Histoire de la Guerre du Péloponèse
- introduction.1
Les seuls renseignements certains que nous possédions sur la personne de Thucydide se tirent de quelques passages de son livre. Les autres données qui se rencontrent çà et là, notamment dans les deux biographies, dont Tune est attribuée à Marcellinus et l’autre est anonyme , sont d’une date trop récente pour avoir beaucoup d’autorité. Aussi, sans entrer dans des détails d’un intérêt secondaire, nous bornerons-nous à rapporter les circonstances les plus essentielles de la vie de Thucydide, celles qui ont eu quelque influence sur sa carrière d’historien.
- introduction.2
Thucydide s’est nommé en plusieurs endroits de son ouvrage, comme s’il eût craint que le titre ne se perdit. En tête du livre, il prend la qualité de citoyen d’Athènes; une seule fois (Liv. IV, chap. civ), il ajoute à son nom celui de son pôre Oloros ; c’est lorsqu’il se cite lui-même en qualité de fonctionnaire public.
- introduction.3
Tous les témoignages de l’antiquité s’accordent à représenter Thucydide comme appartenant par sa naissance à la famille de Miltiade et de Cimon. Le nom même de son pôre Oloros semble avoir été emprunté à cet ancien roi de Thrace dont Miltiade devint le gendre dans le temps où il gouvernait la Chersonèse pour le compte des Athéniens. Mais à quel degré Thucydide était-il parent du vainqueur de Marathon, c’est ce que aucun auteur n’a eu le soin de nous apprendre.
- introduction.4
Selon Marcellinus et le biographe anonyme, Thucydide épousa une femme de Scapté-Hylé, nommée Hégésipyle, comme la mère de Cimon. Il dut à cette alliance les fameuses mines d’or qu’il possédait en Thrace, et dont il fart mention au Livre IV, chap. cv. Thucydide il est vrai, ne parle que de l’exploitation et non de la propriété de ces mines; or, comme depuis la conquête de l’Ue de Thasos, les Athéniens s’étaient rendus maîtres des mines du mont Pangée, on peut aussi bien croire que Thucydide n’en était que le fermier. Au surplus ce détail a peu d’importance ; ce qui n’est pas douteux, c’est que notre auteur possédait une fortune considérable, qui lui assurait à la fois l’indépendance nécessaire à l'exécution d’un immense travail et les moyens de se livrer à la plus vaste enquête, en recueillant à grands frais les matériaux dont il avait besoin.
- introduction.5
Pour ce qui est de son âge, la seule chose que Thucydide nous apprenne est qu’il assista à toute la durée de la guerre du Péloponèse, en pleine possession de toutes ses facultés (Liv. V, chap. xxvi). Selon Marcellinus, il avait plus de cinquante ans lorsqu’il mourut; or, comme cette mort est certainement postérieure à la prise d’Athènes, il faudrait admettre qu’au début des hostilités il avait à peine vingt-quatre ans, ce qui ne s’allie guère avec l’expérience politique et la sûreté de coup d’œil qu’il s’attribue dès les premières lignes de son histoire.
- introduction.6
Aulu-Gelle (XV, xxm ) nous fournit une indication plus précise et beaucoup plus probable. Il l’emprunte à Pamphila, dame romaine qui vivait du temps de Néron, et qui avait recueilli un grand nombre de documents chronologiques. « Les historiens Hellanicos, Hérodote et Thucydide, disait-elle, fleurirent à peu près à la même époque; en effet, au commencement de la guerre du Péloponèse, Hellanicos pouvait avoir soixante-cinq ans, Hérodote cinquante-trois et Thucydide quarante. «La naissance de ce dernier serait donc reportée à l’an 471 av. J. C., date qui s’accorde bien mieux que la précédente avec les passages ci-dessus indiqués.
- introduction.7
Nous savons peu de chose sur la jeunesse de Thucydide. Tout le monde connaît la gracieuse anecdote qui nous le montre assistant avec son père à une lecture publique faite par Hérodote, et révélant sa future vocation par des larmes d’enthousiasme et d’envie. Ce trait de l’enfance de Thucydide a été mis en doute. On objecte en premier lieu qu’il ne s’appuie que sur des témoignages très-modernes , les seuls auteurs qui le rapportent étant Marcellinus; Suidas et Photius; en second lieu, qu’il implique un anachronisme. S’il est vrai qu’Hé-rodote ait lu des fragments de son histoire à Olympie ou à Athènes, ce fait doit être nécessairement antérieur à l’an 444, où il quitta la Grèce pour aller s’établir à Thurii; nous avons d’ailleurs le témoignage formel de la chronique d’Eusèbe, qui fixe cette lecture à l’an 446 av. J. C. Or, à cette époque, Thucydide n’était plus un enfant; il avait au moins vingt-cinq ans, d’après la date que Pamphila assigne à sa naissance. Enfin cette anecdote serait fort peu en harmonie avec le caractère historique des deux écrivains. Loin d’être un admirateur d’Hérodote, Thucydide ne le nomme pas même; il critique ouvertement sa méthode, et ne perd aucune occasion de relever ses erreurs. A la vérité, cette dernière objection n’est pas sans réplique; une admiration juvénile excitée par une première audition pouvant très-bien se concilier avec un jugement plus sévère dicté plus tard par la réflexion et la maturité.
- introduction.8
On a également contesté une autre assertion de Marcellinus, d’après laquelle Thucydide aurait étudié la philosophie sous Anaxagoras et l’éloquence sous Antiphon. En soi, le fait n’a rien d’improbable. Ces deux hommes éminents furent les contemporains et les aînés de Thucydide, et ils eurent trop d’ascendant sur la jeunesse athénienne pour qu’un esprit aussi investigateur que le sien ait pu ignorer leurs doctrines ou échapper à leur action; d’un autre côté l’opinion qui place Thucydide à leur école peut très-bien s’ètre formée après coup, et n’être qu’une simple induction tirée de la lecture de son histoire. Thucydide ne cite nulle part Anaxagoras; mais, dans ses explications des phénomènes de la nature, il manifeste une telle indépendance de jugement, un si grand éloignement des préjugés populaires, qu’on est porté à voir en lui un disciple du phÛosophe spiritualiste, dont la pensée s’éleva avec tant de hardiesse au-dessus des vieilles superstitions. Pour ce qui est d’Antiphon, il n’est pas impossible qu’on l’ait donné pour maître à Thucydide uniquement à cause du magnifique éloge que celui-ci fait de cet orateur. Tout bien considéré, nous sommes donc réduits aux conjectures sur la manière dont Thucydide passa les meilleures années de sa jeunesse ; mais ce qui est hors de contestation, c’est que ces années coïncidèrent avec l’époque la plus brillante de l’histoire d’Athènes. Alors sous la conduite de Cimon, cette ville établissait au dehors son empire; puis sous l’administration royale de Périclès, elle acquérait ce merveilleux développement intérieur qui lui a valu l’admiration des siècles. Assurément, on ne saurait imaginer un milieu plus favorable à l’éclosion d’un grand génie.
- introduction.9
Il est naturel de se demander quel était, d’entre les partis qui divisaient Athènes, celui que Thucydide préférait. Sa naissance et sa fortune font assez naturellement supposer qu’il inclinait vers l’aristocratie; cela est d’autant plus probable qu’il avait personnellement à se plaindre d’une démocratie sans frein. Cependant malgré les torts de ses concitoyens envers lui, il ne laisse percer aucune amertume individuelle. S’il jette du blâme sur les partis, c’est seulement par crainte des dangers qu’ils font courir à la République. Pour lui, toujours dévoué à la patrie, il ne cesse pas de l’aimer et de la défendre, quelle que soit la forme de son gouvernement. Ce n’est pas à dire qu’il soit .indifférent à toute espèce de pacte politique; dans un passage significatif (Liv. VIII, chap. xcvii), il énonce clairement son opinion à cet égard. Athènes venait d’échapper à une crise réactionnaire, et s’était donné un régime sagement pondéré. Thucydide ne dissimule pas sa sympathie pour cette constitution équilibrée, qui tenait la balance égale entre les divers éléments de l’État : « C’était, dit-il, un heureux mélange d’aristocratie et de démocratie ; jamais de mon vivant les Athéniens ne furent mieux gouvernés. »
- introduction.10
Du reste ce n’est pas dans Thucydide qu’il faut chercher l’exposition complète d’un système politique. Il évite avec soin tout ce qui ressemble au dogmatisme, aux formules générales et sentencieuses, à ce que nous appellerions des professions de foi; il veut que du simple énoncé des faits naisse la déduction des théories; en un mot, il aspire à instruire sans avoir l’air d’enseigner. Il n’est guère plus explicite sur les circonstances de sa vie active. S’il parle de lui, c’est lorsqu’il ne peut s’en dispenser ou qu’il y voit un moyen d’inspirer plus de confiance à ses lecteurs. Ainsi (Liv. II, chap. xlviii), à l’occasion . de la peste qui sévit à Athènes dans la deuxième année de la guerre, il nous apprend qu’il fut atteint lui-même, qu’il vit souffrir d’autres personnes, et put ainsi étudier de près la marche du fléau.
- introduction.11
Dans la huitième année de la guerre (424 av. J. C.), Thucydide fut nommé l’un des dix généraux d’Athènes et envoyé sur le littoral de la Thrace avec une escadre de sept vaisseaux. Il se trouvait dans le port de Thasos, lprsque Amphipolis, colonie athénienne, fut attaquée à l’improviste par le Spartiate Brasidas. Thucydide, mandé par son collègue Euclès, accourut avec toute la célérité possible; mais il ne put prévenir la reddition de la place et se contenta de conserver aux Athéniens la ville maritime d’Êion (Liv. IV, chap. civ-cvn).
- introduction.12
Ce contre-temps eut pour lui les suites les plue graves. Irrités de la perte d’Amphipolis, les Athéniens condamnèrent Thucydide comme coupable de trahison. D’après la loi, ce crime était puni de mort; toutefois, Thucydide ne parle que d’un exil de vingt années (Liv. Y, ch. xxvj) et, suivant Pausanias, la sentence qui le frappait fut révoquée après oet intervalle sur la proposition de l’orateur Œnobios (Pausan., I, xxm).
- introduction.13
Ici se rencontre une difficulté historique. -Suivant les propres indications de Thucydide, la fin de son exil fut postérieure à la prise d’Athènes par Lysandre (Liv. V, chap. xxvi ) ; or on sait qu’un des premiers actes du vainqueur à cette époque fut le rappel des exilés (Xénophon, Helléniques, II, n, 23). Comment donc se fait-il que Thucydide n’ait pas été compris dans cette mesure générale, et que les portes de sa patrie ne lui aient été rouvertes que par un décret j particulier? Pour .résoudre ce problème, il faudrait supposer que Thucydide accusé de trahison, fut condamné à mort conformément à la loi athénienne; mais que, prévoyant ce dénoûment, il se garda de xevenir à Athènes après son échec d’Amphipolis et convertit lui-même la sentence capitale en bannissement perpétuel. Dès lors il n’était pas dans la catégorie des simples exilés, et se trouvait par conséquent exclu de la proclamation de Lysandre.
- introduction.14
Quelle que soit, à cet égard, l’opinion qu'on préfère, il est constant que Thucydide passa vingt années loin de son pays natal. Ce-pendant, pour lui comme pour tant d’autres illustres victimes des vicissitudes politiques, l’exil servit la cause de la postérité, en faisant tourner à l’éternel honneur de l’intelligence humaine les admirables facultés qu’il eût peut-être dépensées dans les luttes du moment.
- introduction.15
Lors même que ses biographes ne l’affirmeraient pas d’une manière positive, on présumerait sans peine que Thucydide passa la majeure partie de son exil dans son domaine de Scapté-Hylé, où il trouvait le calme indispensable à l’exécution du grand ouvrage qu’il avait conçu. Peut-être cet éloignement prolongé du centre des événements con-tribua-t-il à augmenter en lui cette sérénité impartiale avec laquelle il les a jugés. Dans cette retraite opulente, il recueillait les documents alors si difficiles à. se procurer; il interrogeait les témoins oculaires, et se livrait à ce travail opiniâtre de rédaction dont, plus qu’aucun autre, son livre porte les traces. Longtemps après la mort de Thucydide, la tradition populaire montrait, dans les environs de Scapté-Hylé, un platane vénérable, à l’ombre duquel il aimait à composer.
- introduction.16
Thucydide nous apprend qu’il consacra une partie de ses loisirs à visiter les principaux endroits du théâtre de la guerre, et que son caractère de proscrit lui ouvrit les pays de l’alliance péloponésienne. Au défaut de son témoignage, nous en aurions une preuve suffisante dans l’exactitude minutieuse de ses descriptions de lieux. Qui pourrait s’imaginer, par exemple, que la topographie de la Sicile, surtout des .environs de Syracuse, ne soit pas de première main? Cette observation n’est pas nouvelle; déjà l’historien Timée s’en autorisait pour soutenir que Thucydide avait habité l’Italie, et même qu’il y avait fini ses jours.
- introduction.17
Il régnait chez les anciens une grande obscurité sur le lieu et sur l’époque de la mort de Thucydide. On croyait généralement qu’il avait été victime d’un assassinat; mais les uns, comme Marcellinus plaçaient cet événement à Athènes; d’autres, comme Plutarque, à Scapté-Hylé en Thrace; enfin selon Pausanias, il aurait péri pendant son retour de l’exil. En présence de ces versions contradictoires, si l’on ne veut se jeter dans les hypothèses, il faut renoncer à démêler la vérité. La seule chose avérée, c’est que Thucydide fut enterré dans le sépulcre de la famille de Cimon, qui était la sienne. Plutarque et Pausanias affirment que son tombeau se voyait encore de leur temps, sur le chemin d’Athènes au Pirée, avec l’inscription : Ci-git Thucydide, fils d'Oloros, du déme d'Halimuse.
- introduction.18
Cette mort inopinée explique fort naturellement l’état d’imperfec-ijon relative où le dernier livre de son histoire nous est parvenu. Il s’arrête brusquement à la vingt et unième année de la guerre, quoique l’auteur eût annoncé (Liv. V, chap. xxvi) qu’il conduirait son récit jusqu’au moment où les Lacédémoniens renversèrent la domination d’Athènes en s’emparant du Pirée et des longs murs. Apparemment Thucydide avait l’intention d’ajouter un neuvième livre à ceux qui nous restent, et de compléter ainsi le nombre consacré par les Muses d’Hérodote. Il en avait sans doute rassemblé les matériaux; aussi a-t-il pu parler de son histoire comme d’un tout entièrement achevé, bien que la perfection même qu’il désirait donner à son ouvrage ne lui ait pas laissé le temps d’y mettre la dernière main.
- introduction.19
Il n’entre pas dans le cadre étroit que je me suis tracé d’apprécier littérairement l’histoire de Thucydide, d’analyser la méthode qu’il a suivie et de montrer avec quelles dispositions d’esprit il demande à être lu. Plusieurs écrivains français ont fait cette étude d’une manière à peu près complète ; qu’il me suffise d’en indiquer les principaux.
- introduction.20
M. Daunou a consacré à Thucydide le dixième volume de son cours d'études historiques, ainsi qu’un article inséré dans la biographie de Michaud. MM. Didot, Zévort et Rilliet ont placé d’intéressantes notices en tête de leurs traductions. M. Pierron a traité sommairement le même sujet dans son histoire de la littérature grecque. Enfin M. Girard a publié sur Thucydide un essai remarquable récemment couronné par l’Institut.
- 1.1.1
Thucydide, citoyen d’Athènes, a écrit l’histoire de la guerre que se sont faite les Péloponésiens et les Athéniens.
- 1.1.2
Il s'est mis à l'œuvre dès le début de cette guerre, en présumant qu'elle surpasserait en grandeur et en importance toutes celles qui ont précédé. Ce qui le lui faisait croire, c’est que ces deux nations étaient alors au faite de leur puissance, et qu’il voyait le reste des Grecs ou prendre parti dès l’origine pour Tune ou pour l’autre, ou en former le projet. C’est en effet le plus vaste conflit qui ait jamais ébranlé la Grèce, une partie des pays barbares et, pour ainsi dire, le monde entier. La distance des temps ne permet pas de discerner bien clairement les événements antérieurs ou d’une époque plus reculée; néanmoins, d’après les indices que mes investigations m’ont mis à même de recueillir en remontant jusqu’à la plus haute antiquité, j’ai lieu de croire que ces événements furent peu considérables sous le rapport militaire, comme à tout autre égard.
- 1.2.1
Le pays qui porte aujourd’hui le nom de Grèce, ne fut pas primitivement habité d’une manière stable, mais il fut le théâtre de fréquentes migrations. On abandonnait sans peine ses demeures, pour faire place à de nouveaux flots d’arrivants. Comme il n’y avait aucun commerce, aucune communication assurée ni par terre ni par mer ; que chacun exploitait le sol uniquement dans la mesure de ses besoins, sans penser à s’enrichir, sans même faire de plantations (car avec des villes ouvertes, on ne savait jamais si les récoltes ne seraient pas enlevées par des ravisseurs étrangers); enfin, comme on espérait trouver partout la subsistance journalière, on émigrait sans difficulté. Aussi la Grèce n’avait-elle ni grandes villes, ni aucun des éléments essentiels de la puissance. La meilleure terre était celle qui changeait le plus souvent de maîtres : par exemple la Thessalie et la Béotie actuelles, la majeure partie du Péloponèse, à la réserve de l’Arcadie, et en général les cantons les plus fertiles. C’est que la richesse du sol, en accroissant les forces de quelques individus, donnait naissance à des dissensions qui ruinaient le pays, plus exposé d’ailleurs à la convoitise des étrangers. Voilà pourquoi l’Attique, préservée des factions par son infertilité, a toujours eu les mêmes habitants depuis l’antiquité la plus reculée. Et ce qui prouve combien j’ai raison de dire que les migrations continuelles empêchèrent les autres contrées de prendre un semblable développement, c’est que, dans tout le reste de la Grèce, les plus puissants de ceux que chassaient les guerres ou les séditipns se retirèrent à Athènes, comme en un asile assuré. Devenus citoyens, ils augmentèrent, à d’anciennes époques, la population de cette ville, au point que dans la suite elle fat en état d’envoyer des colonies en Ionie, l'Attique ne pouvant plus suffire à ses habitants.
- 1.3.1
Ce qui achève de me démontrer la faiblesse de l'ancienne Grèce, c’est qu’avant la guerre de Troie on ne voit pas qu’elle ait rien entrepris en commun. Je crois même qu’elle ne portait pas encore tout entière le nom d'Hellas , mais qu’avant Hellen, fils de Deucalion, ce nom était complètement inconnu. Chaque peuplade, et la plus étendue était celle des Pélasges, donnait son propre nom au sol qu’elle occupait. Mais lorsque Hellen et ses fils furent devenus puissants en Phthiotide et que diverses villes commencèrent à les appeler à leur aide, alors, par l’efifet de ces relations journalières, le nom d’Hellènes se propagea de plus en plus, bien que de longtemps il ne pût prévaloir. La preuve en est dans Homère : quoique ce poète soit bien postérieur à la guerre de Troie , nulle part il ne donne aux Grecs un nom collectif; il n’appelle Hellènes que les soldats d’Achille, venus de Phthiotide, et les seuls à qui cette qualification appartînt primitivement; mais il spécifie dans ses vers les Da-naens, les Argiens et les Achéens. Il n’emploie pas non plus le nom de Barbares, sans doute parce que les Grecs ne se distinguaient pas encore par une dénomination commune, en opposition aux autres peuples. Quoi qu’il en soit, ces Hellènes, dont le nom, borné d’abord à quelques peuplades parlant le même langage, s’étendit plus tard à toute la nation, ne firent, grâce à leur isolement et à leur faiblesse, aucune entreprise commune avant la guerre de Troie; encore ne se réunirent-ils pour cette expédition que lorsqu’ils furent plus familiarisés avec la mer.
- 1.4.1
D’après la tradition, Minos est le plus ancien roi qui se soit créé une marine. H étendit son empire sur la plus grande partie de la mer présentement appelée Grecque. H domina sur les Cyclades, colonisa le premier la plupart de ces îles, dont il chassa les Cariens, et où il établit pour chefs ses propres fils; enfin il purgea cette mer, autant qu’il le put, de la piraterie, afin de s’assurer le recouvrement des tributs.
- 1.5.1
Jadis les Grecs et ceux des Barbares qui habitaient les îles ou les côtes du continent, ne surent pas plus tôt communiquer entre eux à l’aide de vaisseaux, que, guidés par des hommes puissants, ils se mirent k exercer la piraterie, autant pour leur gain particulier, que pour procurer de la nourriture aux faibles. Fondant à l’improviste sur des villes ouvertes, composées de bourgades séparées, ils les pillaient et tiraient de là leur principale subsistance. Cette industrie, loin d’être ignominieuse, procurait plutôt de l’honneur; témoin certains peuples continentaux qui, encore aujourd’hui, sefontgloire d’y exceller; témoin encore les anciens poètes qui ne manquent jamais de faire demander à ceux qui abordent, s’ils sont des pirates, montrant ainsi que les hommes auxquels cette question est adressée ne désavouent pas un tel métier, et qu’elle n’est point injurieuse de la part de ceux qui ont leurs raisons pour la faire.
- 1.5.2
Même sur terre on se pillait réciproquement. De nos jours encore, plusieurs peuples de la Grèce continentale, tels que les Locriens-Ozoles, les Ëtoliens, les Acarnaniens et presque tous leurs voisins, conservent ces anciennes mœurs. L’habitude qu’ils ont d’aller toujours armés est un reste de l’antique brigandage.
- 1.6.1
Toute la Grèce portait le fer, parce que les habitations étaient sans défense et les communications peu sûres ; jusque dans la vie privée on imitait les Barbares, qui ne quittent jamais leurs armes. Les contrées de la Grèce où cette coutume s’est maintenue jusqu’à ce jour, prouvent qu’autrefois elle était générale.
- 1.6.2
Les Athéniens furent les premiers à déposer le fer, pour adopter des mœurs plus douces et plus polies. Il n’y a pas longtemps que, chez eux, les vieillards de la classe aisée ont renoncé au luxe des tuniques de lin et des cigales d’or dont ils relevaient le nœud de leur chevelure; usage qui s’est transmis aux vieillards ioniens, à cause de l’affinité des deux peuples. Les premiers qui prirent un costume simple et tel· à peu près qu’on le porte aujourd’hui, furent les Lacédémoniens; à cet égard, comme dans toute leur manière de vivre, les plus riches d’entre eux ne se distinguèrent pas de la multitude. Ils furent aussi les premiers à se dépouiller de leurs vêtements dans les exercices publics, pour se montrer nus et frottés d’huile. Autrefois, dans les jeux Olympiques, les athlètes luttaient les reins entourés d’une ceinture, et il y a peu d’années que cette habitude a cessé; actuellement encore, chez certains peuples barbares, surtout en Asie, on propose des prix de lutte et de pugilat, et les combattants portent des ceintures; Ge n’est pas le seul exemple par lequel on pourrait prouver que la Grèce ancienne avait des mœurs assez conformes à celles des Barbares de nos jours.
- 1.7.1
Les villes fondées plus récemment, à une époque où la navigation était plus sûre et la richesse plus générale, furent construites au bord de la mer et environnées de remparts ; elles occupèrent les isthmes, pour mieux assurer leur commerce et être plus fortes contre leurs voisins. Au contraire, comme la piraterie se maintint pendant de longues années, les villes anciennes, soit dans les îles, soit sur le continent, s’étaient bâties à distance de la mer : car les pirates se pillaient entre eux et désolaient les peuples qui, sans être marins, habitaient les côtes ; c’est pour cela que nous voyons bon nombre de villes situées loin de la mer.
- 1.8.1
La piraterie n’était pas moins en honneur chez les insulaires, Cariens et Phéniciens, race d’hommes qui colonisa jadis la plupart des îles, comme l’atteste le fait suivant : lorsque, dans la guerre actuelle, Délos fut purifiée parles Athéniens, et que toutes les tombes qui s’y trouvaient furent enlevées, on constata que plus de la moitié appartenaient à des Cariens, à en juger par la forme des armes qu’elles renfermaient, et par la manière dont, encore aujourd’hui, ce peuple enterre les morts .
- 1.8.2
Quand la marine de Minos fut organisée, la navigation devint plus libre ; il expulsa des îles les pirates qui les infestaient, et établit des colonies dans la plupart d’entre elles. Dès lors les habitants des côtes commencèrent à s’enrichir et à posséder des habitations moins précaires ; quelques-uns même, dont l’aisance s’était accrue, environnèrent leurs villes de remparts. L’intérêt engagea les faibles à accepter la domination des forts, et les plus puissants s’aidèrent de leurs richesses pour assujettir les petites cités. Tel était l’état de la Grèce, lorsque plus tafd elle fit l'expédition de Troie.
- 1.9.1
Si Agamemnon parvint à rassembler une flotte, ce fut bien plutôt, à mon avis, grâce à la supériorité de ses forces qu’en vertu des serments prêtés à Tyndare par les prétendants d’Hélène. Ceux qui ont recueilli sur le Péloponèse les traditions les plus vraisemblables assurent que ce fut au moyen des trésors apportés d’Asie chez des populations indigentes, que Pélops établit son autorité parmi elles et, quoique étranger, donna son nom au pays. Ses fils virent encore s’acçroître leur puissance. Avant de partir pour l’Attique, où il fut tué par les Héraclides, Eurysthée avait confié le gouvernement de Mycènes et tout son royaume à son oncle maternel Atrée, exilé par son père à cause du meurtre de Chrysippos . Comme Eurysthée ne revint pas, Àtrée accepté par les Mycéniens, qui redoutaient les Héraclides , fort d’ailleurs de son crédit et de la faveur populaire qu’il avait su gagner, prit en mains la souveraineté de Mycènes et de tous les peuples qu’Eurysthée avait eus pour sujets. Dès lors les Pélopides effacèrent les descendants de Persée.
- 1.9.2
Héritier de cet empire et possesseur d’une marine plus considérable que celle des autres princes, Agamemnon dut à la crainte, plutôt qu’à la complaisance, de pouvoir rassembler l’expédition. C’est lui qui arma le plus grand nombre de navires; il en fournit même aux Arcadiens, s’il faut s’en rapporter au témoignage d’Homère . Dans la transmission du sceptre, ce poëte dit encore de lui: Il régnait sur des îles nombreuses et sur tout le pays d’Argos.
- 1.9.3
Habitant le continent, s’il n’avait pas eu de marine, les seules îles sur lesquelles il aurait pu régner eussent été celles de son voisinage, naturellement peu nombreuses. Cette expédition de Troie suffît pour donner une idée des temps antérieurs.
- 1.10.1
De ce que Mycènes on telle autre des villes d’alors paraît peu considérable aujourd’hui, il ne s’ensuit pas qu’on doive révoquer en doute l’importance attachée à la guerre de Troie par les poètes et par la tradition. Supposé que Lacédémone devînt déserte et qu’il n’en restât d’autres vestiges que les temples et les fondements des édifices publics, la postérité, je pense, aurait bien de la peine à se persuader que la puissance de cette ville ait été à la hauteur de sa réputation. Et pourtant Lacédémone possède les deux cinquièmes du Péloponèse; elle commande au reste, ainsi qu’à un grand nombre d’alliés au dehors; mais, comme elle ne forme pas un ensemble, qu’elle ne brille pas par l’éclat de ses temples ou de ses monuments, qu’elle est composée d’un amas de villages à la manière des anciennes cités grecques, elle paraîtrait bien inférieure à sa renommée. Si au contraire le même sort atteignait la ville d’Athènes, le seul aspect de ses ruines ferait présumer que sa puissance était double de ce qu’elle est effectivement. Le doute serait donc mal fondé. On doit envisager, non pas tant l’apparence des villes que leurs forces réelles, et penser que l’expédition de Troie, bien qu’au-dessous des entreprises qui ont eu lieu par la suite, fut neanmoins plus considérable que toutes celles qui avaient précédé.
- 1.10.2
S’il faut encore s’en référer sur ce point aux vers d’Homère, qui, en sa qualité de poète, a dû nécessairement amplifier et embellir, l’infériorité dont je parle n’en demeure pas moins démontrée. H compte douze cents vaisseaux, montés, ceux des Béotiens par cent vingt hommes, ceux de Philoctète par cinquante : ce qui est apparemment une manière d’indiquer les plus grands et les plus petits ; car ce sont les seuls dont il mentionne la force dans le Catalogue des navires . Tous les hommes d’équipage étaient à la fois soldats et matelots; c’est du moins ce qu’il donne à entendre en parlant des vaisseaux de Philoctète, dont il représente les rameurs comme autant d’archers; d’ailleurs il n’est pas vraisemblable qu’à part les rois et les principaux personnages, il y eût à bord beaucoup de gens inoccupés, surtout quand on se disposait à traverser la grande mer, avec un attirail de guerre , sur des bâtiments non pontés et construits d’après l’ancien système, comme des barques armées en course. Si donc on prend une moyenne entre les plus grands vaisseaux et les plus petits, on reconnaît que le nombre des troupes réunies n’était pas fort considérable, pour une entreprise formée par le concours de la Grèce entière.
- 1.11.1
C’était moins le manque d’hommes que le manque d’argent qui en était la cause. Faute d’approvisionnements, on n’amena qu’une armée médiocre, proportionnée aux ressources que Ton espérait trouver sur le territoire ennemi. Arrivés devant Troie et vainqueurs dans un premier combat (autrement ils n’auraient pu s’établir dans un camp retranché), les Grecs n’usèrent pas même alors de la totalité de leurs forces; mais la nécessité de se procurer des vivres les contraignit de cultiver la Chersonêse et de courir le pays. Leur dispersion permit aux Troyens de tenir tête à ceux qui se succédaient autour de leurs murs et d’endurer un siège de dix années. Si au contraire les Grecs fussent partis bien approvisionnés, et que, sans recourir au brigandage et à l’agriculture, ils eussent poussé la guerre avec vigueur, nul doute qu’ils n’eussent emporté la ville, puisque, tout disséminés qu’ils étaient et n’ayant devant Troie qu’une partie de leur monde, ils ne laissèrent pas de se maintenir. En l’assiégeant avec plus de suite,.ils l’auraient prise en moins de temps et avec moins de difficulté.
- 1.11.2
C’est ainsi que, faute d’argent, les entreprises antérieures à cette expédition n’eurent qu’une faible importance, et que, à juger par les faits, la guerre de Troie elle-même, quoique plus célèbre comparativement, ne répond pas à sa renommée et à l’opinion que les poètes nous en ont transmise.
- 1.12.1
Même après la guerre de Troie, la Grèce vit encore des déplacements et des migrations qui, en lui ôtant le repos, firent obstacle à son accroissement. Le retour des Grecs après leur longue absence occasionna dans beaucoup de villes des troubles 'et des séditions. Ceux qui en furent victimes allèrent s’établir ailleurs. Ainsi les‘Béotiens d’aujourd'hui, chassés d’Arné par les Thessaliens soixante ans après la prise de Troie , se fixèrent dans le pays appelé maintenant Béotie et jadis Cadméïde : il y avait déjà dans ce pays une fraction du même peuple, qui envoya des guerriers au siège d’Ilion. Quatre-vingts ans après la prise de Troie, les Doriens s’emparèrent du Péloponèse sous la conduite des Héraclides. Enfin, lorsqu’après un long intervalle la Grèce, délivrée des migrations, jouit d’un repos assuré, elle forma des établissements au dehors; les Athéniens colonisèrent l’Ionie nt la plupart des fies, et les Pélo-ponésiens, la majeure partie de l’Italie et de la Sicile, sans compter quelques établissements dans le reste de la Grèce. Toutes ces colonies sont postérieures à la guerre de Troie.
- 1.13.1
Cependant la puissance et la richesse de la Grèce grandissaient de jour en jour. A la faveur de cette prospérité croissante, on vit dans la plupart des villes s’élever des tyrannies à la place des anciennes royautés héréditaires, dont les privilèges étaient déterminés. En même temps les Grecs formaient leur marine et s’adonnaient de plus en plus à la navigation. Les Corinthiens furent, dit-on, les premiers qui, pour les constructions navales, adoptèrent un système analogue à celui d’aujourd’hui. C’est à Corinthe que furent construites les premières trirèmes grecques. On sait aussi que le constructeur corinthien Amino-clès fit pour les Samiens quatre vaisseaux de guerre ; or l’arrivée d’Aminoclès à Samos eut lieu précisément trois cents ans avant la fin de la guerre actuelle . Le plus ancien combat naval dont nous ayons conservé le souvenir est celui que les Corinthiens livrèrent aux Corcyréens deux cent soixante ans avant la même époque .
- 1.13.2
Corinthe, par sa position sur l’isthme, fut de bonne heure une place de commerce. Comme autrefois les Grecs communiquaient entre eux plutôt par terre que par mer, c’était cette ville qui mettait en rapport les habitants de l’intérieur du Péloponèse et ceux du dehors; aussi devint-elle très-florissante, ainsi que l’atteste le surnom d'opulente, que les anciens poètes lui ont donné. Quand la navigation se fut étendue, les Corinthiens employèrent leurs vaisseaux à détruire la piraterie; et, ouvrant un double marché au négoce, ils eurent une ville puissante par ses revenus.
- 1.13.3
La marine des Ioniens se forma plus tard, sous le règne de Cyrus, premier roi des Perses, et sous celui de son fils Cambyse. Durant la guerre qu'ils soutinrent contre Cyrus, ils eurent un moment l’empire de la mer qui les avoisine ; et du temps de Cainbyse, Polycrate, tyran de Samos, fut assez fort sur mer pour soumettre plusieurs îles, notamment Rhénéa, qu’il prit et consacra au dieu de Délos; enfin les Phocéens, à l’époque où ils fondaient Marseille, remportèrent sur les Carthaginois une victoire navale.
- 1.14.1
Telles furent les marines les plus puissantes de la Grèce; or toutes, comme on le voit, sont postérieures de plusieurs générations à la guerre de Troie. Elles n’avaient qu’un petit nombre de trirèmes et se composaient, comme dans l’ancien temps, de pentécontores et de vaisseaux longs. Peu avant les guerres Médiques et la mort du roi des Perses Darius, successeur de Cambyse, les tyrans de Sicile eurent beaucoup de trirèmes, de même que les Corcyréens . Ce sont les dernières marines considérables que la Grèce ait possédées, avant l’invasion de Xerxês : celles des Ëginètes, des Athéniens et de quelques autres peuples étaient sans importance et presque uniquement .composées de pentécontores. Ce fut assez tard que, sur le conseil de Thémistocle, les Athéniens, alors en guerre avec les Ëginètes et dans l’attente de l'invasion barbare, firent construire les vaisseaux sur lesquels ils combattirent; et encore ces vaisseaux n’étaient-ils pas tous pontés.
- 1.15.1
Telle était la marine des Grecs dans l’antiquité et à des époques plus rapprochées de nous. Néanmoins les villes qui avaient des flottes se rendirent doublement puissantes, et par les revenus qu’elles en tiraient, et par leur supériorité sur les autres cités; au moyen de leurs vaisseaux, elles subjuguaient les îles, surtout quand leur propre territoire ne suffisait pas à leurs besoins. Sur terre il ne s’alluma aucune guerre d’où pût résulter quelque agrandissement. Parfois des voisins en vinrent aux mains les uns avec les autres ; mais les Grecs ne formèrent aucune expédition lointaine dans un esprit de conquête. On ne voyait point les petits États se grouper sous la sujétion des plus grands ni se réunir pour former des entreprises communes; il n’y avait que des luttes partielles et de voisinage. Une seule fois la Grèce se partagea en deux camps opposés : ce fut dans la guerre que se firent jadis les Chalcidéens et les Érétriens.
- 1.16.1
Quelques États rencontrèrent des obstacles à leur développement. Les Ioniens, par exemple, étaient parvenus à un degré éminent de prospérité, lorsque Cyrus, à la tête des Perses, après avoir renversé Crésus et soumis toute la contrée comprise entre le fleuve Halys et la mer, attaqua et réduisit en esclavage les villes du continent. Ensuite Darius, à la faveur de la marine phénicienne, subjugua pareillement les îles.
- 1.17.1
Les tyrans établis dans les cités grecques, uniquement occupés de leurs intérêts, de leur sûfeté personnelle et de l’agrandissement de leur maison, se contentaient de vivre en sécurité dans l’enceinte de leurs villes. A part quelques entreprises contre leurs voisins, aucun d’eux ne fit rien de remarquable ; j’excepte les tyrans de Sicile, qui élevèrent très-haut leur puissance . Ainsi,pendant uneloDgue suite d’années,tout concourut à mettre la Grèce dans l’impossibilité de réunir ses forces pour quelque grande opération; l’isolement empêchait l’esprit de conquête.
- 1.18.1
Mais enfin les tyrans d’Athènes et ceux qui avaient si longtemps opprimé presque toute la Grèce furent tous renversés par les Lacédémoniens, à l'exception des tyrans de la Sicile . Quant à Lacédémone, depuis sa fondation par les Do-riens qui l’habitent, elle fut travaillée de dissensions plus qu’aucune autre ville à nous connue ; ce qui ne l’empêcha pas de se donner de bonnes lois et de se préserver de la tyranuie, et cela dès les temps les plus anciens: car plus de quatre cents ans se sont écoulés jusqu’à la fin de la guerre actuelle, depuis que cette ville est régie par la même constitution . C’est là le secret de son ascendant et de sa force. t
- 1.18.2
Il s’était passé peu d’années depuis l’extinction de la tyrannie en Grèce, quand se livra la bataille de Marathon entre les Mèdes et les Athéniens . Dix ans après, le Barbare s’avança de nouveau avec sa grande armée pour asservir la Grèce. Devant l’imminence du danger, les Lacédémoniens, alors les plus puissants des Grecs, se mirent à la tête des peuples qui s'armèrent pour la défense commune ; tandis que les Athéniens, à l'approche des Mèdes, prirent le parti d'abandonner leur ville, •emportèrent leurs effets, et, montant sur leurs navires, devinrent hommes de mer.
- 1.18.3
Lorsque le Barbare eut été repoussé par les forces combinées de la Grèce, ceux des Grecs qui avaient secoué le joug des Perses ou pris part à la lutte ne tardèrent pas à se diviser entre Athènes et Lacédémone, les deux États qui avaient déployé le plus de forces, l’un sur terre, l'autre sur mer. Pendant quelque temps ces deux puissances marchèrent d’accord; mais ensuite elles se brouillèrent; et, soutenues par leurs alliés respectifs, elles en vinrent à des hostilités déclarées. Dès lors le reste des Grecs, au moindre différend qui éclatait entre eux, venaient se ranger dans l’un ou l’autre parti. De cette façon, tout l’intervalle compris entre les guerres médiques et la guerre actuelle, les Lacédémoniens et les Athéniens le passèrent dans une continuelle alternative de trêves et de combats, soit entre eux, soit avec les alliés qui les abandonnaient. Aussi acquirent-ils une parfaite expérience des armes en se formant à l’école des dangers.
- 1.19.1
Les Lacédémoniens n’exigeaient de leurs alliés aucun tribut; ils se contentaient de veiller à ce qu’ils eussent toujours un gouvernement oligarchique en harmonie avec le leur. Les Athéniens, avec le temps, prirent les vaisseaux des villes alliées, excepté ceux de Chios et de Lesbos, et ils imposèrent à toutes une contribution d’argent. C’est là ce qui leur a permis de déployer à eux seuls, dans la présente guerre, des forces plus imposantes qu’à l’époque de leur plus grande prospérité, alors que leur alliance n’avait encore souffert aucune atteinte.
- 1.20.1
Voilà ce que j’ai découtert sur l’antiquité. Au surplus, il est dangereux d’accueillir sans examen toute espèce de témoignage : car les hommes se transmettent de main en main, sans jamais les vérifier, les traditions des anciens, même celles qui concernent leur patrie. C’est ainsi que les Athéniens sont persuadés qu’Hipparque exerçait la tyrannie lorsqu’il fut tué par Harmodios et Aristogiton, ils ignorent que c’était Hippias qui avait succédé à Pisistrate son père, comme plus âgé que ses frères Hipparque et Thessalos ; qu’au jour et à l’instant marqués pour l'exécution de leur complot, Harmodios et Aristogiton s’imaginant qu’Hippias avait été averti par un de leurs affidés et se tenait sur ses gardes, renoncèrent à le frapper, mais voulurent au moins faire quelque coup d’éclat avant d’être saisis ; et qu’ayant rencontré Hipparque à l’endroit appelé Léocorion , au moment où il organisait la procession des Panathénées, ils lui donnèrent la mort.
- 1.20.2
Sans remonter à des temps effacés de la mémoire, on peut citer plusieurs faits rapprochés, sur lesquels la Grèce entière s’est formé les idées les plus fausses; par exemple que les rois de Lacédémone donnent chacun deux suffrages au lieu d’un et que les Lacédémoniens ont un bataillon nommé Pitanatès, lequel n’a jamais existé : tant la plupart des hommes se montrent insouciants dans la recherche de la vérité et disposés à recevoir les opinions toutes faites.
- 1.21.1
Néanmoins, d’après les preuves que je viens d’exposer, on ne risque pas de s’égarer en admettant mes assertionsy plutôt que les brillantes exagérations des poètes ou les récits plus attrayants qu’avérés des logographes . Ce sont des choses qui échappent à une démonstration rigoureuse, et qui, pour la plupart, ont perdu toute créance, parce qu’elles sont tombées dans le domaine des fables. En matières si anciennes, on doit se contenter des résultats que j’ai obtenus en consultant les témoignages les plus authentiques; et, bien que les hommes aient une tendance constante à regarder la guerre dans laquelle ils sont engagés comme la plus importante de toutes, puis, lorsqu'elle est finie, à admirer plutôt celles d’autrefois, il suffit d’examiner les faits pour se convaincre que celle-ci a surpassé toutes les précédentes.
- 1.22.1
Quant aux discours tenus avant ou pendant la guerre, les reproduire textuellement était difficile, soit pour moi lorsque je les avais entendus,.soit pour ceux qui m’en rendaient compte. J’ai prêté à chacun le langage qui m’a paru le plus en harmonie avec les circonstances où il se trouvait placé, tout en me tenant, pour le fond des idées, aussi près que possible des discours réellement prononcés. Pour ce qui est des faits, je ne m’en suis pas rapporté au dire du premier venu ou à mes impressions personnelles; je n’ai raconté que ceux dont j’avais moi-même été spectateur ou sur lesquels je m’étais procuré des renseignements précis et d’une entière exactitude. Or, j’avais de la peine à y parvenir, parce que les témoins oculaires n’étaient pas toujours d’accord sur le même événement et variaient suivant leurs sympathies ou la fidélité de leur mémoire.
- 1.22.2
Peut-être mes récits, dénués du prestige des fables, perdront-ils de leur intérêt; il me suffit qu’ils soient trouvés utiles par quiconque voudra se faire une juste idée des temps passés, et préjuger les incidents plus ou moins semblables dont le jeu des passions humaines doit amener le retour. J’ai voulu laisser à la postérité un monument durable, et non offrir un morceau d’apparat à des auditeurs d’un instant.
- 1.23.1
De toutes les guerres précédentes la plus considérable fut celle des Mèdes ; cependant deux combats sur terre et autant sur mer en décidèrent promptement l’issue. Celle-ci au contraire a été très-longue; et, pendant sa durée, la Grèce a éprouvé des désastres tels qu’il n’y en eut jamais de pareils dans un-même espace de temps. Jamais tant de villes prises et dévastées par les Barbares ou par les Grecs armés les uns contre les autres : il en est même qui changèrent d’habitants par suite de la çonquête; jamais tant de proscriptions, tant de massacres dans les combats ou les émeutes. Des événements jadis célébrés par la renommée, mais rarement attestés par les faits, ont cessé d’être incroyables : violentes secousses ébranlant à la fois une immense étendue de terre, éclipses de soleil plus fréquentes qu’en aucun autre temps connu; en certains endroits sécheresses excessives, accompagnées de famine; enfin le plus terrible des fléaux, la peste, qui dépeupla une partie de la Grèce. Toutes ces calamités se réunirent pour aggraver les maux de cette guerre.
- 1.23.2
Les Athéniens et les Péloponésiens la commencèrent en rompant la paix de trente ans, conclue après la conquête de l’Eubée . J'ai exposé d’abord les démêlés avant-coureurs de cette rupture, afin qu’on ne fût pas à se demander un jour quelle avait été l’origine d’un si grand conflit. La cause la plus réelle, quoique la moins avouée, celle qui rendit la guerre inévitable, fut, selon moi, la crainte qu’inspirait aux Lacédémoniens l’accroissement de la puissance d’Athènes. Au surplus je vais énoncer les prétextes qui furent allégués de part et d’autre pour rompre la paix et pour entamer les hostilités.
- 1.24.1
Èpidamne est une ville située à droite en entrant dans le golfe Ionien; près d’elle habitent les Taulantiens, Barbares de race illyrienne. Cette ville fut fondée par les Corcyréens; le chef de la colonie fut le Corinthien Phalios, fils d’Ëratoclidès et descendant d’Hercule, appelé de la métropole suivant l’antique usage; des Corinthiens et d’autres Grecs d’origine dorienne se joignirent à cet établissement. Avec le temps Ëpidamne devint grande et peuplée; mais, à la suite de dissensions intestines qui durèrent, dit-on, de longues années, elle eut beaucoup à souffrir d’une guerre contre les Barbares du voisinage, et perdit une partie de sa puissance. Enfin, peu avant la guerre actuelle, le peuple ayant chassé les riches, ceux-ci se. retirèrent chez· les Barbares, avec lesquels ils se mirent à piller par terre et par mer ceux d’Ëpidamne. Ainsi pressés, les Êpidamniens de la ville envoyèrent des députés à leur métropole de Corcyre, avec prière de ne pas les laisser écraser, mais de les réconcilier avec les bannis et de mettre fin à la guerre des Barbares. Ils firent cette requête assis en suppliants dans le temple de Ju-non; mais les Corcyréens n’y eurent aucun égard et les renvoyèrent sans rien leur accorder.
- 1.25.1
Les Êpidamniens, voyant qu’ils n’avaient aucune assistance à espérer de Corcyre, se trouvèrent dans un cruel embarras. Ils envoyèrent à Delphes pour demander au dieu s’ils devaient remettre leur ville aux Corinthiens comme à ses fondateurs et essayer d’obtenir d’eux quelque secours. L'oracle leur répondit de se donner aux Corinthiens et de les prendre pour chefs. En conséquence les Êpidamniens se rendirent à Corinthe; et, conformément à l’oracle, ils remirent aux Corinthiens la colonie, en représentant que son fondateur était de Corinthe et en s’appuyant sur la réponse du dieu. Ils conjurèrent les Corinthiens d’avoir pitié de leur détresse et de leur accorder protection. Les Corinthiens se crurent en droit d’ac-cueillir cette demande. Ils regardaient Êpidamne comme aussi bien à eux qu’aux Corcyréens; de plus ces derniers leur étaient odieux, parce qu’ils les négligeaient, quoique étant leurs colons; dans les solennités nationales ils leur refusaient les distinctions d’usage; ils ne prenaient pas, comme les autres colonies, un citoyen de Corinthe pour inaugurateur des sacrifices; enfin ils méprisaient leur métropole, parce qu’à cette époque ils rivalisaient de richesses avec les plus opulentes cités de la Grèce, qu’ils surpassaient même en puissance militaire. Ils allaient jusqu’à se vanter de posséder la première force navale, en qualité d’héritiers des Phéaciens qui avaient habité Corcyre avant eux, et dont la marine était très-renommée; aussi travaillaient-ils sans relâche à augmenter leur flotte, déjà considérable, puisqu’ils possédaient cent vingt trirèmes quand la guerre éclata.
- 1.26.1
Avec tant de sujets de plainte, les Corinthiens accordèrent de grand cœur le secours demandé. Ils invitèrent quiconque le voudrait à aller s’établir à Epidamne ; en même temps ils y envoyèrent une garnison composée d’Ambraciotes, de Leuca-diens et de Corinthiens. Cette troupe se rendit par terre à Apollonie, colonie de Corinthe, dans la crainte que les Corcy-réens ne lui fermassent la voie de mer. Quand les Corcyréens surent qu’il était arrivé de nouveaux habitants avec une garnison à Epidamne et que la colonie s’était donnée aux Corinthiens, ils entrèrent en courroux, et, mettant aussitôt en mer vingt-cinq vaisseaux suivis plus tard d’une seconde flotte, ils sommèrent outrageusement les Épidamniens de recevoir les bannis et de renvoyer la garnison corinthienne, ainsi que les nouveaux habitants. En effet les bannis d’Êpidamne étaient venus à Corcyre, et là, montrant les tombeaux et invoquant la communauté d’origine, ils avaient prié qu’on les ramenât. Comme les Épidamniens refusaient de rien entendre, les Corcyréens allèrent les attaquer avec quarante vaisseaux. Ils menaient avec eux les bannis, qu'ils voulaient rétablir, et avaient pris un renfort d’Illyriens. Arrivés devant la place, ils firent savoir à tous, Épidamniens ou étrangers, qu’il ne serait fait aucun mal à quiconque voudrait se retirer, mais qu'autre ment ils seraient tous traités en ennemis. Sur leur refus, ils assiégèrent la ville, qui est construite sur une presqu’île.
- 1.27.1
A la première nouvelle du siège d’Épidamne, les Corinthiens mirent des troupes sur pied. En même temps ils firent publier l’envoi d'une colonie à Épidamne, en invitant chacun à s’y associer, sous promesse de droits égaux ; si quelqu’un désirait participer à la colohie sans partir sur-le-champ, il pouvait rester moyennant le dépôt de cinquante drachmes Corinthiennes. Beaucoup de gens s’embarquèrent ou déposèrent l’argent. On pria les Mégariens de fournir une escorte navale pour le cas où les Corcyréens voudraient barrer le passage à cette expédition. Les Mégariens se disposèrent à l’accompagner avec huit vaisseaux ; les Paléens de Céphallénie avec quatre. On s’adressa aussi aux Ëpidauriens, qui en fournirent cinq; les Hermionéens en donnèrent un, les Trézéniens deux, les Leucadiens dix, les Ambraciotes huit. On demanda de l’argent aux Thébains et aux Phliasiens ; aux Éléens des vaisseaux vides et de l’argent. Les Corinthiens eux-mêmes préparèrent trente vaisseaux et trois mille hoplites.
- 1.28.1
Quand les Corcyréens eurent vent de ces préparatifs, ils se rendirent à Corinthe, accompagnés de députés de Lacédémone et de Sicyone. Ils demandaient que les Corinthiens rappelassent d’Épidamne leurs colons et leurs soldats, parce qu’ils n’avaient aucun droit sur cette ville. En cas de prétentions contraires, ils offraient de soumettre la question à celles des villes du Péloponèse qui seraient choisies pour arbitres ; elles décideraient à qui appartenait la colonie, et on s’en tiendrait à leur jugement. Ils offraient aussi de déférer à l’oracle de Delphes ; bref, ils ne voulaient pas la guerre : « Autrement, disaient-ils, nous serons contraints par votre violence, et pour notre sûreté, de rechercher des amis qui nous agréent peu et qui ne sont pas ceux d’aujourd’hui. » Les Corinthiens leur répondirent que, s’ils retiraient de devant Ëpidamne leurs vaisseaux et les Barbares, on pourrait délibérer; mais que jusque-là il n’était pas raisonnable que les Épidamniens fussent assiégés et les Corinthiens en procès. Les Corcyréens répliquèrent qu’ils le feraient, pourvu que de leur côté les Corinthiens rappelassent" leurs gens d’Épidamne ; enfin ils étaient prêts à conclure une suspension d'armes, toutes choses demeurant en état, jusqu’à la sentence des arbitres.
- 1.29.1
Les Corinthiens n’écoutèrent aucune de ces propositions; mais à peine leurs vaisseaux furent-ils équipés et leurs alliés présents, qu’ils firent partir un héraut chargé de déclarer la guerre à Corcyre, levèrent l’ancre avec soixante-quinze vaisseaux etMeux mille hoplites, et cinglèrent vers Ëpidamne, avec l’intention de livrer bataille aux Corcyréens. La flotte avait pour chefs Aristéus fils de Pellichos, Callicratès fils de Callias et Timanor fils de Timanthès; l’armée de.terre, Archétimos fils d’Eurytimos et Isarchidas fils d’Isarchos. Lorqu’ils furent à Action, sur le territoire d’Anactorion, à l’endroit où s’élève le temple d’Apollon et où s’ouvre le golfe Ambracique, ils virent venir à eux dans une nacelle un héraut envoyé par les Corcyréens pour leur défendre de passer outre. En même temps les Corcyréens armaient leurs vaisseaux, garnissant de ceintures les plus vieux, pour qu’ils fussent en état de tenir la mer, et radoubant les autres. Le héraut ne leur rapporta de la part des Corinthiens aucune réponse pacifique. Aussi, dès que leur flotte, forte de quatre-vingts navires (il y en avait quarante au siège d’Épidamne), fut prête à partir ils appareillèrent, et, rangés en ligne, engagèrent le combat. Ils mirent les Corinthiens en pleine déroute et leur détruisirent quinze vaisseaux. Le hasard voulut que, le même jour, ceux qui assiégeaient Ëpidamne l’amenassent à capituler. On convint que les étrangers seraient vendus et les Corinthiens mis aux fers jusqu’à nouvel avis.
- 1.30.1
Après ce combat naval, les Gorcyréens dressèrent un trophée à Leucimme, promontoire de Corcyre, et mirent à mort leurs prisonniers, excepté les Corinthiens, qu’ils chargèrent de chaînes. A dater de cette victoire et depuis la retraite des Corinthiens et de leurs alliés, les Corcyréens devinrent les maîtres de tous ces parages. Ils cinglèrent vers Leucade, colonie de Corinthe, et ravagèrent le pays; ils allèrent ensuite brûler Cyllène, chantier des Éléens, pour punir ces derniers, d’avoir fourni aux Corinthiens, des vaisseaux et de l’argent ; enfin, pendant la plus grande partie du temps qui suivit le combat naval, ils eurent l’empire de la mer et firent beaucoup de mal aux alliés de Corinthe. Sur la fin de l'été, les Corinthiens, voyant leurs alliés en souffrance, expédièrent une flotte et une armée qui vinrent stationner à Action et à Chimérion en Thesprotide , pour couvrir Leucade et les autres villes amies. Les Corcyréens, de leur côté, allèrent camper au promontoire Leucimme avec des troupes et des vaisseaux; mais ni les uns ni les autres ne prirent l’offensive. Ils se contentèrent de s’observer pendant le reste de l’été; l’hiver venu, ils regagnèrent leurs foyers.
- 1.31.1
Pendant toute l’année qui suivit le combat naval et pendant une autre année encore, les Corinthiens, irrités de la guerre que leur faisaient les Corcyréens, construisirent des vaisseaux et préparèrent une flotte formidable, en rassemblant à prix d’argent des rameurs dans le Péloponèse et dans le reste de la Grèce. A la nouvelle de ces armements, les Corcyréens prirent peur; et comme ils n’avaient d’alliance avec aucun des Grecs, ne s’étant fait inscrire ni dans le traité d’Athènes ni dans celui de Lacédémone, ils jugèrent à propos de se rendre auprès des Athéniens pour s'allier à eux et tâcher d’en obtenir des secours. Informés de ce projet, les Corinthiens envoyèrent aussi une ambassade à Athènes, dans la crainte que la marine athénienne venant à se joindre à celle de Corcyre ne les empêchât de diriger la guerre comme ils l’entendaient. L’assemblée étant constituée, le débat s’engagea. Les Corcyréens parlèrent en ces termes :
- 1.32.1
« Il est juste, 'Athéniens, que ceux qui viennent, comme nous aujourd’hui, solliciter un appui étranger, sans pouvoir s’autoriser d’un service rendu ni d’une alliance antérieure, fassent bien comprendre d’abord que leur demande est avantageuse ou tout au moins n’est pas nuisible, ensuite qu’ils no seront pas ingrats. S'ils ne fournissent aucune de ces garanties, ils ne doivent pas s’irriter d’un refus.
- 1.32.2
« Les Corcyreens, persuadés qu’ils peuvent vous offrir toutes les sûretés désirables, nous ont envoyés requérir votre appui. Le système que nous avons suivi jusqu’à ce jour, en même temps qu’il est difficile à justifier auprès de vous, cause en ce moment tous nos malheurs. Après nous être constamment tenus en dehors de toute alliance, nous venons réclamer celle d’un peuple étranger; et cela quand, par suite du même système, nous sommes isolés dans notre guerre avec les Corinthiens. La sagesse que nous trouvions jadis à ne pas nous engager dans des périls au gré d’autrui, n’est plus maintenant à nos yeux qu'imprudenee et faiblesse.
- 1.32.3
« Dans le dernier combat naval, nous avons, il ést vrai, repoussé à nous seuls les Corinthiens ; mais dès l’instant qu’ils nous menacent avec des forces plus considérables, tirées du Pélopo-nèse et du reste de la Grèce; que nous nous voyons dans l’impossibilité de leur résister par nous-mêmes ; qu’enfin il y a pour nous un extrême danger à tomber entre leurs mains, force nous est de recourir à votre alliance ou à toute autre, et l’on ne doit pas nous faire un crime de ce que, par erreur de jugement plutôt que par malice, nous hasardons une démarche contraire à notre précédent amour du repos.
- 1.33.1
« Les circonstances qui nous obligent à demander votre protection auront pour vous, si vous nous l’accordez, divers avantages : d’abord vous soutiendrez des opprimés contre des oppresseurs; puis en accueillant un peuple menacé dans ses plus chers intérêts, vous lui rendrez un service dont il gardera une mémoire éternelle; enfin nous possédons, après vous, la marine la plus forte. Et considérez si ce n’est pas le coup de fortune le plus rare pour vous, le plus fâcheux pour vos ennemis, que de voir une puissance, dont naguère l’accession vous eût paru sans prix et eût mérité votre gratitude, venir à vous d’elle-même, se donnant sans qu’il vous en coûte ni dépense ni danger, et vous procurant l’approbation universelle, la reconnaissance de vos protégés et un surcroît de forces pour vous-mêmes, avantages qu’il est presque sans exemple de trouver réunis. Rarement ceux qui sollicitent une alliance apportent à leurs alliés futurs autant de gloire et de force qu’ils en, reçoivent.
- 1.33.2
« Si quelqu’un de vous croit qu’il n’éclatera point de guerre où nous puissions vous être utiles, il s’abuse et ne s’aperçoit pas que les Lacédémoniens, par suite de la crainte que vous leur inspirez, brûlent de prendre les armes ; tandis que les Corinthiens, qui ont de l’ascendant sur eux et qui vous sont hostiles, cherchent maintenant à nous soumettre pour vous attaquer ensuite. Ils veulent nous empêcher, vous et nous, d’unir contre eux nos inimitiés; ils veulent saisir l’occasion de nous affaiblir ou de se fortifier eux-mêmes. Notre devoir à nous, c’est de prendre les devants, les uns en offrant, les autres en acceptant cette alliance, et de prévenir leurs attaques plutôt que d’avoir à les repousser.
- 1.34.1
« Prétendraient-ils que vous n’avez pas le droit de recevoir leurs colons? Qu’ils apprennent qu’une colonie bien traitée respecte sa métropole, mais qu’opprimée elle s’en détache; en quittant le sol natal, on ne devient pas l’esclave, on demeure l’égal de ceux qu’on laisse derrière soi. Or il est évident que les torts sont de leur côté ; car invités à soumettre à un arbitrage l’affaire d’Épidamne, ils ont mieux aimé poursuivre leurs griefs par les armes que par les voies légales. Que leur conduite envers nous qui sommes leurs parents vous serve de leçon et vous empêche d’être dupes de leurs sophismes et de céder avec empressement à leurs prières. La meilleure garantie de sécurité, c’est de s’exposer le moins possible au repentir d’avoir servi ses ennemis.
- 1.35.1
« En nous accueillant, vous n’enfreindrez aucunement le traité qui vous lie aux Lacédémoniens, puisque nous ne sommes alliés ni des uné ni des autres. Ce traité porte que toute ville grecque qui n’est alliée d’aucune des parties contractantes peut s’adjoindre à celle des deux qu’elle préfère. Or il serait étrange qu’il leur fût permis de recruter leurs équipages chez les peuples inscrits au traité, dans le reste de la Grèce et jusque chez vos sujets, tendis qu’ils nous interdiraient l’alliance qui est offerte à tous les peuples, ou tout autre secours. Puis ils viendraient vous faire un crime d’avoir acquiescé à notre demande ! C’est nous au contraire qui aurons à nous plaindre, si vous la rejetez; car vous nous aurez repoussés, nous qui sommes en péril et qui ne sommes pas vos ennemis; au lieu de vous opposer à ceux qui sont vos adversaires et qui marchent contre vous, vous souffrirez, ce qui est de toute iniquité, qu'ils tirent des renforts de votre propre empire. Il faudrait ou les empêcher de se recruter chez vos sujets, ou nous envoyer les renforts que vous jugerez convenables, ou enfin, ce qui serait mieux encore, nous recevoir dans votre alliance et nous défendre ouvertement.
- 1.35.2
« Comme nous l’avons dit en commençant, nous vous présentons plusieurs avantages : le plus grand, c'est que nous avons les mêmes ennemis, et cette garantie est la meilleure de toutes; sans compter que ces ennemis, loin d'être sans forces, sont à même de faire un mauvais parti à qui se détachera d’eux. De plus, c’est une puissance maritime et non une puissance continentale qui s'offre à vous ; il n'est donc pas indifférent de la repousser. Avant tout, s’il était possible, il vous faudrait ne permettre à aucun autre peuple de posséder des vaisseaux ; sinon, vous devez vous faire un ami de celui qui a la plus forte marine.
- 1.36.1
« Peut-être quelqu’un de vous, tout en étant convaincu de ces avantages, s’effarouche à l’idée de rompre le traité. Qu’il sache bien que si tout en conservant ce scrupule il augmente sa force, son attitude imposera aux ennemis ; mais si, confiant dans les traités, il s’affaiblit en nous repoussant, il se fera moins respecter de puissants adversaires. Qu'il sache aussi qu’en ce moment il délibère moins sur Corcyre que sur Athènes, et qu’il entend bien mal les intérêts de sa patrie, lorsqu’à la veille d’une guerre inévitable et presque commencée, il n’envisage que l’instant présent, et hésite à s’assurer d’une place dont l’alliance ou l’hostilité est de la dernière importance. En effet elle est favorablement située sur le chemin de l’Italie et de la Sicile ; elle peut empêcher la marine de ces pays de se joindre à celle du Péloponèse, comme aussi faciliter à la vôtre ce même trajet, sans parler des autres commodités qu’elle vous présente.
- 1.36.2
« Pour résumer sommairement les divers motifs qui vous engagent à ne pas nous abandonner, nous vous rappellerons qu’il y a en Grèce trois marines principales : la vôtre, la nôtre et cellè des Corinthiens. Si vous permettez à deux d’entre elles de se fondre en une et à Corinthe de nous absorber, vous aurez à combattre sur mer les Corcyréens et les Péloponésiens réunis. Si au contraire vous nous accueillez, au jour du péril vous aurez, grâce à nos vaisseaux, la supériorité du nombre.»
- 1.37.1
Ainsi parlèrent les Corcyréens ; après eux les Corinthiens s’exprimèrent en ces termes :
- 1.37.2
« Puisque dans leur discours les Corcyréens ici présents ne se sont pas bornés à réclamer votre alliance, mais qu’à les entendre nous sommes dans nos torts et nous leur faisons une guerre injuste, nous devons préalablement répondre à ce double reproche; après quoi nous aborderons le fond de la question, afin que vous avisiez. plus mûrement sur notre requête et ne repoussiez la leur qu'à bon escient.
- 1.37.3
« A les entendre, c’est par modération gu’iiS se sont abstenus jusqû'ici de toute alliance. Tant s’en fautl c’est par scélératesse, et nullement par vertu, qu’ils ont suivi ce système; c'est pour n’avoir ni associé ni témoin dans' leurs rapines et pour s’épargner des affronts. Ajoutez que leur ville, par sa position indépendante, leur permet mieux que ne le feraient des traités de se constituer eux-mémes les juges de ceux qu’ils offensent, parce que, fréquentant peu les ports étrangers, ils reçoivent très-souvènt dans le leur les vaisseaux des autres nations, forcés d’y relâcher : à cela sc réduit ce beau principe d’isolement dont ils font étalage ; ce n'est pas qu’ils craignent de tremper dans des iniquités; c’est qu'ils veulent être injustes seuls, user de violence quand ils sont les plus forts, ravir dans l’ombre le bien d’autrui, et nier effrontément leurs usurpations. S’ils avaient cette probité dont ils se vantent, plus iis sont à l’abri des attaques du dehors, plus ils tiendraient à honneur de rester dans les Voies légales.
- 1.38.1
« Mais ils n’ont garde d’agir ainsi ni .avec les autres, ni avec nous. Bien qu’ils soient nos colons, ils n’ont cessé de se séparer de nous, et maintenant ils nous combattent, sous prétexte qu’on ne les a pas envoyés en colonie pour être maltraités. A notre tour nous prétendons ne pas les avoir établis pour être en butte à leurs insultes, mais pour être leurs chefs et recevoir d’eux les hommages requis. Nos autres colonies nous vénèrent, et il n’y a pas de métropole plus chère que nous à ses colons. Si donc nous sommes bien vus du plus grand nombre, il est clair que nous ne saurions avec justice déplaire uniquement à ceux-ci, et que nous ne leur ferions pas une guerre exceptionnelle, si nous n’avions été exceptionnellement offensés. Et quand nous aurions des torts, il serait beau à eux de céder à notre colère, comme il serait honteux à nous de faire violence à leur modération. Mais non; pleins d’arrogance et infatués de leurs richesses, ils ont commis divers outrages envers nous, et en dernier lieu ils se sont emparés de notre ville d’Épidamne, qu'ils se gardaient bien de revendiquer quand elle était dans la détresse, mais qu’ils ont prise de force quand nous sommes allés à son secours.
- 1.39.1
« Ils prétendent avoir d’abord offert de s’en rapporter à des arbitres. A quoi nous répondons que ce n’est pas parler sérieusement que d’invoquer la justice en prenant d’avance ses sûretés, mais qu’il faut avant le débat mettre ses actions d’accord avec ses paroles. Or ce n’est pas avant de commencer le siège cTÉpidamne, mais seulement lorsqu’ils ont cru que nous n’y serions pas indifférents, qu’ils ont fait l’offre spécieuse d’un arbitrage. Puis, après cette première faute, ils viennent ici vous proposer de devenir, non pas leurs alliés, mais leurs complices, et de les recevoir quand ils se sont séparés de nous. Cétait lorsqu’ils n’avaient rien à craindre qu’il leur fallait venir à vous, et non lorsque nous sommes offensés et qu’eux-mêmes se trouvent en péril. Vous qui jadis n’avez point participé à leur puissance, vous leur accorderiez aujourd’hui votre protection; et, après être restés étrangers à leurs méfaits, vous partageriez avec eux nos ressentiments ! Il y a longtemps qu'ils auraient dû mettre en commun leurs forces avec les vôtres, pour courir ensemble les chances des événements .
- 1.40.1
« Il est donc démontré que nos plaintes sont fondées et que ces gens sont coupables de violence et d’usurpation. Apprenez maintenant que vous ne sauriez les accueillir sans injustice.
- 1.40.2
« Le traité porte, il est vrai, que toute ville qui n’y est pas inscrite, peut à son gré s’adjoindre à l’une ou à l’autre des parties contractantes. Mais cette clause n’a pas été introduite en faveur des peuples qui n’entreraient dans l’alliance que pour nuire à autrui; elle ne concerne que ceux-là seulement qui, ayant la libre disposition d’eux-mêmes, se trouvent avoir besoin de protection, et qui n’apportent pas à ceux qui auraient l’imprudence de les accueillir, la guerre au lieu de la paix. Or c’est là ce qui vous arriverait si vous ne nous écoutiez pas. En effet, vous ne deviendrez pas seulement leurs auxiliaires, mais nos ennemis: au lieu de nos alliés. Si vous marchez avec eux, nous ne pouvons les punir sans vous frapper en même temps. Votre devoir est avant tout de garder la neutralité, ou mieux encore de vous joindre à nous ; car vous êtes liés par un traité avec les Corinthiens, tandis qu’avec les Corcyréens vous n’ayez jamais eu même un simple armistice. . « D’ailleurs vous ne devez pas encourager les défections. Nous-mêmes, lors de la révolte des Samiens, nous ne fûmes pas de ceux qui l’appuyèrent par leur suffrage . Les Péloponé-siens étaient partagés sur la convenance de secourir Samos; nous soutînmes hautement que c’est à chacun de châtier ses propres alliés. Si vous accueillez, si vous protégez des coupables, on verra tout autant de vos sujets se joindre à nous, et la loi que vous aurez établie tournera contre vous plus encore que contre nous-mêmes.
- 1.41.1
« Tels sont les titres que nous avons à faire valoir auprès de vous, titres suffisants d’après les lois de la Grèce. De plus, nous pouvons faire appel à votre reconnaissance, et nous autoriser d’un ancien service, dont nous demandons aujourd’hui la réciprocité. N’étant pas vos ennemis, il n’est pas à craindre que nous nous .fassions une arme contre vous de cette reconnaissance, et nous ne sommes pas assez vos amis pour en abuser. Lorsque jadis, antérieurement aux guerres Médiques, vous manquiez de vaisseaux longs pour lutter contre Ëgine, vous en reçûtes vingt des Corinthiens . Ce service, joint à celui que nous vous rendîmes en empêchant les Péloponésiens de secourir Samos, vous permit de triompher des Éginètes et de punir les Samiens. Or cela se passait dans une de ces circonstances, où les hommes, tout entiers à la poursuite de leurs ennemis, oublient tout pour ne songer qu'à la victoire; ils regardent alors comme ami quiconque les sert, fût-il auparavant leur ennemi, et comme adversaire quiconque les contrarie, fût-ce même un ami ; car ils sacrifient jusqu’à leurs intérêts domestiques pour satisfaire leur passion du moment.
- 1.42.1
« Réfléchissez à ces faits, et que les plus jeunes d’entre vous, après les avoir vérifiés auprès de leurs aînés, se disposent ï nous payer d'un juste retour. Et qu’on ne s’imagine pas que, si notre cause est légitime, votre intérêt, en cas de guerre, serait différent du nôtre. L’intérêt bien entendu consiste à faire le moins de fautes possible. D’ailleurs, cette perspective de guerre, dont les Corcyréens vous font peur afin de vous décider à une injustice, est encore incertaine ; et il serait peu sage d’encourir pour ce motif, de la part des Corinthiens, une inimitié certaine et immédiate. Mieux vaudrait dissiper les défiances soulevées au sujet de Mégare ; un dernier service rendu à propos, quelque léger qu’il soit, suffit pour effacer une offense grave.
- 1.42.2
« Ne soyez pas séduits par l’offre qu’ils vous font d’une marine puissante. On assure bien mieux sa position en respectant ses égaux qu’en se laissant entraîner, par un apparent avantage, à poursuivre un périlleux avenir.
- 1.43.1
a Mais puisque nous avons rappelé ce que nous avons dit autrefois à Lacédémone, que chacun a le droit de châtier ses alliés, nous attendons de vous une décision semblable. Obligés par notre suffrage, vous ne voudrez pas nous nuire par le vôtre. Payez-nous plutôt de retour. Songez que c’est ici le moment où celui qui nous sert devient notre ami et celui qui nous contrarie notre ennemi. Ne recevez pas malgré nous ces Corcy-réens dans votre alliance et ne les soutenez pas dans leurs injustices. Par là vous ferez ce qu’exigent de vous votre devoir et vos plus chers intérêts. »
- 1.44.1
Tel fut le discours des Corinthiens. Les Athéniens écoutèrent les deux partis et tinrent à ce sujet deux assemblées. Dans la première ils inclinèrent en faveur des Corinthiens ; dans la seconde ils se ravisèrent. Ils ne voulurent pas conclure avec les Corcyréens une ligue offensive et défensive, parce que, si Corcyre venait à réclamer leur coopération contre Corinthe, le traité avec le Péioponèse se serait trouvé rompu ; mais ils formèrent avec eux une alliance défensive, s’engageant à se secourir mutuellement en cas d’attaque dirigée contre Corcyre, contre Athènes ou contre leurs alliés. On sentait bien que de toute manière on aurait la guerre avec le Péioponèse : aussi voulait-on ne pas abandonner aux Corinthiens une ville qui possédait une si forte marine ; on préférait mettre ces peuples aux prises entre eux, afin d’avoir meilleur marché de Corinthe et des autres puissances navales quand viendrait le moment de les combattre. Enfin Corcyre paraissait favorablement située sur la route de l’Italie et de la Sicile .
- 1.45.1
Tels furent les motifs qui déterminèrent les Athéniens à recevoir Corcyre dans leur alliance. A peine les Corinthiens furent-ils partis, qu’on envoya au secours des Corcyréens dix vaisseaux commandés par Lacédémonios, fils de Cimon, par Diotimos, fils de Strombichos, et par Protéas, fils d’Épiclès. Ils eurent ordre de ne pas combattre les Corinthiens, à moins que ceux-ci ne vinssent attaquer Corcyre et ne menaçassent d’une descente cette lie ou quelque place de sa dépendance ; dans ce cas ils devaient s’y opposer de tout leur pouvoir. On voulait, par ce moyen terme, éviter la rupture du traité. Ces dix vaisseaux arrivèrent à Corcyre.
- 1.46.1
Les Corinthiens, aussitôt leurs préparatifs terminés, firent voile contre Corcyre avec cent cinquante vaisseaux, savoir, dix d’Élis, douze de Mégare, dix de Leucade, vingt-sept d’Ambracie, un d’Anactorion, et quatre-vingt-dix de Corinthe. Chacun de ces contingents avait son général particulier; les Corinthiens en avaient cinq, et entre autres Xénoclès fils d’Eu-thyclès. Partis de Leucade, ils gagnèrent le continent qui fait face à Corcyre, et allèrent mouiller à Chimérion en Thespro-tide. C’est un port au-dessus duquel se trouve, à quelque distance de la mer, une ville nommée Éphyra, appartenant à l’Éléatide, district de Thesprotide. Non loin de cette place, le lac Achérusien se décharge dans la mer. Le fleuve Achéron, après avoir traversé la Thesprotide, va se perdre dans ce lac et lui donne son nom. Un autre fleuve, le Thyamis, arrose aussi cette contrée et sépare la Thesprotide de la Cestrine. Dans l’espace compris entre ces deux fleuves, s’avance le cap Chi-mérion . Ce fut sur ce point du continent que les Corinthiens’ abordèrent et qu’ils établirent un camp.
- 1.47.1
A la nouvelle de leur approche, les Corcyréens équipèrent cent dix vaisseaux commandés par Miciadès, Êsimédèset Euryhatos, et allèrent camper dans une des îles nommées Sybota. Les dix vaisseaux d’Athènes étaient présents. L’armée de terre, renforcée par mille hoplites de Zacynthe, prit position sur le promontoire de Leucimme. De leur côté, les Corinthiens avaient sur le continent un grand nombre de Barbares auxiliaires; car les habitants de ces. contrées ont de tout temps été leurs amis.
- 1.48.1
Quand leurs dispositions furent terminées, les Corinthiens prirent des vivfres pour trois jours et quittèrent Chi-mérion pendant la nuit, déterminés à livrer bataille. Ils étaient en mer au lever de l’aurore, lorsqu’ils découvrirent au large la flotte corcyréenne qui s'avançait contre eux. Dès qu’on se fut aperçu, chacune des deux armées se mit en ordre de combat. A l’aile droite des Corcyréens étaient placés les vaisseaux d’Athènes; le reste de la ligne était formé par les Corcyréens eux-mêmes, partagés en trois divisions, dont chacune était commandée par un des trois généraux. Les Corinthiens avaient à leur aile droite les vaisseaux de Mégère et d’Ambracie, au centre le reste de leurs alliés, chacun à son rang ; les Corinthiens eux-mêmes occupaient la gauche avec les bâtiments les plus lestes. Ils se trouvaient ainsi en face des Athéniens et de l’aile droite de la flotte corcyréenne.
- 1.49.1
Les signaux arborés de part et d’autre, on se joignit et l’action s’engagea. Des deiix côtés les tillacs étaient couverts d’hoplites, d’archers et de gens de trait, mais rangés suivant l'ancienne tactique et d’une manière défectueuse. On se battait avec acharnement, mais sans art; on eût dit que l’action se passait sur terre. Une fois aux prises, le nombre et l’entassement des vaisseaux ne permettaient pas de se dégager aisément. Toute l’espérance de la victoire résidait dans les hoplites qui garnissaient les ponts, d’où ils combattaient de pied ferme, tandis que les bâtiments restaient immobiles. On ne cherchait point à forcer la ligne ennemie; mais on apportait au combat plus de courage et de vigueur que d’habileté ; en un mot, ce n'était partout que tumulte et confusion.
- 1.49.2
Dans ce désordre, les vaisseaux d’Athènes voyaient-ils les Corcyréens pressés, ils accouraient pour intimider les ennemis; mais leurs généraux évitaient de prendre l'offensive, n’osant pas enfreindre leurs instructions. L’aile droite des Corinthiens fut très-maltraitée. Les Corcyréens, avec vingt-trois vaisseaux, la mirent en fuite, la dispersèrent et la poussèrent à la côte; puis, s’avançant jusqu’au camp, ils débarquèrent, brûlèrent les tentes désertes et pillèrent la caisse. Sur ce point, les Corinthiens et leurs alliés étaient donc vaincus et les Corcyréens vainqueurs; mais il en était tout autrement à la gauche, qu'occupaient les Corinthiens eux-mêmes, et où ils avaient un avantage décidé; car les Corcyréens, déjà inférieurs en nombre, étaient encore affaiblis par l’éloignement de leurs vingt vaisseaux détachés à la poursuite des ennemis. Les Athéniens, voyant leurs alliés ébranlés, les secoururent avec moins d’hésitation. Jusque-là ils s’étaient tenus sur la réserve; mais, quand la déroute fut décidée et que les Corinthiens s’acharnèrent sur leurs ennemis, chacun prit part à l’action; tout fut confondu; alors Corinthiens et Athéniens se virent forcés d’en venir aux mains ensemble.
- 1.50.1
Après la défaite, les Corinthiens ne s’arrêtèrent pas à remorquer les coques des bâtiments coulés; ils ne s’occupèrent que des hommes, et ce fut pour les massacrer bien plus que pour les faire prisonniers. Ignorant la défaite de leur aile droite, ils allaient tuant indistinctement amis et ennemis; comme les deux flottes étaient très-nombreuses et qu’elles couvraient une vaste étendue de mer, il n’était pas facile dans la mêlée de discerner les vainqueurs et les vaincus. Ce fut, pour le nombre des vaisseaux, le combat naval le plus considérable que les Grecs se fussent encore livré entre eux.
- 1.50.2
Les Corinthiens, après avoir poursuivi les Corcyréens jusqu’à terre, se mirent à rassembler les débris des navires et leurs propres morts. Ils en recueillirent la majeure partie et les amenèrent aux Sybota, port désert de la Thesprotide, où étaient postés les Barbares auxiliaires . Cela fait, ils se rallièrent et cinglèrent de nouveau contre les Corcyréens. Ceux-ci, craignant une descente sur leur territoire, réunirent ce qui leur restait de bâtiments en état de service, y joignirent ceux qui n’avaient pas combattu, et, accompagnés des vaisseaux athéni ens, ils se portèrent à la rencontre de la flotte ennemie. Il était déjà tard et Ton avait chanté le péan comme signal d’attaque, lorsque soudain les Corinthiens se mirent à reculer, en voyant s’approcher vingt vaisseaux d’Athènes. C’était un renfort que les Athéniens avaient envoyé après le départ de leur première escadre; ils avaient craint, non sans raison, que les Cor-cyréens ne fussent vaincus, et que leurs dix vaisseaux ne fussent pas suffisants pour les défendre.
- 1.51.1
Les Corinthièns furent les premiers à découvrir ces vaisseaux; ils soupçonnèrent qu’ils venaient d’Athènes, et, les croyant plus nombreux qu’ils n’étaient, ils reculèrent. Les Corcyréens, moins bien placés pour les apercevoir, s’étonnaient de ce mouvement rétrograde; mais enfin quelques-uns les discernèrent et dirent que c’étaient des vaisseaux qui s’approchaient. Alors eux aussi se replièrent, car le jour commençait à baisser, et les Corinthiens par leur retraite avaient mis fin au combat. Ce fut ainsi qu’ils se séparèrent, et l’engagement se términa à la nuit. Les Corcyréens avaient regagné leur campement sur la pointe de Leucimme, lorsque les vingt vaisseaux athéniens, commandés par Glauoon, fils de Léagros, et par Andocidès, fils de Léogoras, arrivèrent à travers les morts et les débris, peu après avoir été signalés. Comme il était nuit close, les Corcyréens eurent peur que ce ne fût l’ennemi; mais ensuite on les reconnut et ils entrèrent en rade.
- 1.52.1
Le lendemain, les trente vaisseaux d’Athènes et tous ceux de Corcyre qui étaient encore à flot, cinglèrent versi le port des Sybota, où était mouillée la flotte corinthienne, et lui offrirent le combat. Les Corinthiens levèrent l’ancre et se rangèrent en ligne en avant du rivage ; mais ils se tinrent immobiles, décidés qu'ils étaient à ne pas accepter la bataille, à moins d’absolue nécessité. Ils craignaient le renfort de vaisseaux intacts survenu d’Athènes, sans parler des difficultés qu’ils éprouvaient pour garder à bord leurs prisonniers et pour réparer leurs vaisseaux sur une plage déserte. Ils songeaient donc à effectuer leur retraite, et appréhendaient que les Athéniens, regardant le traité comme rompu à cause de l’engagement de la veille, ne leur fermassent le retour.
- 1.53.1
Ils résolurent en conséquence de faire monter des gens dans une nacelle et de les envoyer sans caducée auprès des Athéniens, afin de sonder leurs dispositions; ils les chargèrent d’un message conçu en ces termes :
- 1.53.2
« Athéniens, vous avez tort de commencer la guerre et de rompre le traité. Vous mettez obstacle à notre juste vengeance en tournant vos armes contre nous. Si votre intention est de vous opposer à ce que nous fassions voile contre Gorcyre ou ailleurs, à notre volonté, si vous violez ainsi la foi jurée, pre-nez-nous d'abord et nous traitez en ennemis. »
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