la course l’armée athénienne, qui était éparse dans la campagne et distraite par les travaux du siège, il se jeta dans Méthone, sans perte sensible. Il sauva ainsi la ville et dut à ce trait de bravoure d’être le premier qui, daps le cours de cette guerre, obtint des éloges à Sparte.

  89. 2.25.2

    Les Athéniens reprirent la mer et, côtoyant le rivage, allèrent descendre en Élide, non loin de Phéa, dont ils ravagèrent le territoire pendant deux jours. Ils battirent trois cents hommes choisis de l'Élide-Creuse et quelques habitants du voisinage, sujets des Ëléens, qui étaient venus les attaquer. Surpris par un orage sur cette côte sans port, la plupart des Athéniens se rembarquèrent et, doublant le promontoire Ichthys, gagnèrent le port de Phéa. Dans l’intervalle, les Messéniens et quelques autres qui n’avaient pu monter sur les vaisseaux s’avancèrent par terre jusqu'à Phea et s’en rendirent maîtres. La flotte, après avoir doublé le cap, les prit à bord et gagna le large en abandonnant la place, au secours de laquelle les Ëléens étaient arrivés en force. Les Athéniens continuèrent à suivre le rivage et dévastèrent d’autres endroits.

  90. 2.26.1

    Vers la même époque, les Athéniens envoyèrent sur les côtes de Locride trente vaisseaux destinés à protéger l’Eu-bée. Leur chef était Cléopompos fils de Clinias. Il opéra des descentes, ravagea divers points du littoral, s’empara de Thro-nion où il prit des otages, et défit à Alopé un corps de Locriens qui essaya de lui résister.

  91. 2.27.1

    Dans ce même été, les Athéniens expulsèrent les habitants d’Égine, hommes, femmes et enfants. Ils les accusaient d'avoir été une des principales causes de la guerre ; d’ailleurs, Ëgine avoisinant le Péloponèse, il leur semblait prudent d’occuper eux-mêmes cette île. Ils y envoyèrent donc, quelque temps après, une colonie athénienne. AuxËginètes expulsés les Lacédémoniens cédèrent la ville et le territoire de Thyréa, en haine des Athéniens, comme aussi en reconnaissance des services que les Ëginètes avaient rendus à Lacédémone lors du tremblement de terre et du soulèvement des Ilotes . La Thy-réatide est située sur les confins de l’Argolide et de la Laconie ; elle s’étend jusqu’à la mer. Un certain nombre d’Êginètes s’établirent en ce lieu ; les autres se dispersèrent dans toute la Grèce.

  92. 2.28.1

    Le même été, à l’époque de la pleine lune, seul moment où ce phénomène paraisse possible, le soleil s’éclipsa après midi et remplit de nouveau son disque, après avoir pris la forme d'un croissant et laissé percer quelques étoiles.

  93. 2.29.1

    Ce fut encore dans ce même été que les Athéniens nommèrent proxène et appelèrent chez eux l’Abdéritain Nym-phodoros fils de Pythès, dont Sitalcès avait épousé la sœur, et qui jouissait d'un grand crédit auprès de ce monarque. Ils l’avaient jusque-là regardé comme leur ennemi; mais ils cédèrent au désir de gagner l’amitié de Sitalcès, fils de Térès et roi des Thraces. Ce Térès, père de Sitalcès, fut le fondateur de l’empire des Odryses, dont il étendit la domination sur la majeure partie de la Thrace, quoiqu’un grand nombre de Thraces soient encore indépendants. Ce même Térès n’a rien de commun avec Téréus, mari de Procné, fille de Pandion roi d’Athènes. Ils n’étaient point de la même Thrace. Téréus habitait à Daulis, dans le pays aujourd’hui appelé Phocide et peuplé jadis par des Thraces. C’est là que les femmes commirent leur attentat contre Itys ; d’oii vient que plusieurs poètes, en parlant du rossignol, l’ont nommé l’oiseau de Daulis . D’ailleurs il est vraisemblable que Pandion chercha un gendre qui, voisin de lui, pût donner ou recevoir promptement du secours, et ne s'adressa pas aux Odryses, séparés par bien des journées de chemin. Térès, dont le nom même diffère de Téréus, fut le premier roi puissant des Odryses. C’est avec son fils Sitalcès que les Athéniens firent alliance, afin qu’il les aidât à réduire Perdiccas et les villes du littoral de la Thrace. Nymphodoros vint à Athènes, traita pour Sitalcès et obtint le droit de cité en faveur de Sadocos, fils de ce prince. Il promit de faire cesser la guerre de Thrace et d'engager Sitalcès à envoyer aux Athéniens des cavaliers et des peltastes de ce pays. Il réconcilia aussi Perdiccas avec les Athéniens en les décidant à lui rendre Thermé. A l’instant Perdiccas marcha contre les Chalcidéens, de concert avec les Athéniens et avec Phormion. C’est ainsi que Sitalcès, fils de Térès et roi des Thraces, devint l'allié des Athéniens, de même que Perdiccas, fils d’Alexandre et roi de Macédoine.

  94. 2.30.1

    Cependant les Athéniens, avec leurs cent vaisseaux, croisaient autour du Péloponèse. Ils s’emparèrent de Sollion, place qui appartenait aux Corinthiens, et la donnèrent avec son territoire aux Paléréens, à l'exclusion des autres Acarnaniens Ils prirent aussi d’assaut Astacos, en chassèrent le tyran Évar chos et firent entrer cette ville dans leur alliance. De là ils cin glèrent vers Céphallénie, qu’ils réduisirent sans combat. Cette Ile est située dans le voisinage de l’Acarnanie et de Leucade ; elle renferme quatre villes, qui sont celles des Paléens, des Crâniens, des Saméens et des Pronnéens. Bientôt après la flotte reprit la route d’Athènes.

  95. 2.31.1

    L’automne finissait, lorsque les Athéniens en corps de nation, citoyens et métèques, envahirent la Mégaride sous la conduite de Périclès fils de Xanthippos. Les cent vaisseaux qui avaient fait le tour du Péloponèse se trouvaient alors à Égine. Dès qu'on apprit sur cette flotte que ceux de la ville étaient en masse à Mégare, on fit voile pour les rejoindre. Jamais armée athénienne n’avait présenté un si magnifique coup d’œil. La ville était alors dans tout son éclat et n’avait pas encore souffert de la peste. Les Athéniens à eux seuls ne comptaient pas moins de dix mille hoplites, non compris les trois mille qui assiégeaient Potidée. Les métèques faisant le service d'hoplites étaient près de trois milles à quoi il faut ajouter la troupe, fort considérable, des soldats armés à la légère, Après qu’on eut dévasté une bonne partie de la Mégande, on se retira. Dans la suite et durant tout le cours de cette guerre, les Athéniens renouvelèrent chaque année ces incursions en Mégaride avec leurs cavaliers ou avec toutes leurs forces, jusqu’au moment oùNiséa tomba en leur pouvoir (a).

  96. 2.32.1

    A la fin du même été, les Athéniens construisirent un fort à Atalante, île voisine des Locriens-Opontiens et auparavant déserte. Ils voulaient protéger l’Eubée contre les pirates d’Oponte et du reste de la Locride. Tels furent les événements qui se passèrent dans l’été, depuis l’évacuation de l’Attique par les Péloponésiens.

  97. 2.33.1

    L’hiver suivant, l’Àcarnanien Évarchos obtint des Corinthiens qu’ils le ramenassent à Astacos avec quarante vaisseaux et quinze cents hoplites, auxquels il adjoignit quelques auxiliaires soudoyés par lui. A la tête de cette expédition étaient Euphamidas fils d’Aristonymos, Timoxénos fils de Timocratès et Eumachos fils de Chrysis. Ils mirent à la voile et rétablirent Évarchos. Après avoir inutilement essayé de soumettre quelques places maritimes de l’Acarnanie, ils repartirent pour Corinthe. Dans le trajet, ils touchèrent à Céphallénie et firent une descente chez les Crâniens ; mais, trompés par des pourparlers et attaqués à l’improviste, ils perdirent quelques hommes, se rembarquèrent précipitamment et opérèrent leur retraite.

  98. 2.34.1

    Le même hiver, les Athéniens, conformément à la coutume du pays, célébrèrent aux frais de l’Etat les funérailles des premières victimes de cette guerre . Voici en quoi consiste la cérémonie. On expose les ossements dés morts sous une tente (a) Voyez liv. IV, chap. lxvi. dressée trois jours d’avance, et chacun apporte ses offrandes à celui qu’il a perdu. Quand vient le moment du convoi, des chars amènent des cercueils de cyprès, un pour chaque tribu; les ossements y sont placés d'après la tribu dont les morts faisaient partie. Un lit vide, couvert de tentures, est porté en l’honneur des invisibles, c’est-à-dire de ceux dont les corps n’ont pu être retrouvés. Tout citoyen ou étranger est libre de se joindre au cortège. Les parentes viennent auprès du tombeau faire entendre leurs lamentations. Les cercueils sont déposés au monument public, dans le plus beau faubourg de la ville. C’est toujours là qu’on enterre ceux qui ont perdu la vie dans les combats ; les guerriers de Marathon furent seuls exceptés : leur vaillance incomparable les fit juger dignes d’être inhumés dans le lieu même où ils avaient trouvé la mort. Dès que les ossements ont été recouverts de terre, un orateur, choisi par la république parmi les hommes les plus habiles et les plus considérés, prononce un éloge digne de la circonstance ; après quoi l’on se sépare. Telle est la cérémonie des funérailles; l’usage en fut régulièrement observé dans tout le cours de la guerre, à mesure que l’occasion s’en présenta. Cette fois, ce fut Périclès fils de Xanthippos qui fut chargé de porter la parole. Quand le moment fut venu, il s’avança vers une estrade élevée, d’où sa voix pouvait s'entendre au loin, et il prononça le discours suivant :

  99. 2.35.1

    « La plupart des orateurs qui m’ont précédé à cette tribune, ont fait l’éloge du citoyen qui a ajouté à la loi ce discours sur les victimes de la guerre, comme étant un hommage rendu à leur tombeau . Quant à moi, il m’eût semblé préférable qu’une vaillance qui s’est manifestée par des faits fût seulement honorée par des faits comme;sont les pompes déployées par l’État pour ces funérailles, plutôt que d’exposer la renommée d’un si grand nombre d’hommes au talent oratoire d’un seul. Rien n’est plus malaisé que de garder une juste mesure dans un sujet où la vérité est appréciée si diversement. L’auditeur bien informé et favorablement prévenu trouve le discours peu d’accord avec ce qu’il sait et ce qu’il désire, tandis que celui qui ignore les faits estime par jalousie qu'il y a exagération dans tout ce qui excède sa propre portée. On ne tolère la louange d’autrui qu’autant qu’on se croit capable de faire soi-même ce qu’on entend louer ; passé cette limite, l’envie provoque l'incrédulité. Néanmoins, puisque cette institution a été jugée bonne par nos pères, je dois me conformer à la loi et tâcher de répondre de mon mieux aux vœux et a l’attente de chacun de vous.

  100. 2.36.1

    « Je commencerai par nos ancêtres; c’est à eux qu’appartient la première place dans ces augustes souvenirs.

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Perseus Greek. CTS URN tlg0003.tlg001.1st1K-fre1. Via the Perseus Digital Library / Open Greek and Latin TEI corpora. Licence: CC BY-SA 4.0. Source.